L'enquête confirma les dires des villageois sur la mort du Leutnant Dr. Voss. Dans la maison où avait eu lieu le drame, on retrouva son carnet, maculé de sang et rempli de consonnes kabardes et de notations grammaticales. La mère de la fille, hystérique, jurait qu'elle n'avait pas revu son mari depuis l'incident; d'après ses voisins, il était sans doute parti pour les montagnes avec l'arme du crime, une vieille pétoire de chasse, faire Yabrek, comme on dit au Caucase, ou rejoindre une bande de partisans. Quelques jours plus tard, une délégation d'anciens du village vint voir le général von Mackensen: ils présentèrent solennellement leurs excuses au nom de Yaoul, réaffirmèrent leur profonde amitié pour l'armée allemande, et déposèrent une pile de tapis, de peaux de moutons, et de bijoux, qu'ils offraient à la famille du défunt. Ils jurèrent de retrouver eux-mêmes le meurtrier et de le tuer ou de le livrer; les quelques hommes valides qui restaient à Yaoul, affirmèrent-ils, étaient partis fouiller les montagnes. Ils craignaient les représailles: von Mackensen les rassura, promettant qu'il n'y aurait aucune punition collective. Je savais que Chadov en avait discuté avec Köstring. L'armée fit brûler la maison du coupable, promulgua un nouvel ordre du jour réitérant les interdictions concernant la fraternisation avec les femmes montagnardes, et classa promptement l'affaire.
La commission de la Wehrmacht achevait son étude sur les Bergjuden et Köstring souhaitait tenir une conférence à Naltchik à ce sujet. Cela devenait d'autant plus pressant que le Conseil national kabardo-balkar était en cours de formation et que l'OKHG voulait régler l'affaire avant la formation du district autonome, prévue pour le 18 décembre lors du Kurman Baïram. Weseloh avait achevé son travail et rédigeait son rapport; Bierkamp nous convoqua à Vorochilovsk pour examiner notre position. Après quelques jours relativement doux, où il avait de nouveau neigé, la température était redescendue jusqu'à environ -20°; j'avais enfin reçu ma chouba et mes bottes; c'était très encombrant, mais ça tenait chaud. Je fis la route avec Weseloh; de Vorochilovsk, elle repartirait directement pour Berlin. Au Gruppenstab, je retrouvai Persterer et Reinholz, que Bierkamp avait aussi convoqués; en outre, Leetsch, Prill et le Sturmbannführer Holste, le Leiter IV/V du groupe, assistaient à la réunion. «D'après mes informations, commença Bierkamp, la Wehrmacht et ce Dr. Bräutigam veulent exempter les Bergjuden des mesures antijuives pour ne pas nuire aux bonnes relations avec les Kabardes et les Balkars. Ils vont donc chercher à prétendre que ce ne sont pas vraiment des Juifs, de manière à se mettre à l'abri de critiques de Berlin. Pour nous, ce serait une grave erreur. En tant que Juifs et Fremdkörper parmi les peuples environnants, cette population restera une source de danger permanent pour nos forces: un nid d'espionnage et de sabotage et un vivier pour les partisans. La nécessité de mesures radicales ne fait aucun doute. Mais nous devons avoir des preuves solides pour faire face aux arguties de la Wehrmacht» – «Je pense, Herr Oberführer, que ce ne sera pas difficile de démontrer la justesse de notre position, affirma Weseloh de sa petite voix grêle. Je serai désolée de ne pas pouvoir le faire moi-même, mais je laisserai avant de partir un rapport complet avec tous les points importants. Cela vous permettra de répondre à toutes les objections de la Wehrmacht ou de l'Ostministerium,» – «Parfait. Pour les arguments scientifiques, vous reverrez cela avec le Hauptsturmführer Aue, qui présentera cette partie-là. Je présenterai moi-même la position concrète de la Sicherheitspolizei du point de vue de la sécurité». Tandis qu'il parlait, je parcourais rapidement la liste de citations établie par Weseloh tendant à établir une origine purement juive et très ancienne des Bergjuden. «Si vous le permettez, Herr Oberführer, je voudrais faire une remarque sur le dossier établi par le docteur Weseloh. C'est un travail excellent, mais elle a purement omis de citer tous les textes qui contredisent notre point de vue. Les experts de la Wehrmacht et de l'Ostministerium, eux, ne se priveront pas de nous les opposer. Je crois qu'ainsi la base scientifique de notre position reste assez faible». – «Hauptsturmführer Aue, intervint Prill, vous avez dû passer trop de temps à discuter avec votre ami le Leutnant Voss. On dirait qu'il a influencé votre jugement» Je lui lançai un regard exaspéré: ainsi, voilà ce qu'il tramait avec Turek. «Vous vous trompez, Hauptsturmführer. Je cherchais simplement à faire remarquer que la documentation scientifique existante n'est pas concluante, et que baser notre position dessus serait une erreur». -»Ce Voss a été tué, je crois?» intervint Leetsch. – «Oui, répondit Bierkamp. Par des partisans, peut-être même par ces Juifs-là. C'est bien entendu dommage. Mais j'ai des raisons de croire qu'il travaillait activement contre nous. Hauptsturmführer Aue, je comprends votre incertitude; mais vous devez vous en tenir à l'essentiel et non aux détails. Les intérêts de la SP et de la S S, ici, sont clairs, voilà ce qui compte». – «De toute manière, dit Weseloh, leur caractère juif crève les yeux. Leurs manières sont insinuantes, et ils ont même essayé de nous corrompre». – «Absolument, confirma Persterer. Ils sont revenus plusieurs fois au Kommando nous apporter des manteaux fourrés, des couvertures, des batteries de cuisine. Ils disent que c'est pour aider nos troupes, mais ils nous ont aussi donné des tapis, des beaux couteaux et des bijoux». – «Il ne faut pas être dupe», avança Holste qui avait l'air de s'ennuyer. – «Oui, dit Prill, mais songez qu'ils font la même chose avec la Wehrmacht». La discussion dura un certain temps. Bierkamp conclut: «Le Brigadeführer Korsemann viendra en personne à la conférence de Naltchik. Je ne pense pas, si nous présentons bien la chose, que le groupe d'armées osera nous contredire ouvertement. Après tout, c'est leur sécurité aussi qui est en jeu. Sturmbannführer Persterer, je compte sur vous pour mettre en place tous les préparatifs pour une Aktion rapide et efficace. Une fois que nous aurons le feu vert, nous devrons aller vite. Je veux que tout soit fini pour la Noël, afin que je puisse inclure les chiffres dans mon rapport récapitulatif de fin d'année».
Après la réunion, j'allai dire au revoir à Weseloh. Elle me serra la main avec chaleur. «Hauptsturmführer Aue, vous ne pouvez pas savoir comme j'ai été heureuse de pouvoir effectuer cette mission. Pour vous, ici, à l'Est, la guerre est une affaire de tous les jours; mais à Berlin, dans les bureaux, on oublie vite le péril mortel dans lequel se trouve la Heimat, et les difficultés et les souffrances du front. Venir ici m'a permis de comprendre tout cela au fond de moi-même. Je rapporterai le souvenir de vous tous comme une chose précieuse. Bonne chance, bonne chance. Heil Hitler!» Son visage brillait, elle était en proie à une exaltation étonnante. Je lui rendis son salut et la quittai.
Jünger se trouvait encore à Vorochilovsk, et j'avais entendu dire qu'il recevait les admirateurs qui le sollicitaient; il devait bientôt partir inspecter les divisions de Ruoff devant Touapsé. Mais j'avais perdu toute envie de rencontrer Jünger. Je rentrai à Piatigorsk en songeant à Prill. Visiblement, il tentait de me nuire; je ne comprenais pas bien pourquoi: je ne lui avais jamais cherché noise; mais il avait choisi de prendre le parti de Turek. Il était en contact permanent avec Bierkamp et Leetsch, et ce ne devait pas être chose difficile, à force de petites insinuations, que de les tourner contre moi. Cette affaire des Bergjuden risquait de me mettre en mauvaise posture: je n'avais aucun à priori, je souhaitais simplement respecter une certaine honnêteté intellectuelle, et je comprenais mal l'insistance de Bierkamp à vouloir à tout prix les liquider; était-il sincèrement convaincu de leur appartenance raciale juive? Pour moi, cela ne ressortait pas de manière nette de la documentation; quant à leur apparence ou à leur comportement, ils ne ressemblaient en rien aux Juifs que nous connaissions; à les voir chez eux, ils paraissaient en tous points pareils aux Kabardes, aux Balkars ou aux Karatchaïs. Ceux-là aussi nous offraient des cadeaux somptueux, c'était une tradition, on n'était pas obligé d'y voir de la corruption. Mais je devais faire attention: une indécision pouvait être interprétée comme de la faiblesse, et Prill et Turek profiteraient du moindre faux pas.