À Piatigorsk, je trouvai de nouveau la salle des cartes fermée: l'armée Hoth, formée à partir des restes renforcés de la 4e armée blindée, lançait sa percée à partir de Kotelnikovo en direction du Kessel. Mais les officiers affichaient un air optimiste, et leurs commentaires me servirent à compléter les communiqués officiels et les rumeurs; tout portait à croire qu'une fois encore, comme devant Moscou l'année précédente, le Führer avait eu raison de tenir bon. De toute façon je devais préparer la conférence sur les Bergjuden et avais peu de temps pour autre chose. En relisant les rapports et mes notes, je songeais aux paroles de Voss, lors de notre dernière conversation; et en examinant les différentes preuves accumulées, je me demandais: Qu'en aurait-il pensé, qu'aurait-il accepté ou rejeté? Le dossier, en fin de compte, était bien mince. Il me semblait sincèrement que l'hypothèse khazare n'était pas tenable, que seule l'origine perse faisait sens; quant à ce que cela voulait dire, j'en étais moins sûr que jamais. Je regrettais énormément la disparition de Voss; il était bien, ici, la seule personne avec qui j'aurais pu en discuter sérieusement; les autres, ceux de la Wehrmacht comme ceux de la SS, peu leur importait, au fond, la vérité et la rigueur scientifique: ce n'était pour eux qu'une question politique. La conférence se tint vers le milieu du mois, quelques jours avant le Grand Baïram. Il y avait beaucoup de monde, la Wehrmacht avait fait replâtrer à la hâte une large salle de réunion à l'ancien siège du Parti communiste, avec une immense table ovale encore marquée par les éclats des shrapnels qui avaient crevé le toit. Il y eut une brève discussion animée sur une question de préséance: Köstring souhaitait regrouper les différentes délégations, administration militaire, Abwehr, AOK, Ostministerium et SS, et cela paraissait logique, mais Korse-mann insistait pour que tout le monde soit placé selon son grade; Köstring finit par céder, ce qui fit que Korsemann s'assit à sa droite, Bierkamp un peu plus bas, et que je me retrouvai presque en bout de table, en face de Bräutigam qui n'était qu'un Hauptmann de la réserve, et à côté de l'expert civil de l'institut du ministre Rosenberg. Köstring ouvrit la séance puis fit introduire Selim Chadov, le chef du Conseil national kabardo-balkar, qui prononça un long discours sur les très vieilles relations de bon voisinage, d'entraide, d'amitié, et même parfois de mariage entre les peuples kabarde, balkar et tat. C'était un homme un peu gras, vêtu d'un costume croisé en tissu brillant, son visage un peu flasque raffermi par une moustache fournie, et qui parlait un russe lent et emphatique; Köstring traduisait lui-même ses paroles. Lorsque Chadov eut fini, Köstring se leva et lui assura, en russe (cette fois-ci, un Dolmetscher traduisait pour nous), que l'avis du Conseil national serait pris en compte, et qu'il espérait que la question serait résolue à la satisfaction de tout le monde. Je regardai Bierkamp, assis de l'autre côté de la table, à quatre sièges de Korsemann: il avait posé sa casquette sur la table à côté de ses papiers, et écoutait Köstring en pianotant des doigts; Korsemann, lui, grattait un impact de shrapnel avec son stylo. Après la réponse de Köstring, on fit ressortir Chadov, et le général se rassit sans commenter l'échange. «Je propose que nous commencions par les rapports des experts, fit-il. Doktor Bräutigam?» Bräutigam indiqua l'homme assis à ma gauche, un civil à la peau jaunâtre, avec une petite moustache tombante et des cheveux graisseux, soigneusement peignés et saupoudrés, comme ses épaules qu'il brossait nerveusement, d'une nuée de pellicules. «Permettez-moi de vous présenter le Dr. Rehrl, un spécialiste du judaïsme oriental à l'Institut pour les questions juives de Francfort». Rehrl décolla légèrement les fesses de son siège en une petite courbette et se lança d'une voix monocorde et nasillarde: «Je pense que nous avons affaire ici à un restant de peuplade turque, qui aurait pris la religion mosaïque lors de la conversion de la noblesse khazare, et qui se serait plus tard réfugié à l'est du Caucase, vers les Xe ou XIe siècles, lors de la destruction de l'Empire khazar. Là, ils se seraient confondus par mariage avec une tribu montagnarde iranophone, les Tats, et une partie du groupe se serait converti ou reconverti à l'islam tandis que les autres maintenaient un judaïsme qui s'est peu à peu corrompu». Il commença à égrener des preuves: d'abord, les mots en langue täte pour la nourriture, les gens et les animaux, soit le substrat fondamental de la langue, étaient principalement d'origine turque. Puis il passa en revue le peu qui soit connu de l'histoire de la conversion des Khazars. Il y avait là des points dignes d'intérêt, mais son exposé tendait à présenter les choses en vrac, et était un peu difficile à suivre. Je fus toutefois impressionné par son argument sur les noms propres: on trouvait, chez les Bergjuden, des noms de fêtes juives tels Hanoukah ou Pessah utilisés comme noms propres, par exemple dans le nom russisé Khanukaïev, usage qui n'existe ni chez les Juifs ashkénazes, ni chez les séfarades, mais qui est attesté chez les Khazars: le nom propre Hanukkah, par exemple, apparaît deux fois dans la Lettre de Kiev, une lettre de recommandation écrite en hébreu par la communauté khazare de cette ville au début du Xe siècle; une fois sur une pierre tombale en Crimée; et une fois dans la liste des rois khazars. Pour Rehrl, ainsi, les Bergjuden, malgré leur langue, étaient assimilables du point de vue racial aux Nogaïs, aux Koumyks et aux Balkars plutôt qu'aux Juifs. Le chef de la commission d'enquête de la Wehrmacht, un officier rubicond nommé Weintrop, prit la parole à son tour: «Mon opinion ne saurait être aussi tranchée que celle de mon respecté collègue. À mon avis, les traces d'une influence juive caucasienne sur ces fameux Khazars – au sujet desquels on sait en fait peu de chose – sont aussi nombreuses que les preuves d'une influence contraire. Par exemple, dans le document connu sous le nom de Lettre anonyme de Cambridge, et qui doit aussi dater du Xe siècle, il est écrit que des Juifs d'Arménie se sont entremariés avec les habitants de cette terre – il veut dire les Khazars -, se sont mélangés aux Gentils, ont appris leurs pratiques, et sortaient continuellement faire la guerre avec eux; et ils sont devenus un seul peuple. L'auteur parle là des Juifs du Moyen-Orient et des Khazars: quand il mentionne l'Arménie, ce n'est pas l'Arménie moderne que nous connaissons, mais la Grande Arménie ancienne, c'est-à-dire presque toute la Transcaucasie et une bonne partie de l'Anatolie»… Weintrop continua dans cette veine; chaque élément de preuve qu'il avançait semblait s'opposer au précédent. «Si l'on en vient maintenant à l'observation ethnologique, on constate peu de différences avec leurs voisins convertis à l'islam, voire devenus chrétiens comme les Osses. L'influence païenne reste très forte: les Bergjuden pratiquent la démonologie, portent des talismans pour se protéger des mauvais esprits, et ainsi de suite. Cela ressemble aux pratiques soi-disant soufies des montagnards musulmans, comme le culte des tombes ou les danses rituelles, qui sont aussi des survivances païennes. Le niveau de vie des Bergjuden est identique à celui des autres montagnards, que ce soit en ville ou dans les aoul que nous avons visités: il est exclu de dire que les Bergjuden auraient profité du Judéo-bolchevisme pour faire avancer leur position. Au contraire, ils semblent en général presque plus pauvres que les Kabardes. Au repas du Shabbat, les femmes et les enfants sont assis à l'écart des hommes: c'est contraire à la tradition juive, mais c'est la tradition montagnarde. À l'inverse, lors des mariages comme celui auquel nous avons pu assister, avec des centaines d'invités kabardes et balkars, les hommes et les femmes des Bergjuden dansaient ensemble, ce qui est strictement prohibé par le judaïsme orthodoxe». – «Vos conclusions, donc?» demanda von Bittenfeld, l'adjudant de Köstring. Weintrop gratta ses cheveux blancs, coupés presque ras: «Quant à l'origine, difficile à dire: les informations sont contradictoires. Mais il nous semble évident qu'ils sont complètement assimilés et intégrés et si on veut vermischlingt, "mischlingisés". Les traces de sang juif qui restent doivent être négligeables». – «Pourtant, intervint Bierkamp, ils s'accrochent avec obstination à leur religion juive, qu'ils ont préservée intacte durant des siècles». – «Oh, pas intacte, Herr Oberführer, pas intacte, fit Weintrop avec bonhomie. Bien corrompue, je trouve au contraire. Ils ont entièrement perdu tout savoir talmudique, si tant est qu'ils l'ont jamais eu. Avec leur démonologie, cela en fait quasiment des hérétiques, comme les Karaïtes. D'ailleurs, les Juifs ashkénazes les méprisent et les nomment Byky, les "Taureaux", un terme péjoratif». – «À ce sujet, fit suavement Köstring en se tournant vers Korsemann, quelle est donc l'opinion de la S S?» – «C'est certainement une question importante, opina Korsemann. Je vais passer la parole à l'Oberführer Bierkamp». Bierkamp réunissait déjà ses feuillets: «Malheureusement, notre propre spécialiste, le Dr. Weseloh, a dû rentrer en Allemagne. Mais elle a préparé un rapport complet, que je vous ai fait suivre, Herr General, et qui soutient fortement notre opinion: ces Bergjuden sont des Fremdkörper extrêmement dangereux qui représentent une menace pour la sécurité des troupes, menace à laquelle nous devons réagir avec vigueur et énergie. Ce point de vue, qui, à la différence de celui des chercheurs, prend en compte la question vitale de la sécurité, s'étaye aussi sur une étude des documents scientifiques menée par le Dr. Weseloh, dont les conclusions diffèrent de celles des autres spécialistes ici présents. Je vais laisser au Hauptsturmführer Dr. Aue le soin de les présenter». J'inclinai la tête: «Merci, Herr Oberführer. Je crois que, pour être clair, il est préférable de différencier les niveaux de preuves. Il y a d'abord les documents historiques, puis ce document vivant qu'est la langue; il y a ensuite les résultats de l'anthropologie physique et culturelle; et finalement les recherches ethnologiques de terrain comme celles menées par le Dr. Weintrop ou le Dr. Weseloh. Si l'on considère les documents historiques, il semble établi que des Juifs vivaient au Caucase bien avant la conversion des Khazars». Je citai Benjamin de Tudela et quelques autres sources anciennes comme le Derbent-Nameh. «Au IXe siècle, Eldad ha-Dani a visité le Caucase et a noté que les Juifs des montagnes avaient une excellente connaissance du Talmud»… – «Ils l'ont bien perdue!» interrompit Weintrop. – «Absolument, mais le fait reste qu'à une époque les talmudistes de Derbent et de Chemakha, en Azerbaïdjan, étaient fort réputés. Ce qui est peut-être d'ailleurs un phénomène un peu tardif: en effet, un voyageur juif des années 80 du siècle dernier, un certain Judas Tchorny, pensait que les Juifs étaient arrivés au Caucase non pas après mais avant la destruction du Premier Temple, et avaient vécu coupés de tout, sous protection perse, jusqu'au IVe siècle. Plus tard seulement, lorsque les Tatars envahirent la Perse, les Bergjuden rencontrèrent des Juifs de Babylone qui leur enseignèrent le Talmud. Ce ne serait qu'à cette époque-là qu'ils auraient donc adopté la tradition et les enseignements rabbiniques. Mais cela n'est pas prouvé. Pour des preuves de leur ancienneté, il faudrait plutôt se tourner vers les traces archéologiques, comme ces ruines désertes en Azerbaïdjan qu'on nomme Chifut Tebe, la "colline des Juifs", ou Chifut Kabur, la "tombe des Juifs". Elles sont très anciennes. Quant à la langue, les observations du Dr. Weseloh corroborent celles de feu le Dr. Voss: c'est un dialecte iranien occidental moderne – je veux dire pas plus vieux que le VIIIe ou le IXe siècle, voire le Xe -, ce qui semble contredire une ascendance chaldéenne directe, telle que la propose Pantyoukov d'après Quatrefages. Quatrefages d'ailleurs pensait que les Lesghines, certains Svans et les Khevsours avaient aussi des origines juives; en géorgien, Khevis Uria veut dire "le Juif de la vallée". Le baron Peter Uslar, plus raisonnablement, suggère une immigration juive fréquente et régulière au Caucase durant deux mille ans, avec chaque vague s'intégrant plus ou moins aux tribus locales. Une explication pour le problème de la langue serait que les Juifs se soient entremariés avec une tribu iranienne, les Tats, arrivée plus tardivement; eux-mêmes seraient venus au temps des Achéménides comme colons militaires pour défendre le pas de Derbent contre les nomades des plaines du Nord». – «Les Juifs, des colons militaires? lança un Oberst de l'A OK. Cela me semble ridicule.» – «Pas tant que ça, rétorqua Bräutigam. Les Juifs d'avant la Diaspora ont une longue tradition guerrière. Il n'y a qu'à voir la Bible. Et souvenez-vous comment ils ont tenu tête aux Romains». – «Ah, oui, c'est dans Josephus, ça», ajouta Korsemann. – «En effet, Herr Brigadeführer», approuva Bräutigam. – «Bref, repris-je, cet ensemble de faits semble contredire une origine khazare. Au contraire, l'hypothèse de Vsevolod Miller, que ce seraient les Bergjuden qui auraient apporté le judaïsme aux Khazars, semble plus plausible». – «C'est tout à fait ce que je disais, intervint Weintrop. Mais vous-même avec votre argument linguistique ne niez pas la possibilité de la "mischlingisation"«. – «C'est vraiment dommage que le Dr. Voss ne soit plus parmi nous, fit Köstring. Il nous aurait certainement éclairci ce point». – «Oui, dit tristement von Gilsa. Nous le regrettons beaucoup. C'est une grande perte». – «La science allemande, prononça sentencieusement Rehrl, paye aussi un lourd tribut au Judéo-bolchevisme.» – «Oui, mais enfin, dans le cas de ce pauvre Voss, il s'agirait plutôt d'un malentendu, disons, culturel», avança Bräutigam. – «Meine Herren, Meine Herren, coupa Köstring. Nous nous éloignons du sujet. Hauptsturmführer?» – «Merci, Herr General. Malheureusement, l'anthropologie physique nous permet difficilement de trancher entre les diverses hypothèses. Permettez-moi de vous citer les données recueillies par le grand savant Erckert dans Der Kaukasus und Seine Völker, publié en 1887. Pour l'index céphalique, il donne 79,4 (mésocéphale) pour les Tatars d'Azerbaïdjan, 83,5 (brachycéphale) pour les Géorgiens, 85,6 (hyperbrachycéphale) pour les Arméniens, et 86,7 (hyperbrachycéphale) pour les Bergjuden». – «Ha! s'exclama Weintrop. Comme les Mecklembourgeois!» – «Chut…, fit Köstring. Laissez parler le Hauptsturmführer». Je repris: «Hauteur de tête Kalmouks, 62; Géorgiens, 67,9; Bergjuden, 67,9; Arméniens, 71,1. Index faciaclass="underline" Géorgiens, 86,5; Kalmouks, 87 • Arméniens, 87,7; et Bergjuden, 89. Enfin, index nasaclass="underline" les Bergjuden sont au bas de l'échelle avec 62,4, et les Kalmouks en haut