En revenant à Paris, j’y appris l’agréable nouvelle que Diderot était sorti du Donjon, et qu’on lui avait donné le château et le parc de Vincennes pour prison, sur sa parole, avec permission de voir ses amis. Qu’il me fut dur de n’y pouvoir courir à l’instant même! Mais retenu deux ou trois jours chez Mme Dupin par des soins indispensables, après trois ou quatre siècles d’impatience je volai dans les bras de mon ami. Moment inexprimable! il n’était pas seul. D’Alembert et le trésorier de la Sainte-Chapelle étaient avec lui. En entrant je ne vis que lui, je ne fis qu’un saut, un cri, je collai mon visage sur le sien, je le serrai étroitement sans lui parler autrement que par mes pleurs et par mes sanglots; j’étouffais de tendresse et de joie. Son premier mouvement, sorti de mes bras, fut de se tourner vers l’ecclésiastique, et de lui dire: «Vous voyez, monsieur, comment m’aiment mes amis.» Tout entier à mon émotion, je ne réfléchis pas alors à cette manière d’en tirer avantage. Mais en y pensant quelquefois depuis ce temps-là, j’ai toujours jugé qu’à la place de Diderot, ce n’eût pas été là la première idée qui me serait venue.
Je le trouvai très affecté de sa prison. Le Donjon lui avait fait une impression terrible, et quoiqu’il fût fort agréablement au château, et maître de ses promenades dans un parc qui n’est pas même fermé de murs, il avait besoin de la société de ses amis pour ne pas se livrer à son humeur noire. Comme j’étais assurément celui qui compatissait le plus à sa peine, je crus être aussi celui dont la vue lui serait la plus consolante, et tous les deux jours au plus tard, malgré des occupations très exigeantes, j’allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-midi.
Cette année 1749, l’été fut d’une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j’allais à pied quand j’étais seul, et j’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués, à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre, et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais par terre n’en pouvant plus. Je m’avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l’académie de Dijon pour le prix de l’année suivante: Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.
À l’instant de cette lecture je vis un autre univers, et je devins un autre homme. Quoique j’aie un souvenir vif de l’impression que j’en reçus, les détails m’en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes. C’est une des singularités de ma mémoire qui méritent d’être dites. Quand elle me sert, ce n’est qu’autant que je me suis reposé sur elle: sitôt que j’en confie le dépôt au papier, elle m’abandonne; et dès qu’une fois j’ai écrit une chose, je ne m’en souviens plus du tout. Cette singularité me suit jusque dans la musique. Avant de l’apprendre je savais par cœur des multitudes de chansons: sitôt que j’ai su chanter des airs notés, je n’en ai pu retenir aucun; et je doute que de ceux que j’ai le plus aimés j’en pusse aujourd’hui redire un seul tout entier.
Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c’est qu’arrivant à Vincennes j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut: je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement.
Mes sentiments se montèrent, avec la plus inconcevable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes petites passions furent étouffées par l’enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu, et ce qu’il y a de plus étonnant est que cette effervescence se soutint dans mon cœur, durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré peut-être qu’elle ait jamais été dans le cœur d’aucun autre homme.
Je travaillai ce discours d’une façon bien singulière, et que j’ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrais les insomnies de mes nuits. Je méditais dans mon lit à yeux fermés, et je tournais et retournais mes périodes dans ma tête avec des peines incroyables; puis, quand j’étais parvenu à en être content, je les déposais dans ma mémoire jusqu’à ce que je pusse les mettre sur le papier: mais le temps de me relever et de m’habiller me faisait tout perdre, et quand je m’étais mis à mon papier il ne me venait presque plus rien de ce que j’avais composé. Je m’avisai de prendre pour secrétaire Mme Le Vasseur. Je l’avais logée avec sa fille et son mari plus près de moi, et c’était elle qui, pour m’épargner un domestique, venait tous les matins allumer mon feu et faire mon petit service. À son arrivée, je lui dictais de mon lit mon travail de la nuit, et cette pratique, que j’ai longtemps suivie, m’a sauvé bien des oublis.
Quand ce discours fut fait, je le montrai à Diderot, qui en fut content, et qui m’indiqua quelques corrections. Cependant cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d’ordre; de tous ceux qui sont sortis de ma plume, c’est le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d’harmonie; mais avec quelque talent qu’on puisse être né, l’art d’écrire ne s’apprend pas tout d’un coup.
Je fis partir cette pièce sans en parler à personne autre, si ce n’est, je pense, à Grimm, avec lequel, depuis son entrée chez le comte de Friese, je commençais à vivre dans la plus grande intimité. Il avait un clavecin qui nous servait de point de réunion, et autour duquel je passais avec lui tous les moments que j’avais de libres, à chanter des airs italiens et des barcarolles, sans trêve et sans relâche du matin au soir, ou plutôt du soir au matin, et sitôt qu’on ne me trouvait pas chez Mme Dupin, on était sûr de me trouver chez M. Grimm, ou du moins avec lui, soit à la promenade, soit au spectacle. Je cessai d’aller à la Comédie italienne, où j’avais mes entrées, mais qu’il n’aimait pas, pour aller avec lui, en payant, à la Comédie française, dont il était passionné. Enfin, un attrait si puissant me liait à ce jeune homme, et j’en devins tellement inséparable, que la pauvre tante elle-même en était négligée; c’est-à-dire que je la voyais moins, car jamais un moment de ma vie mon attachement pour elle ne s’en est affaibli.
Cette impossibilité de partager à mes inclinations le peu de temps que j’avais de libre, renouvela plus vivement que jamais le désir que j’avais depuis longtemps de ne faire qu’un ménage avec Thérèse: mais l’embarras de sa nombreuse famille, et surtout le défaut d’argent pour acheter des meubles, m’avaient jusqu’alors retenu. L’occasion de faire un effort se présenta, et j’en profitai. M. de Francueil et Mme Dupin, sentant bien que huit à neuf cents francs par an ne pouvaient me suffire, portèrent de leur propre mouvement mon honoraire annuel jusqu’à cinquante louis, et de plus, Mme Dupin, apprenant que je cherchais à me mettre dans mes meubles, m’aida de quelques secours pour cela. Avec les meubles qu’avait déjà Thérèse, nous mîmes tout en commun, et ayant loué un petit appartement à l’hôtel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, chez de très bonnes gens, nous nous y arrangeâmes comme nous pûmes; et nous y avons demeuré paisiblement et agréablement pendant sept ans, jusqu’à mon délogement pour l’Ermitage.