J’eus peu de temps après un autre adversaire auquel je ne m’étais pas attendu: ce même M. Bordes, de Lyon, qui dix ans auparavant m’avait fait beaucoup d’amitiés et rendu plusieurs services. Je ne l’avais pas oublié, mais je l’avais négligé par paresse; et je ne lui avais pas envoyé mes écrits, faute d’occasion toute trouvée pour les lui faire passer. J’avais donc tort, et il m’attaqua, honnêtement toutefois, et je répondis de même. Il répliqua sur un ton plus décidé. Cela donna lieu à ma dernière réponse, après laquelle il ne dit plus rien; mais il devint mon plus ardent ennemi, saisit le temps de mes malheurs pour faire contre moi d’affreux libelles, et fit un voyage à Londres exprès pour m’y nuire.
Toute cette polémique m’occupait beaucoup, avec beaucoup de perte de temps pour ma copie, peu de progrès pour la vérité, et peu de profit pour ma bourse; Pissot, alors mon libraire, me donnant toujours très peu de chose de mes brochures, souvent rien du tout, et par exemple, je n’eus pas un liard de mon premier Discours ; Diderot le lui donna gratuitement. Il fallait attendre longtemps, et tirer sou à sou le peu qu’il me donnait. Cependant la copie n’allait point. Je faisais deux métiers: c’était le moyen de faire mal l’un et l’autre.
Ils se contrariaient encore d’une autre façon, par les diverses manières de vivre auxquelles ils m’assujettissaient. Le succès de mes premiers écrits m’avait mis à la mode. L’état que j’avais pris excitait la curiosité; l’on voulait connaître cet homme bizarre qui ne recherchait personne, et ne se souciait de rien que de vivre libre et heureux à sa manière: c’en était assez pour qu’il ne le pût point. Ma chambre ne désemplissait pas de gens qui, sous divers prétextes, venaient s’emparer de mon temps. Les femmes employaient mille ruses pour m’avoir à dîner. Plus je brusquais les gens, plus ils s’obstinaient. Je ne pouvais refuser tout le monde. En me faisant mille ennemis par mes refus, j’étais incessamment subjugué par ma complaisance, et de quelque façon que je m’y prisse, je n’avais pas par jour une heure de temps à moi.
Je sentis alors qu’il n’est pas toujours aussi aisé qu’on se l’imagine d’être pauvre et indépendant. Je voulais vivre de mon métier, le public ne le voulait pas. On imaginait mille petits moyens de me dédommager du temps qu’on me faisait perdre. Bientôt il aurait fallu me montrer comme Polichinelle à tant par personne. Je ne connais pas d’assujettissement plus avilissant et plus cruel que celui-là. Je n’y vis de remède que de refuser les cadeaux grands et petits et de ne faire d’exception pour qui que ce fût. Tout cela ne fit qu’attirer les donneurs, qui voulaient avoir la gloire de vaincre ma résistance, et me forcer de leur être obligé malgré moi. Tel qui ne m’aurait pas donné un écu, si je l’avais demandé, ne cessait de m’importuner de ses offres, et, pour se venger de les voir rejetées, taxait mes refus d’arrogance et d’ostentation.
On se doutera bien que le parti que j’avais pris, et le système que je voulais suivre, n’étaient pas du goût de Mme Le Vasseur. Tout le désintéressement de la fille ne l’empêchait pas de suivre les directions de sa mère, et les Gouverneuses, comme les appelait Gauffecourt, n’étaient pas toujours aussi fermes que moi dans leurs refus. Quoiqu’on me cachât bien des choses, j’en vis assez pour juger que je ne voyais pas tout, et cela me tourmenta, moins par l’accusation de connivence qu’il m’était aisé de prévoir, que par l’idée cruelle de ne pouvoir jamais être maître chez moi ni de moi. Je priais, je conjurais, je me fâchais, le tout sans succès; la maman me faisait passer pour un grondeur éternel, pour un bourru. C’était, avec mes amis, des chuchoteries continuelles; tout était mystère et secret pour moi dans mon ménage, et pour ne pas m’exposer sans cesse à des orages, je n’osais plus m’informer de ce qui s’y passait. Il aurait fallu, pour me tirer de tous ces tracas, une fermeté dont je n’étais pas capable. Je savais crier, et non pas agir; on me laissait dire et l’on allait son train.
Ces tiraillements continuels, et les importunités journalières auxquelles j’étais assujetti, me rendirent enfin ma demeure et le séjour de Paris désagréables. Quand mes incommodités me permettaient de sortir, et que je ne me laissais pas entraîner ici ou là par mes connaissances, j’allais me promener seul; je rêvais à mon grand système, j’en jetais quelque chose sur le papier, à l’aide d’un livret blanc et d’un crayon que j’avais toujours dans ma poche. Voilà comment les désagréments imprévus d’un état de mon choix me jetèrent par diversion tout à fait dans la littérature, et voilà comment je portai dans tous mes premiers ouvrages la bile et l’humeur qui m’en faisaient occuper.
Une autre chose y contribuait encore. Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m’y pouvoir assujettir, je m’avisai d’en prendre un à moi qui m’en dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m’enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte; j’affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. Il est vrai que cette âpreté, conforme à mes nouveaux principes, s’ennoblissait dans mon âme, y prenait l’intrépidité de la vertu, et c’est, je l’ose dire, sur cette auguste base qu’elle s’est soutenue mieux et plus longtemps qu’on aurait dû l’attendre d’un effort si contraire à mon naturel. Cependant, malgré la réputation de misanthropie que mon extérieur et quelques mots heureux me donnèrent dans le monde, il est certain que, dans le particulier, je soutins toujours mal mon personnage; que mes amis et mes connaissances menaient cet ours si farouche comme un agneau, et que, bornant mes sarcasmes à des vérités dures, mais générales, je n’ai jamais su dire un mot désobligeant à qui que ce fût.
Le Devin du Village acheva de me mettre à la mode, et bientôt il n’y eut pas d’homme plus recherché que moi dans Paris. L’histoire de cette pièce, qui fait époque, tient à celle des liaisons que j’avais pour lors. C’est un détail dans lequel je dois entrer pour l’intelligence de ce qui doit suivre.
J’avais un assez nombre de connaissances, mais deux seuls amis de choix, Diderot et Grimm. Par un effet du désir que j’ai de rassembler tout ce qui m’est cher, j’étais trop l’ami de tous les deux pour qu’ils ne le fussent pas bientôt l’un de l’autre. Je les liai, ils se convinrent, et s’unirent encore plus étroitement entre eux qu’avec moi. Diderot avait des connaissances sans nombre; mais Grimm, étranger et nouveau venu, avait besoin d’en faire. Je ne demandais pas mieux que de lui en procurer. Je lui avais donné Diderot, je lui donnai Gauffecourt. Je le menai chez Mme de Chenonceaux, chez Mme d’Épinay, chez le baron d’Holbach, avec lequel je me trouvais lié presque malgré moi. Tous mes amis devinrent les siens, cela était tout simple: mais aucun des siens ne devint jamais le mien, voilà ce qui l’était moins. Tandis qu’il logeait chez le comte de Friese, il nous donnait souvent à dîner chez lui; mais jamais je n’ai reçu aucun témoignage d’amitié ni de bienveillance du comte de Friese, ni du comte de Schomberg, son parent, très familier avec Grimm, ni d’aucune des personnes, tant hommes que femmes, avec lesquelles Grimm eut par eux des liaisons. J’excepte le seul abbé Raynal, qui, quoique son ami, se montra des miens, et m’offrit dans l’occasion sa bourse avec une générosité peu commune. Mais je connaissais l’abbé Raynal longtemps avant que Grimm le connût lui-même, et je lui avais toujours été attaché depuis un procédé plein de délicatesse et d’honnêteté qu’il eut pour moi dans une occasion bien légère, mais que je n’oubliai jamais.