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Je me figurais ensuite devant le Roi, présenté à Sa Majesté, qui daignait s’arrêter et m’adresser la parole. C’était là qu’il fallait de la justesse et de la présence d’esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me trouble devant le moindre inconnu, m’aurait-elle quitté devant le Roi de France, ou m’aurait-elle permis de bien choisir à l’instant ce qu’il fallait dire? Je voulais, sans quitter l’air et le ton sévère que j’avais pris, me montrer sensible à l’honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée. Pour préparer d’avance une réponse heureuse, il aurait fallu prévoir juste ce qu’il pourrait me dire; et j’étais sûr après cela de ne pas retrouver en sa présence un mot de ce que j’aurais médité. Que deviendrais-je en ce moment et sous les yeux de toute la cour, s’il allait m’échapper dans mon trouble quelqu’une de mes balourdises ordinaires? Ce danger m’alarma m’effraya, me fit frémir au point de me déterminer, à tout risque, à ne m’y pas exposer.

Je perdais, il est vrai, la pension qui m’était offerte en quelque sorte; mais je m’exemptais aussi du joug qu’elle m’eût imposé. Adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d’indépendance et de désintéressement? Il ne fallait plus que flatter ou me taire, en recevant cette pension: encore qui m’assurait qu’elle me serait payée? Que de pas à faire, que de gens à solliciter! Il m’en coûterait plus de soins, et bien plus désagréables, pour la conserver, que pour m’en passer. Je crus donc, en y renonçant, prendre un parti très conséquent à mes principes, et sacrifier l’apparence à la réalité. Je dis ma résolution à Grimm, qui n’y opposa rien. Aux autres j’alléguai ma santé, et je partis le matin même.

Mon départ fit du bruit et fut généralement blâmé. Mes raisons ne pouvaient être senties par tout le monde. M’accuser d’un sot orgueil était bien plus tôt fait, et contentait mieux la jalousie de quiconque sentait en lui-même qu’il ne se serait pas conduit ainsi. Le lendemain, Jelyote m’écrivit un billet, où il me détailla les succès de ma pièce et l’engouement où le Roi lui-même en était. Toute la journée, me marquait-il, Sa Majesté ne cesse de chanter, avec la voix la plus fausse de son royaume: J’ai perdu mon serviteur ; j’ai perdu tout mon bonheur. Il ajoutait que, dans la quinzaine, on devait donner une seconde représentation du Devin, qui constaterait aux yeux de tout le public le plein succès de la première.

Deux jours après, comme j’entrais le soir sur les neuf heures chez Mme d’Épinay, où j’allais souper, je me vis croisé par un fiacre à la porte. Quelqu’un qui était dans ce fiacre me fit signe d’y monter; j’y monte: c’était Diderot. Il me parla de la pension avec un feu que sur pareil sujet je n’aurais pas attendu d’un philosophe. Il ne me fit pas un crime de n’avoir pas voulu être présenté au Roi; mais il m’en fit un terrible de mon indifférence pour la pension. Il me dit que, si j’étais désintéressé pour mon compte, il ne m’était pas permis de l’être pour celui de Mme Le Vasseur et de sa fille; que je leur devais de n’omettre aucun moyen possible et honnête de leur donner du pain et comme on ne pouvait pas dire, après tout, que j’eusse refusé cette pension, il soutint que, puisqu’on avait paru disposé à me l’accorder, je devais la solliciter et l’obtenir, à quelque prix que ce fût. Quoique je fusse touché de son zèle, je ne pus goûter ses maximes, et nous eûmes à ce sujet une dispute très vive, la première que j’aie eue avec lui; et nous n’en avons jamais eu que de cette espèce, lui me prescrivant ce qu’il prétendait que je devais faire, et moi m’en défendant, parce que je croyais ne le devoir pas.

Il était tard quand nous nous quittâmes. Je voulus le mener souper chez Mme d’Épinay; il ne le voulut point, et quelque effort que le désir d’unir tous ceux que j’aime m’ait fait faire en divers temps pour l’engager à la voir, jusqu’à la mener à sa porte, qu’il nous tint fermée, il s’en est toujours défendu, ne parlant d’elle qu’en termes très méprisants. Ce ne fut qu’après ma brouillerie avec elle et avec lui qu’ils se lièrent, et qu’il commença d’en parler avec honneur.

Depuis lors, Diderot et Grimm semblèrent prendre à tâche d’aliéner de moi les Gouverneuses, leur faisant entendre que si elles n’étaient pas plus à leur aise, c’était mauvaise volonté de ma part, et qu’elles ne feraient jamais rien avec moi. Ils tâchaient de les engager à me quitter, leur promettant un regrat de sel, un bureau à tabac et je ne sais quoi encore, par le crédit de Mme d’Épinay. Ils voulurent même entraîner Duclos, ainsi que d’Holbach, dans leur ligue, mais le premier s’y refusa toujours. J’eus alors quelque vent de tout ce manège; mais je ne l’appris bien distinctement que longtemps après et j’eus souvent à déplorer le zèle aveugle et peu discret de mes amis, qui cherchant à me réduire, incommodé comme j’étais, à la plus triste solitude, travaillaient dans leur idée à me rendre heureux par les moyens les plus propres en effet à me rendre misérable.

Le carnaval suivant, 1753, Le Devin fut joué à Paris et j’eus le temps, dans cet intervalle, d’en faire l’ouverture et le divertissement. Ce divertissement, tel qu’il est gravé, devait être en action d’un bout à l’autre, et dans un sujet suivi, qui, selon moi, fournissait des tableaux très agréables. Mais quand je proposai cette idée à l’Opéra, on ne m’entendit seulement pas, et il fallut coudre des chants et des danses à l’ordinaire: cela fit que ce divertissement, quoique plein d’idées charmantes, qui ne déparent point les scènes, réussit très médiocrement. J’ôtai le récitatif de Jelyote, et je rétablis le mien, tel que je l’avais fait d’abord et qu’il est gravé; et ce récitatif, un peu francisé, je l’avoue, c’est-à-dire traîné par les acteurs, loin de choquer personne, n’a pas moins réussi que les airs, et a paru, même au public, tout aussi bien fait pour le moins. Je dédiai ma pièce à M. Duclos, qui l’avait protégée, et je déclarai que ce serait ma seule dédicace. J’en ai pourtant fait une seconde avec son consentement: mais il a dû se tenir encore plus honoré de cette exception, que si je n’en avais fait aucune.

J’ai sur cette pièce beaucoup d’anecdotes, sur lesquelles des choses plus importantes à dire ne me laissent pas le loisir de m’étendre ici. J’y reviendrai peut-être un jour dans le supplément. Je n’en saurais pourtant omettre une qui peut avoir trait à tout ce qui suit. Je visitais un jour dans le cabinet du baron d’Holbach sa musique; après en avoir parcouru de beaucoup d’espèces, il me dit, en me montrant un recueil de pièces de clavecin: «Voilà des pièces qui ont été composées pour moi; elles sont pleines de goût, bien chantantes; personne ne les connaît ni ne les verra que moi seul. Vous en devriez choisir quelqu’une pour l’insérer dans votre divertissement.» Ayant dans la tête des sujets d’airs et de symphonies beaucoup plus que je n’en pouvais employer, je me souciais très peu des siens. Cependant il me pressa tant, que par complaisance je choisis une pastorale que j’abrégeai, et que je mis en trio pour l’entrée des compagnes de Colette. Quelques mois après, et tandis qu’on représentait Le Devin, entrant un jour chez Grimm, je trouvai du monde autour de son clavecin, d’où il se leva brusquement à mon arrivée. En regardant machinalement sur son pupitre, j’y vis ce même recueil du baron d’Holbach, ouvert précisément à cette même pièce qu’il m’avait pressé de prendre, en m’assurant qu’elle ne sortirait jamais de ses mains. Quelque temps après je vis encore ce même recueil ouvert sur le clavecin de M. d’Épinay, un jour qu’il avait musique chez lui. Grimm ni personne ne m’a jamais parlé de cet air, et je n’en parle ici moi-même que parce qu’il se répandit quelque temps après un bruit que je n’étais pas l’auteur du Devin du Village. Comme je ne fus jamais un grand croque-note, je suis persuadé que sans mon Dictionnaire de Musique on aurait dit à fa fin que je ne la savais pas.