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Tandis qu’on jouait Le Devin du Village à l’Opéra, il était aussi question de son auteur à la Comédie Française, mais un peu moins heureusement. N’ayant pu, dans sept ou huit ans, faire jouer mon Narcisse aux Italiens, je m’étais dégoûté de ce théâtre, par le mauvais jeu des acteurs dans le français, et j’aurais bien voulu avoir fait passer ma pièce aux Français, plutôt que chez eux. Je parlai de ce désir au comédien La Noue avec lequel j’avais fait connaissance, et qui, comme on sait, était homme de mérite et auteur. Narcisse lui plut, il se chargea de le faire jouer anonyme, et en attendant il me procura les entrées qui me furent d’un grand agrément, car j’ai toujours préféré le Théâtre-Français aux deux autres. La pièce fut reçue avec applaudissement, et représentée sans qu’on en nommât l’auteur; mais j’ai lieu de croire que les comédiens et bien d’autres ne l’ignoraient pas. Les demoiselles Gaussin et Grandval jouaient les rôles d’amoureuses; et quoique l’intelligence du tout fût manquée, à mon avis, on ne pouvait pas appeler cela une pièce absolument mal jouée. Toutefois je fus surpris et touché de l’indulgence du public, qui eut la patience de l’entendre tranquillement d’un bout à l’autre, et d’en souffrir même une seconde représentation, sans donner le moindre signe d’impatience. Pour moi, je m’ennuyai tellement à la première, que je ne pus tenir jusqu’à la fin, et sortant du spectacle, j’entrai au café de Procope où je trouvai Boissy et quelques autres, qui probablement s’étaient ennuyés comme moi. Là, je dis hautement mon peccavi, m’avouant humblement ou fièrement l’auteur de la pièce, et en parlant comme tout le monde en pensait. Cet aveu public de l’auteur d’une mauvaise pièce qui tombe fut fort admiré, et me parut très peu pénible. J’y trouvai même un dédommagement d’amour-propre dans le courage avec lequel il fut fait, et je crois qu’il y eut en cette occasion plus d’orgueil à parler, qu’il n’y aurait eu de sotte honte à se taire. Cependant, comme il était sûr que la pièce, quoique glacée à la représentation, soutenait la lecture, je la fis imprimer, et dans la préface, qui est un de mes bons écrits, je commençai de mettre à découvert mes principes, un peu plus que je n’avais fait jusqu’alors.

J’eus bientôt occasion de les développer tout à fait dans un ouvrage de plus grande importance; car ce fut, je pense, en cette année 1753, que parut le programme de l’Académie de Dijon sur l’Origine de l’inégalité parmi les hommes. Frappé de cette grande question, je fus surpris que cette Académie eût osé la proposer; mais, puisqu’elle avait eu ce courage, je pouvais bien avoir celui de la traiter et je l’entrepris.

Pour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint-Germain un voyage de sept ou huit jours, avec Thérèse, notre hôtesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies. Je compte cette promenade pour une des plus agréables de ma vie. Il faisait très beau; ces bonnes femmes se chargèrent des soins et de la dépense; Thérèse s’amusait avec elles; et moi, sans souci de rien, je venais m’égayer sans gêne aux heures des repas. Tout le reste du jour, enfoncé dans la forêt, j’y cherchais, j’y trouvais l’image des premiers temps, dont je traçais fièrement l’histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j’osais dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui l’ont défigurée, et comparant l’homme de l’homme avec l’homme naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères. Mon âme, exaltée par ces contemplations sublimes, s’élevait auprès de la Divinité, et voyant de là mes semblables suivre, dans l’aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d’une faible voix qu’ils ne pouvaient entendre: «Insensés qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux vous viennent de vous.»

De ces méditations résulta le Discours sur l’Inégalité, ouvrage qui fut plus du goût de Diderot que tous mes autres écrits, et pour lequel ses conseils me furent le plus utiles, mais qui ne trouva dans toute l’Europe que peu de lecteurs qui l’entendissent, et aucun de ceux-là qui voulût en parler. Il avait été fait pour concourir au prix, je l’envoyai donc, mais sûr d’avance qu’il ne l’aurait pas, et sachant bien que ce n’est pas pour des pièces de cette étoffe que sont fondés les prix des académies.

Cette promenade et cette occupation firent du bien à mon humeur et à ma santé. Il y avait déjà plusieurs années que, tourmenté de ma rétention, je m’étais livré tout à fait aux médecins, qui, sans alléger mon mal, avaient épuisé mes forces et détruit mon tempérament. Au retour de Saint-Germain, je me trouvai plus de forces et me sentis beaucoup mieux. Je suivis cette indication, et, résolu de guérir ou mourir sans médecins et sans remèdes, je leur dis adieu pour jamais, et je me mis à vivre au jour la journée, restant coi quand je ne pouvais aller, et marchant sitôt que j’en avais la force. Le train de Paris parmi les gens à prétentions était si peu de mon goût; les cabales des gens de lettres, leurs honteuses querelles, leur peu de bonne foi dans leurs livres, leurs airs tranchants dans le monde m’étaient si odieux, si antipathiques; je trouvais si peu de douceur, d’ouverture de cœur, de franchise dans le commerce même de mes amis, que, rebuté de cette vie tumultueuse, je commençais de soupirer ardemment après le séjour de la campagne, et ne voyant pas que mon métier me permît de m’y établir, j’y courais du moins passer les heures que j’avais de libres. Pendant plusieurs mois, d’abord après mon dîner, j’allais me promener seul au Bois de Boulogne, méditant des sujets d’ouvrages, et je ne revenais qu’à la nuit.