Je suivis assez exactement, pendant quelque temps, la distribution que je m’étais prescrite, et je m’en trouvais très bien; mais quand la belle saison ramena plus fréquemment Mme d’Épinay à Épinay, ou à la Chevrette, je trouvai que des soins qui d’abord ne me coûtaient pas, mais que je n’avais pas mis en ligne de compte, dérangeaient beaucoup mes autres projets. J’ai déjà dit que Mme d’Épinay avait des qualités très aimables; elle aimait bien ses amis, elle les servait avec beaucoup de zèle, et n’épargnant pour eux ni son temps ni ses soins, elle méritait assurément bien qu’en retour ils eussent des attentions pour elle. Jusqu’alors j’avais rempli ce devoir sans songer que c’en était un; mais enfin je compris que je m’étais chargé d’une chaîne dont l’amitié seule m’empêchait de sentir le poids: j’avais aggravé ce poids par ma répugnance pour les sociétés nombreuses. Mme d’Épinay s’en prévalut pour me faire une proposition qui paraissait m’arranger, et qui l’arrangeait davantage. C’était de me faire avertir toutes les fois qu’elle serait seule, ou a peu près. J’y consentis, sans voir à quoi je m’engageais. Il s’ensuivit de là que je ne lui faisais plus de visite à mon heure, mais à la sienne, et que je n’étais jamais sûr de pouvoir disposer de moi-même un seul jour. Cette gêne altéra beaucoup le plaisir que j’avais pris jusqu’alors à l’aller voir. Je trouvai que cette liberté qu’elle m’avait tant promise ne m’était donnée qu’à condition de ne m’en prévaloir jamais, et pour une fois on deux que j’en voulus essayer, il y eut tant de messages, tant de billets, tant d’alarmes sur ma santé, que je vis bien qu’il n’y avait que l’excuse d’être à plat de lit qui pût me dispenser de courir à son premier mot. Il fallait me soumettre à ce joug; je le fis, et même assez volontiers pour un aussi grand ennemi de la dépendance, l’attachement sincère que j’avais pour elle m’empêchant en grande partie de sentir le lien qui s’y joignait. Elle remplissait ainsi, tant bien que mal, les vides que l’absence de sa cour ordinaire laissait dans ses amusements. C’était pour elle un supplément bien mince, mais qui valait encore mieux qu’une solitude absolue, qu’elle ne pouvait supporter. Elle avait cependant de quoi la remplir bien plus aisément depuis qu’elle avait voulu tâter de la littérature et qu’elle s’était fourré dans la tête de faire bon gré mal gré des romans, des lettres, des comédies, des contes, et d’autres fadaises comme cela. Mais ce qui l’amusait n’était pas tant de les écrire que de les lire; et s’il lui arrivait de barbouiller de suite deux ou trois pages, il fallait qu’elle fût sûre au moins de deux ou trois auditeurs bénévoles, au bout de cet immense travail. Je n’avais guère l’honneur d’être au nombre des élus qu’à la faveur de quelque autre. Seul, j’étais presque toujours compté pour rien en toute chose; et cela non seulement dans la société de Mme d’Épinay, mais dans celle de M. d’Holbach, et partout où M. Grimm donnait le ton. Cette nullité m’accommodait fort partout ailleurs que dans le tête-à-tête, où je ne savais quelle contenance tenir, n’osant parler de littérature, dont il ne m’appartenait pas de juger, ni de galanterie, étant trop timide, et craignant plus que la mort le ridicule d’un vieux galant; outre que cette idée ne me vint jamais près de Mme d’Épinay, et ne m’y serait peut-être pas venue une seule fois en ma vie, quand je l’aurais passée entière auprès d’elle: non que j’eusse pour sa personne aucune répugnance; au contraire, je l’aimais peut-être trop comme ami, pour pouvoir l’aimer comme amant. Je sentais du plaisir à la voir, à causer avec elle. Sa conversation, quoique assez agréable en cercle, était aride en particulier; la mienne, qui n’était pas plus fleurie, n’était pas pour elle d’un grand secours. Honteux d’un trop long silence, je m’évertuais pour relever l’entretien; et quoiqu’il me fatiguât souvent, il ne m’ennuyait jamais. J’étais fort aise de lui rendre de petits soins, de lui donner de petits baisers bien fraternels qui ne me paraissaient pas plus sensuels pour elle: c’était là tout. Elle était fort maigre, fort blanche, de la gorge comme sur ma main. Ce défaut seul eût suffi pour me glacer: jamais mon cœur ni mes sens n’ont su voir une femme dans quelqu’un qui n’eût pas des tétons, et d’autres causes inutiles à dire m’ont toujours fait oublier son sexe auprès d’elle.
Ayant ainsi pris mon parti sur un assujettissement nécessaire, je m’y livrai sans résistance, et le trouvai, du moins la première année, moins onéreux que je ne m’y serais attendu. Mme d’Épinay, qui d’ordinaire passait l’été presque entier à la campagne, n’y passa qu’une partie de celui-ci, soit que ses affaires la retinssent davantage à Paris, soit que l’absence de Grimm lui rendît moins agréable le séjour de la Chevrette. Je profitai des intervalles qu’elle n’y passait pas, ou durant lesquels elle y avait beaucoup de monde, pour jouir de ma solitude avec ma bonne Thérèse et sa mère, de manière à m’en bien faire sentir le prix. Quoique depuis quelques années j’allasse assez fréquemment à la campagne, c’était presque sans la goûter, et ces voyages, toujours faits avec des gens à prétentions, toujours gâtés par la gêne, ne faisaient qu’aiguiser en moi le goût des plaisirs rustiques, dont je n’entrevoyais de plus près l’image que pour mieux sentir leur privation. J’étais si ennuyé de salons, de jets d’eau, de bosquets, de parterres, et des plus ennuyeux montreurs de tout cela; j’étais si excédé de brochures, de clavecins, de tris, de nœuds, de sots bons mots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands soupers, que quand je lorgnais du clin de l’œil un simple pauvre buisson d’épines, une haie, une grange, un pré; quand je humais, en traversant un hameau, la vapeur d’une bonne omelette au cerfeuil; quand j’entendais de loin le rustique refrain de la chanson des bisquières, je donnais au diable et le rouge et les falbalas et l’ambre, et regrettant le dîner de la ménagère et le vin du cru, j’aurais de bon cœur paumé la gueule à monsieur le chef et à monsieur le maître, qui me faisaient dîner à l’heure où je soupe, souper à l’heure où je dors; mais surtout à messieurs les laquais, qui dévoraient des yeux mes morceaux, et, sous peine de mourir de soif, me vendaient le vin drogué de leurs maîtres dix fois plus cher que je n’en aurais payé de meilleur au cabaret.
Me voilà donc enfin chez moi, dans un asile agréable et solitaire, maître d’y couler mes jours dans cette vie indépendante, égale et paisible, pour laquelle je me sentais né. Avant de dire l’effet que cet état, si nouveau pour moi, fit sur mon cœur, il convient d’en récapituler les affections secrètes, afin qu’on suive mieux dans ses causes le progrès de ces nouvelles modifications.
J’ai toujours regardé le jour qui m’unit à ma Thérèse comme celui qui fixa mon être moral. J’avais besoin d’un attachement, puisque enfin celui qui devait me suffire avait été si cruellement rompu. La soif du bonheur ne s’éteint point dans le cœur de l’homme. Maman vieillissait et s’avilissait. Il m’était prouvé qu’elle ne pouvait plus être heureuse ici-bas. Restait à chercher un bonheur qui me fût propre, ayant perdu tout espoir de jamais partager le sien. Je flottai quelque temps d’idée en idée et de projet en projet. Mon voyage de Venise m’eût jeté dans les affaires publiques, si l’homme avec qui j’allai me fourrer avait eu le sens commun. Je suis facile à décourager, surtout dans les entreprises pénibles et de longue haleine. Le mauvais succès de celle-ci me dégoûta de toute autre, et regardant, selon mon ancienne maxime, les objets lointains comme des leurres de dupe, je me déterminai à vivre désormais au jour la journée, ne voyant plus rien dans la vie qui me tentât de m’évertuer.