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Ce changement commença sitôt que j’eus quitté Paris, et que le spectacle des vices de cette grande ville cessa de nourrir l’indignation qu’il m’avait inspirée. Quand je ne vis plus les hommes, je cessai de les mépriser; quand je ne vis plus les méchants, je cessai de les haïr. Mon cœur, peu fait pour la haine, ne fit plus que déplorer leur misère, et n’en distinguait par leur méchanceté. Cet état plus doux, mais bien moins sublime, amortit bientôt l’ardent enthousiasme qui m’avait transporté si longtemps; et sans qu’on s’en aperçût, sans presque m’en apercevoir moi-même, je redevins craintif, complaisant, timide en un mot, le même Jean-Jacques que j’avais été auparavant.

Si la révolution n’eût fait que me rendre à moi-même, et s’arrêter là, tout était bien; mais malheureusement elle alla plus loin, et m’emporta rapidement à l’autre extrême. Dès lors mon âme en branle n’a plus fait que passer par la ligne de repos, et ses oscillations toujours renouvelées ne lui ont jamais permis d’y rester. Entrons dans le détail de cette seconde révolution: époque terrible et fatale d’un sort qui n’a point d’exemple chez les mortels.

N’étant que trois dans notre retraite, le loisir et la solitude devaient naturellement resserrer notre intimité. C’est aussi ce qu’ils firent entre Thérèse et moi. Nous passions tête-à-tête, sous les ombrages, des heures charmantes, dont je n’avais jamais si bien senti la douceur. Elle me parut la goûter elle-même encore plus qu’elle n’avait fait jusqu’alors. Elle m’ouvrit son cœur sans réserve, et m’apprit de sa mère et de sa famille des choses qu’elle avait eu la force de me taire pendant longtemps. L’une et l’autre avaient reçu de Mme Dupin des multitudes de présents faits à mon intention, mais que la vieille madrée, pour ne pas me fâcher, s’était appropriée pour elle et pour ses autres enfants, sans en rien laisser à Thérèse, et avec très sévères défenses de m’en parler, ordre que la pauvre fille avait suivi avec une obéissance incroyable.

Mais une chose qui me surprit beaucoup davantage fut d’apprendre qu’outre les entretiens particuliers que Diderot et Grimm avaient eus souvent avec l’une et l’autre pour les détacher de moi, et qui n’avaient pas réussi, par la résistance de Thérèse, tous deux avaient eu depuis lors de fréquents et secrets colloques avec sa mère, sans qu’elle eût pu rien savoir de ce qui se brassait entre eux. Elle savait seulement que les petits présents s’en étaient mêlés, et qu’il y avait de petites allées et venues dont on tâchait de lui faire un mystère, et dont elle ignorait absolument le motif. Quand nous partîmes de Paris, il y avait déjà longtemps que Mme Le Vasseur était dans l’usage d’aller voir M. Grimm deux ou trois fois par mois, et d’y passer quelques heures à des conversations si secrètes, que le laquais de Grimm était toujours renvoyé.

Je jugeai que ce motif n’était autre que le même projet dans lequel on avait tâché de faire entrer la fille, en promettant de leur procurer, par Mme d’Épinay, un regrat de sel, un bureau à tabac, et les tentant, en un mot, par l’appât du gain. On leur avait représenté qu’étant hors d’état de rien faire pour elles, je ne pouvais pas même, à cause d’elles, parvenir à rien faire pour moi. Comme je ne voyais à tout cela que de la bonne intention, je ne leur en savais pas absolument mauvais gré. Il n’y avait que le mystère qui me révoltât, surtout de la part de la vieille, qui, de plus, devenait de jour en jour plus flagorneuse et plus pateline avec moi: ce qui ne l’empêchait pas de reprocher sans cesse en secret à sa fille qu’elle m’aimait trop, qu’elle me disait tout, qu’elle n’était qu’une bête, et qu’elle en serait la dupe.

Cette femme possédait au suprême degré l’art de tirer d’un sac dix moutures, de cacher à l’un ce qu’elle recevait de l’autre, et à moi ce qu’elle recevait de tous. J’aurais pu lui pardonner son avidité, mais je ne pouvais lui pardonner sa dissimulation. Que pouvait-elle avoir à me cacher, à moi qu’elle savait si bien qui faisais mon bonheur presque unique de celui de sa fille et du sien? Ce que j’avais fait pour sa fille, je l’avais fait pour moi; mais ce que j’avais fait pour elle méritait de sa part quelque reconnaissance; elle en aurait dû savoir gré, du moins à sa fille, et m’aimer pour l’amour d’elle, qui m’aimait. Je l’avais tirée de la plus complète misère; elle tenait de moi sa subsistance, elle me devait toutes ces connaissances dont elle tirait si bon parti… Thérèse l’avait longtemps nourrie de son travail, et la nourrissait maintenant de mon pain. Elle tenait tout de cette fille, pour laquelle elle n’avait rien fait; et ses autres enfants qu’elle avait dotés, pour lesquels elle s’était ruinée, loin de lui aider à subsister, dévoraient encore sa subsistance et la mienne. Je trouvais que dans une pareille situation elle devait me regarder comme son unique ami, son plus sûr protecteur, et, loin de me faire un secret de mes propres affaires, loin de comploter contre moi dans ma propre maison, m’avertir fidèlement de tout ce qui pouvait m’intéresser, quand elle l’apprenait plus tôt que moi. De quel œil pouvais-je donc voir sa conduite fausse et mystérieuse? Que devais-je penser surtout des sentiments qu’elle s’efforçait de donner à sa fille? Quelle monstrueuse ingratitude devait être la sienne quand elle cherchait à lui en inspirer!

Toutes ces réflexions aliénèrent enfin mon cœur de cette femme, au point de ne pouvoir plus la voir sans dédain. Cependant je ne cessai jamais de traiter avec respect la mère de ma compagne, et de lui marquer en toutes choses presque les égards et la considération d’un fils; mais il est vrai que je n’aimais pas à rester longtemps avec elle, et il n’est guère en moi de savoir me gêner.

C’est encore ici un de ces courts moments de ma vie où j’ai vu le bonheur de bien près, sans pouvoir l’atteindre, et sans qu’il y ait eu de ma faute à l’avoir manqué. Si cette femme se fût trouvée d’un bon caractère, nous étions heureux tous les trois jusqu’à la fin de nos jours; le dernier vivant seul fût resté à plaindre. Au lieu de cela, vous allez voir la marche des choses, et vous jugerez si j’ai pu la changer.

Mme Le Vasseur, qui vit que j’avais gagné du terrain sur le cœur de sa fille, et qu’elle en avait perdu, s’efforça de le reprendre, et au lieu de revenir à moi par elle, tenta de me l’aliéner tout à fait. Un des moyens qu’elle employa fut d’appeler sa famille à son aide. J’avais prié Thérèse de n’en faire venir personne à l’Hermitage; elle me le promit. On les fit venir en mon absence, sans la consulter; et puis on lui fit promettre de ne m’en rien dire. Le premier pas fait, tout le reste fut facile; quand une fois on fait à quelqu’un qu’on aime un secret de quelque chose, on ne se fait bientôt plus guère de scrupule de lui en faire sur tout. Sitôt que j’étais à la Chevrette, l’Hermitage était plein de monde qui s’y réjouissait assez bien. Une mère est toujours bien forte sur une fille d’un bon naturel; cependant, de quelque façon que s’y prît la vieille, elle ne put jamais faire entrer Thérèse dans ses vues, et l’engager à se liguer contre moi. Pour elle, elle se décida sans retour: et voyant d’un côté sa fille et moi, chez qui l’on pouvait vivre, et puis c’était tout; de l’autre, Diderot, Grimm, d’Holbach, Mme d’Épinay, qui promettaient beaucoup et donnaient quelque chose, elle n’estima pas qu’on pût avoir jamais tort dans le parti d’une fermière générale et d’un baron. Si j’eusse eu de meilleurs yeux, j’aurais vu dès lors que je nourrissais un serpent dans mon sein; mais mon aveugle confiance, que rien encore n’avait altérée, était telle, que je n’imaginais pas même qu’on pût vouloir nuire à quelqu’un qu’on devait aimer; en voyant ourdir autour de moi mille trames, je ne savais me plaindre que de la tyrannie de ceux que j’appelais mes amis, et qui voulaient, selon moi, me forcer d’être heureux à leur mode, plutôt qu’à la mienne.