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Les femmes ont toutes l’art de cacher leur fureur, surtout quand elle est vive; Mme d’Épinay, violente, mais réfléchie, possède surtout cet art éminemment. Elle feignit de ne rien voir, de ne rien soupçonner, et dans le même temps qu’elle redoublait avec moi d’attentions, de soins, et presque d’agaceries, elle affectait d’accabler sa belle-sœur de procédés malhonnêtes, et de marques d’un dédain qu’elle semblait vouloir me communiquer. On juge bien qu’elle ne réussissait pas; mais j’étais au supplice. Déchiré de sentiments contraires, en même temps que j’étais touché de ses caresses, j’avais peine à contenir ma colère quand je la voyais manquer à Mme d’Houdetot. La douceur angélique de celle-ci lui faisait tout endurer sans se plaindre, et même sans lui en savoir plus mauvais gré. Elle était d’ailleurs souvent si distraite, et toujours si peu sensible à ces choses-là, que la moitié du temps elle ne s’en apercevait pas.

J’étais si préoccupé de ma passion, que ne voyant rien de Sophie (c’était un des noms de Mme d’Houdetot), je ne remarquais pas même que j’étais devenu la fable de toute la maison et des survenants. Le baron d’Holbach, qui n’était jamais venu, que je sache, à la Chevrette, fut au nombre de ces derniers. Si j’eusse été aussi défiant que je le suis devenu dans la suite, j’aurais fort soupçonné Mme d’Épinay d’avoir arrangé ce voyage pour lui donner l’amusant cadeau de voir le Citoyen amoureux. Mais j’étais alors si bête, que je ne voyais pas même ce qui crevait les yeux à tout le monde. Toute ma stupidité ne m’empêcha pourtant pas de trouver au Baron l’air plus content, plus jovial qu’à son ordinaire. Au lieu de me regarder noir, selon la coutume, il me lâchait cent propos goguenards, auxquels je ne comprenais rien. J’ouvrais de grands yeux sans rien répondre; Mme d’Épinay se tenait les côtes de rire; je ne savais sur quelle herbe ils avaient marché. Comme rien ne passait encore les bornes de la plaisanterie, tout ce que j’aurais eu de mieux à faire, si je m’en étais aperçu, eût été de m’y prêter. Mais il est vrai qu’à travers la railleuse gaieté du baron l’on voyait briller dans ses yeux une maligne joie, qui m’aurait peut-être inquiété, si je l’eusse aussi bien remarquée alors que je me la rappelai dans la suite.

Un jour que j’allai voir Mme d’Houdetot à Eaubonne, au retour d’un de ses voyages de Paris, je la trouvai triste et je vis qu’elle avait pleuré. Je fus obligé de me contraindre, parce que Mme de Blainville, sœur de son mari, était là; mais sitôt que je pus trouver un moment, je lui marquai mon inquiétude. «Ah! me dit-elle en soupirant, je crains bien que vos folies ne me coûtent le repos de mes jours. Saint-Lambert est instruit et m’a instruite. Il me rend justice, mais il a de l’humeur, dont, qui pis est, il me cache une partie. Heureusement je ne lui ai rien tu de nos liaisons, qui se sont faites sous ses auspices. Mes lettres étaient pleines de vous, ainsi que mon cœur: je ne lui ai caché que votre amour insensé, dont j’espérais vous guérir, et dont, sans m’en parler, je vois qu’il me fait un crime. On nous a desservis; l’on m’a fait tort; mais qu’importe. Ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous devez être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon amant.»

Ce fut là le premier moment où je fus sensible à la honte de me voir humilié, par le sentiment de ma faute, devant une jeune femme dont j’éprouvais les justes reproches et dont j’aurais dû être le mentor. L’indignation que j’en ressentis contre moi-même eût suffi peut-être pour surmonter ma faiblesse, si la tendre compassion que m’en inspirait la victime n’eût encore amolli mon cœur. Hélas! était-ce le moment de pouvoir l’endurcir, lorsqu’il était inondé par des larmes qui le pénétraient de toutes parts? Cet attendrissement se changea bientôt en colère contre les vils délateurs qui n’avaient vu que le mal d’un sentiment criminel, mais involontaire, sans croire, sans imaginer même la sincère honnêteté de cœur qui le rachetait. Nous ne restâmes pas longtemps en doute sur la main dont partait le coup.

Nous savions l’un et l’autre que Mme d’Épinay était en commerce de lettres avec Saint-Lambert. Ce n’était pas le premier orage qu’elle avait suscité à Mme d’Houdetot, dont elle avait fait mille efforts pour le détacher, et que les succès de quelques-uns de ces efforts faisaient trembler par la suite. D’ailleurs Grimm, qui, ce me semble, avait suivi M. de Castries à l’armée, était en Westphalie, aussi bien que Saint-Lambert; ils se voyaient quelquefois. Grimm avait fait près de Mme d’Houdetot quelques tentatives qui n’avaient pas réussi. Grimm, très piqué, cessa tout à fait de la voir. Qu’on juge du sang-froid avec lequel, modeste comme on sait qu’il l’est, il lui supposait des préférences pour un homme plus âgé que lui, et dont lui, Grimm, depuis qu’il fréquentait les grands, ne parlait plus que comme de son protégé.

Mes soupçons sur Mme d’Épinay se changèrent en certitude quand j’appris ce qui s’était passé chez moi. Quand j’étais à la Chevrette, Thérèse y venait souvent, soit pour m’apporter mes lettres, soit pour me rendre des soins nécessaires à ma mauvaise santé. Mme d’Épinay lui avait demandé si nous ne nous écrivions pas, Mme d’Houdetot et moi. Sur son aveu, Mme d’Épinay la pressa de lui remettre les lettres de Mme d’Houdetot, l’assurant qu’elle les recachèterait si bien qu’il n’y paraîtrait pas. Thérèse, sans montrer combien cette proposition la scandalisait et même sans m’avertir, se contenta de mieux cacher les lettres qu’elle m’apportait: précaution très heureuse, car Mme d’Épinay la faisait guetter à son arrivée, et l’attendant au passage, poussa plusieurs fois l’audace jusqu’à chercher dans sa bavette. Elle fit plus: s’étant un jour invitée à venir avec M. de Margency dîner à l’Hermitage, pour la première fois depuis que j’y demeurais, elle prit le temps que je me promenais avec Margency pour entrer dans mon cabinet avec la mère et la fille, et les presser de lui montrer les lettres de Mme d’Houdetot. Si la mère eût su où elles étaient, les lettres étaient livrées; mais heureusement, la fille seule le savait, et nia que j’en eusse conservé aucune. Mensonge assurément plein d’honnêteté, de fidélité, de générosité, tandis que la vérité n’eût été qu’une perfidie. Mme d’Épinay, voyant qu’elle ne pouvait la séduire, s’efforça de l’irriter par la jalousie, en lui reprochant sa facilité et son aveuglement. «Comment pouvez-vous, lui dit-elle, ne pas voir qu’ils ont entre eux un commerce criminel? Si, malgré tout ce qui frappe vos yeux, vous avez besoin d’autres preuves, prêtez-vous donc à ce qu’il faut faire pour les avoir: vous dites qu’il déchire les lettres de Mme d’Houdetot aussitôt qu’il les a lues. Eh! bien, recueillez avec soin les pièces, et donnez-les-moi; je me charge de les rassembler.» Telles étaient les leçons que mon amie donnait à ma compagne.