Thérèse eut la discrétion de me taire assez longtemps toutes ces tentatives; mais voyant mes perplexités, elle se crut obligée à me tout dire, afin que, sachant à qui j’avais affaire, je prisse mes mesures pour me garantir des trahisons qu’on me préparait. Mon indignation, ma fureur ne peut se décrire. Au lieu de dissimuler avec Mme d’Épinay, à son exemple, et de me servir de contre-ruses, je me livrai sans mesure à l’impétuosité de mon naturel, et avec mon étourderie ordinaire, j’éclatai tout ouvertement. On peut juger de mon imprudence par les lettres suivantes, qui montrent suffisamment la manière de procéder de l’un et de l’autre en cette occasion.
BILLET DE Mme D’ÉPINAY
(Liasse A, no 44.)
Pourquoi donc ne vous vois-je pas, mon cher ami? je suis inquiète de vous. Vous m’aviez tant promis de ne faire qu’aller et venir de l’Hermitage ici! Sur cela je vous ai laissé libre et point du tout, vous laissez passer huit jours. Si on ne m’avait pas dit que vous étiez en bonne santé, je vous croirais malade. Je vous attendais avant-hier ou hier, et je ne vous vois point arriver. Mon Dieu! qu’avez-vous donc? Vous n’avez point d’affaires; vous n’avez pas non plus de chagrins, car je me flatte que vous seriez venu sur-le-champ me les confier. Vous êtes donc malade! Tirez-moi d’inquiétude bien vite, je vous en prie. Adieu, mon cher ami; que cet adieu me donne un bonjour de vous.
RÉPONSE
Ce mercredi matin.
Je ne puis rien vous dire encore. J’attends d’être mieux instruit, et je le serai tôt ou tard. En attendant, soyez sûre que l’innocence accusée trouvera un défenseur assez ardent pour donner quelque repentir aux calomniateurs, quels qu’ils soient.
SECOND BILLET DE LA MÊME
(Liasse A, no 45.)
Savez-vous que votre lettre m’effraye? Qu’est-ce qu’elle veut donc dire? Je l’ai relue plus de vingt-cinq fois. En vérité je n’y comprends rien. J’y vois seulement que vous êtes inquiet et tourmenté, et que vous attendez que vous ne le soyez plus pour m’en parler. Mon cher ami, est-ce là ce dont nous étions convenus? Qu’est donc devenue cette amitié, cette confiance? et comment l’ai-je perdue? Est-ce contre moi, ou pour moi, que vous êtes fâché? Quoi qu’il en soit, venez dès ce soir, je vous en conjure: souvenez-vous que vous m’avez promis, il n’y a pas huit jours, de ne rien garder sur le cœur, et de me parler sur-le-champ. Mon cher ami, je vis dans cette confiance… Tenez, je viens encore de lire votre lettre: je n’y conçois pas davantage, mais elle me fait trembler. Il me semble que vous êtes cruellement agité. Je voudrais vous calmer; mais, comme j’ignore le sujet de vos inquiétudes, je ne sais que vous dire, sinon que me voilà tout aussi malheureuse que vous jusqu’à ce que vous aie vu. Si vous n’êtes pas ici ce soir à six heures, je pars demain pour l’Hermitage, quelque temps qu’il fasse, et dans quelque état que je sois; car je ne saurais tenir à cette inquiétude. Bonjour, mon cher bon ami. À tout hasard, je risque de vous dire, sans savoir si vous en avez besoin ou non, de tâcher de prendre garde et d’arrêter les progrès que fait l’inquiétude dans la solitude. Une mouche devient un monstre, je l’ai souvent éprouvé.
RÉPONSE
Ce mercredi soir.
Je ne puis vous aller voir, ni recevoir votre visite, tant que durera l’inquiétude où je suis. La confiance dont vous parlez n’est plus, et il ne vous sera pas aisé de la recouvrer. Je ne vois à présent, dans votre empressement, que le désir de tirer des aveux d’autrui quelque avantage qui convienne à vos vues; et mon cœur, si prompt à s’épancher dans un cœur qui s’ouvre pour le recevoir, se ferme à la ruse et à la finesse. Je reconnais votre adresse ordinaire dans la difficulté que vous trouvez à comprendre mon billet. Me croyez-vous assez dupe pour penser que vous ne l’avez pas compris? Non; mais je saurai vaincre vos subtilités à force de franchise. Je vais m’expliquer plus clairement, afin que vous m’entendiez encore moins.
Deux amants bien unis et dignes de s’aimer me sont chers; je m’attends bien que vous ne saurez pas qui je veux dire, à moins que je ne vous les nomme. Je présume qu’on a tenté de les désunir, et que c’est de moi qu’on s’est servi pour donner de la jalousie à l’un des deux. Le choix n’est pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté, et cette méchanceté, c’est vous que j’en soupçonne. J’espère que ceci devient plus clair.
Ainsi donc la femme que j’estime le plus aurait, de mon su, l’infamie de partager son cœur et sa personne entre deux amants, et moi celle d’être un de ces deux lâches? Si je savais qu’un seul moment de la vie vous eussiez pu penser ainsi d’elle et de moi, je vous haïrais jusqu’à la mort. Mais c’est de l’avoir cru, que je vous taxe. Je ne comprends pas, en pareil cas, auquel c’est des trois que vous avez voulu nuire; mais si vous aimez le repos, craignez d’avoir eu le malheur de réussir. Je n’ai caché ni à vous ni à elle tout le mal que je pense de certaines liaisons; mais je veux qu’elles finissent par un moyen aussi honnête que sa cause, et qu’un amour illégitime se change en une éternelle amitié. Moi, qui ne fis jamais de mal à personne, servirais-je innocemment à en faire à mes amis? Non; je ne vous le pardonnerais jamais, je deviendrais votre irréconciliable ennemi. Vos secrets seuls seraient respectés, car je ne serai jamais un homme sans foi.
Je n’imagine pas que les perplexités où je suis puissent durer bien longtemps. Je ne tarderai pas à savoir si je me suis trompé. Alors j’aurai peut-être de grands torts à réparer, et je n’aurai rien fait en ma vie de si bon cœur. Mais savez-vous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps qui me reste à passer près de vous? En faisant ce que nul autre ne fera que moi; en vous disant franchement ce qu’on pense de vous dans le monde, et les brèches que vous avez à réparer dans votre réputation. Malgré tous les prétendus amis qui vous entourent, quand vous m’aurez vu partir, vous pourrez dire adieu à la vérité: vous ne trouverez plus personne qui vous la dise.
TROISIEME BILLET DE LA MÊME
(Liasse A, no 46.)
Je n’entendais pas votre lettre de ce matin: je vous l’ai dit, parce que cela était. J’entends celle de ce soir; n’ayez pas peur que j’y réponde jamais: je suis trop pressée de l’oublier, et quoique vous me fassiez pitié, je n’ai pu me défendre de l’amertume dont elle me remplit l’âme. Moi! user de ruse, de finesse avec vous; moi! accusée de la plus noire des infamies! Adieu; je regrette que vous ayez la… Adieu: je ne sais ce que je dis… Adieu, je serai bien pressée de vous pardonner. Vous viendrez quand vous voudrez! vous serez reçu mieux que ne l’exigeaient vos soupçons. Dispensez-vous seulement de vous mettre en peine de ma réputation. Peu m’importe celle qu’on me donne. Ma conduite est bonne, et cela me suffit. Au surplus, j’ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu’à vous.
Cette dernière lettre me tira d’un terrible embarras, et me replongea dans un autre qui n’était guère moindre. Quoique toutes ces lettres et réponses fussent allées et venues dans l’espace d’un jour avec une extrême rapidité, cet intervalle avait suffi pour en mettre entre mes transports de fureur, et pour me laisser réfléchir sur l’énormité de mon imprudence. Mme d’Houdetot ne m’avait rien tant recommandé que de rester tranquille, de lui laisser le soin de se tirer seule de cette affaire, et d’éviter, surtout dans le moment même, toute rupture et tout éclat, et moi, par les insultes les plus ouvertes et les plus atroces, j’allais achever de porter la rage dans le cœur d’une femme qui n’y était déjà que trop disposée. Je ne devais naturellement attendre de sa part qu’une réponse si fière, si dédaigneuse, si méprisante, que je n’aurais pu, sans la plus indigne lâcheté, m’abstenir de quitter sa maison sur-le-champ. Heureusement, plus adroite encore que je n’étais emporté, elle évita, par le tour de sa réponse, de me réduire à cette extrémité. Mais il fallait ou sortir, ou l’aller voir sur-le-champ; l’alternative était inévitable. Je pris le dernier parti, fort embarrassé de ma contenance dans l’explication que je prévoyais. Car comment m’en tirer sans compromettre ni Mme d’Houdetot, ni Thérèse? Et malheur à celle que j’aurais nommée! Il n’y avait rien que la vengeance d’une femme implacable et intrigante ne me fît craindre pour celle qui en serait l’objet. C’était pour prévenir ce malheur que je n’avais parlé que de soupçons dans mes lettres, afin d’être dispensé d’énoncer mes preuves. Il est vrai que cela rendait mes emportements plus inexcusables, nuls simples soupçons ne pouvant m’autoriser à traiter une femme, et surtout une amie, comme je venais de traiter Mme d’Épinay. Mais ici commence la grande et noble tâche que j’ai dignement remplie, d’expier mes fautes et mes faiblesses cachées en me chargeant de fautes plus graves, dont j’étais incapable, et que je ne commis jamais.