J’étais déterminé tout à fait à me vaincre, et à ne rien épargner pour changer ma folle passion en une amitié pure et durable. J’avais fait pour cela les plus beaux projets du monde, pour l’exécution desquels j’avais besoin du concours de Mme d’Houdetot. Quand je voulus lui parler, je la trouvai distraite, embarrassée; je sentis qu’elle avait cessé de se plaire avec moi, et je vis clairement qu’il s’était passé quelque chose qu’elle ne voulait pas me dire, et que je n’ai jamais su. Ce changement dont il me fut impossible d’obtenir l’explication, me navra. Elle me redemanda ses lettres; je les lui rendis toutes avec une fidélité dont elle me fit l’injure de douter un moment. Ce doute fut encore un déchirement inattendu pour mon cœur, qu’elle devait si bien connaître. Elle me rendit justice, mais ce ne fut pas sur-le-champ; je compris que l’examen du paquet que je lui avais rendu lui avait fait sentir son tort: je vis même qu’elle se le reprochait, et cela me fit regagner quelque chose. Elle ne pouvait retirer ses lettres sans me rendre les miennes. Elle me dit qu’elle les avait brûlées; j’en osai douter à mon tour, et j’avoue que j’en doute encore. Non, l’on ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de la Julie. Eh Dieu! qu’aurait-on dit de celles-là! Non, non, jamais celle qui peut inspirer une pareille passion n’aura le courage d’en brûler les preuves. Mais je ne crains pas non plus qu’elle en ait abusé: je ne l’en crois pas capable; et de plus, j’y avais mis bon ordre. La sotte, mais vive crainte d’être persiflé m’avait fait commencer cette correspondance sur un ton qui mit mes lettres à l’abri des communications. Je portai jusqu’à la tutoyer la familiarité que j’y pris dans mon ivresse: mais quel tutoiement! elle n’en devait sûrement pas être offensée. Cependant elle s’en plaignit plusieurs fois, mais sans succès: ses plaintes ne faisaient que réveiller mes craintes, et d’ailleurs je ne pouvais me résoudre à rétrograder. Si ces lettres sont encore en être, et qu’un jour elles soient vues, on connaîtra comment j’ai aimé.
La douleur que me causa le refroidissement de Mme d’Houdetot, et la certitude de ne l’avoir pas mérité, me firent prendre le singulier parti de m’en plaindre à Saint-Lambert même. En attendant l’effet de la lettre que je lui écrivis à ce sujet, je me jetai dans les distractions que j’aurais dû chercher plus tôt. Il y eut des fêtes à la Chevrette, pour lesquelles je fis de la musique. Le plaisir de me faire honneur auprès de Mme d’Houdetot d’un talent qu’elle aimait, excita ma verve, et un autre objet contribuait encore à l’animer, savoir: le désir de montrer que l’auteur du Devin du Village savait la musique, car je m’apercevais depuis longtemps que quelqu’un travaillait en secret à rendre cela douteux, du moins quant à la composition. Mon début à Paris, les épreuves où j’y avais été mis à diverses fois, tant chez M. Dupin que chez M. de la Poplinière, quantité de musique que j’y avais composée pendant quatorze ans au milieu des plus célèbres artistes, et sous leurs yeux, enfin l’opéra des Muses galantes, celui même du Devin, un motet que j’avais fait pour Mlle Fel, et qu’elle avait chanté au Concert spirituel, tant de conférences que j’avais eues sur ce bel art avec les plus grands maîtres, tout semblait devoir prévenir ou dissiper un pareil doute. Il existait cependant, même à la Chevrette, et je voyais que M. d’Épinay n’en était pas exempt. Sans paraître m’apercevoir de cela, je me chargeai de lui composer un motet pour la dédicace de la chapelle de la Chevrette, et je le priai de me fournir des paroles de son choix. Il chargea de Linant, le gouverneur de son fils, de les faire. De Linant arrangea des paroles convenables au sujet, et huit jours après qu’elles m’eurent été données le motet fut achevé. Pour cette fois, le dépit fut mon Apollon, et jamais musique plus étoffée ne sortit de mes mains. Les paroles commencent par ces mots: Ecce sedes hic Tonantis. La pompe du début répond aux paroles, et toute la suite du motet est d’une beauté de chant qui frappa tout le monde. J’avais travaillé en grand orchestre. D’Épinay rassembla les meilleurs symphonistes. Mme Bruna, chanteuse italienne, chanta le motet et fut bien accompagnée. Le motet eut un si grand succès qu’on l’a donné dans la suite au Concert spirituel, où, malgré les sourdes cabales et l’indigne exécution, il a eu deux fois les mêmes applaudissements. Je donnai pour la fête de M. d’Épinay l’idée d’une espèce de pièce, moitié drame, moitié pantomime, que Mme d’Épinay composa, et dont je fis encore la musique. Grimm, en arrivant, entendit parler de mes succès harmoniques. Une heure après, on n’en parla plus: mais du moins on ne mit plus en question, que je sache, si je savais la composition.
À peine Grimm fut-il à la Chevrette, où déjà je ne me plaisais pas trop, qu’il acheva de m’en rendre le séjour insupportable, par des airs que je ne vis jamais à personne, et dont je n’avais pas même l’idée. La veille de son arrivée, on me délogea de la chambre de faveur que j’occupais, contiguë à celle de Mme d’Épinay; on la prépara pour M. Grimm, et on m’en donna une autre plus éloignée. «Voilà, dis-je en riant à Mme d’Épinay, comment les nouveaux venus déplacent les anciens.» Elle parut embarrassée. J’en compris mieux la raison dès le même soir, en apprenant qu’il y avait entre sa chambre et celle que je quittais une porte masquée de communication, qu’elle avait jugé inutile de me montrer. Son commerce avec Grimm n’était ignoré de personne, ni chez elle, ni dans le public, pas même de son mari: cependant, loin d’en convenir avec moi, confident de secrets qui lui importaient beaucoup davantage, et dont elle était bien sûre, elle s’en défendit toujours très fortement. Je compris que cette réserve venait de Grimm, qui, dépositaire de tous mes secrets, ne voulait pas que je le fusse d’aucun des siens.
Quelque prévention que mes anciens sentiments, qui n’étaient pas éteints, et le mérite réel de cet homme-là, me donnassent en sa faveur, elle ne put tenir contre les soins qu’il prit pour la détruire. Son abord fut celui du comte de Tuffière; à peine daigna-t-il me rendre le salut; il ne m’adressa pas une seule fois la parole, et me corrigea bientôt de la lui adresser, en ne me répondant point du tout. Il passait partout le premier, prenait partout la première place, sans jamais faire aucune attention à moi. Passe pour cela, s’il n’y eût pas mis une affectation choquante: mais on en jugera par un seul trait pris entre mille. Un soir Mme d’Épinay, se trouvant un peu incommodée, dit qu’on lui portât un morceau dans sa chambre, et monta pour souper au coin de son feu. Elle me proposa de monter avec elle; je le fis. Grimm vint ensuite. La petite table était déjà mise: il n’y avait que deux couverts. On sert: Mme d’Épinay prend sa place à l’un des coins du feu; M. Grimm prend un fauteuil, s’établit à l’autre coin, tire la petite table entre eux deux, déplie sa serviette et se met en devoir de manger, sans me dire un seul mot. Mme d’Épinay rougit, et, pour l’engager à réparer sa grossièreté, m’offre sa propre place. Il ne dit rien, ne me regarda pas. Ne pouvant approcher du feu, je pris le parti de me promener par la chambre, en attendant qu’on m’apportât un couvert. Il me laissa souper au bout de la table, loin du feu, sans me faire la moindre honnêteté, à moi incommodé, son aîné, son ancien dans la maison, qui l’y avais introduit, et à qui même, comme favori de la dame, il eût dû faire les honneurs. Toutes ses manières avec moi répondaient fort bien à cet échantillon. Il ne me traitait pas précisément comme son inférieur; il me regardait comme nul. J’avais peine à reconnaître là l’ancien cuistre qui, chez le prince de Saxe-Gotha, se tenait honoré de mes regards. J’en avais encore plus à concilier ce profond silence, et cette morgue insultante, avec la tendre amitié qu’il se vantait d’avoir pour moi, près de tous ceux qu’il savait en avoir eux-mêmes. Il est vrai qu’il ne la témoignait guère que pour me plaindre de ma fortune, dont je ne me plaignais point, pour compatir à mon triste sort, dont j’étais content, et pour se lamenter de me voir me refuser durement aux soins bienfaisants qu’il disait vouloir me rendre. C’était avec cet art qu’il faisait admirer sa tendre générosité, blâmer mon ingrate misanthropie, et qu’il accoutumait insensiblement tout le monde à n’imaginer entre un protecteur tel que lui et un malheureux tel que moi que des liaisons de bienfaits d’une part, et d’obligations de l’autre, sans y supposer, même dans les possibles, une amitié d’égal à égal. Pour moi, j’ai cherché vainement en quoi je pouvais être obligé à ce nouveau patron. Je lui avais prêté de l’argent, il ne m’en prêta jamais; je l’avais gardé dans sa maladie, à peine me venait-il voir dans les miennes; je lui avais donné tous mes amis, il ne m’en donna jamais aucun des siens; je l’avais prôné de tout mon pouvoir, il… S’il m’a prôné, c’est moins publiquement et c’est d’une autre manière. Jamais il ne m’a rendu ni même offert aucun service d’aucune espèce. Comment était-il donc mon Mécène? Comment étais-je son protégé? Cela me passait et me passe encore.