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Ce moment vint plus tôt que je ne l’avais attendu. Le 10 décembre, je reçus de Mme d’Épinay réponse à ma précédente lettre. En voici le contenu :

À Genève, le 1er décembre 1757. (Liasse B, no 11.)

Après vous avoir donné, pendant plusieurs années, toutes les marques possibles d’amitié et d’intérêt, il ne me reste qu’à vous plaindre. Vous êtes bien malheureux.

Je désire que votre conscience soit aussi tranquille que la mienne. Cela pourrait être nécessaire au repos de votre vie.

Puisque vous vouliez quitter l’Hermitage, et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n’ai plus rien à vous dire sur les vôtres.

Un congé si imprévu, mais si nettement prononcé, ne me laissa pas un instant à balancer. Il fallait sortir sur-le-champ, quelque temps qu’il fît, en quelque état que je fusse, dussé-je coucher dans les bois et sur la neige, dont la terre était alors couverte, et quoi que pût dire et faire Mme d’Houdetot; car je voulais bien lui complaire en tout, mais non pas jusqu’à l’infamie.

Je me trouvai dans le plus terrible embarras où j’aie été de mes jours; mais ma résolution était prise: je jurai, quoi qu’il arrivât, de ne pas coucher à l’Hermitage le huitième jour. Je me mis en devoir de sortir mes effets, déterminé à les laisser en plein champ, plutôt que de ne pas rendre les clefs dans la huitaine; car je voulais surtout que tout fût fait avant qu’on pût écrire à Genève et recevoir réponse. J’étais d’un courage que je ne m’étais jamais senti: toutes mes forces étaient revenues. L’honneur et l’indignation m’en rendirent sur lesquelles Mme d’Épinay n’avait pas compté. La fortune aida mon audace. M. Mathas, procureur fiscal de M. le prince de Condé, entendit parler de mon embarras. Il me fit offrir une petite maison qu’il avait à son jardin de Montlouis, à Montmorency. J’acceptai avec empressement et reconnaissance. Le marché fut bientôt fait; je fis en hâte acheter quelques meubles, avec ceux que j’avais déjà, pour nous coucher, Thérèse et moi. Je fis charrier mes effets à grand-peine et à grands frais: malgré la glace et la neige, mon déménagement fut fait dans deux jours, et le 15 décembre je rendis les clefs de l’Hermitage, après avoir payé les gages du jardinier, ne pouvant payer mon loyer.

Quant à Mme Le Vasseur, je lui déclarai qu’il fallait nous séparer: sa fille voulut m’ébranler; je fus inflexible. Je la fis partir pour Paris, dans la voiture du messager, avec tous les effets et meubles que sa fille et elle avaient en commun. Je lui donnai quelque argent, et je m’engageai à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, à pourvoir à sa subsistance autant qu’il me serait possible, et à ne jamais la laisser manquer de pain, tant que j’en aurais moi-même.

Enfin, le surlendemain de mon arrivée à Montlouis, j’écrivis à Mme d’Épinay la lettre suivante:

À Montmorency, le 17 décembre 1757.

Rien n’est si simple et si nécessaire, madame, que de déloger de votre maison, quand vous n’approuvez pas que j’y reste. Sur votre refus de consentir que je passasse à l’Hermitage le reste de l’hiver, je l’ai donc quitté le 15 décembre. Ma destinée était d’y entrer malgré moi, et d’en sortir de même. Je vous remercie du séjour que vous m’avez engagé d’y faire, et je vous remercierais davantage, si je l’avais payé moins cher. Au reste, vous avez raison de me croire malheureux; personne au monde ne sait mieux que vous combien je dois l’être. Si c’est un malheur de se tromper sur le choix de ses amis, c’en est un autre non moins cruel de revenir d’une erreur si douce.

Tel est le narré fidèle de ma demeure à l’Hermitage, et des raisons qui m’en ont fait sortir. Je n’ai pu couper ce récit, et il importait de le suivre avec la plus grande exactitude, cette époque de ma vie ayant eu sur la suite une influence qui s’étendra jusqu’à mon dernier jour.

Livre X

La forme extraordinaire qu’une effervescence passagère m’avait donnée pour quitter l’Hermitage m’abandonna sitôt que j’en fus dehors. À peine fus-je établi dans ma nouvelle demeure, que de vives et fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec l’incommodité nouvelle d’une descente qui me tourmentait depuis quelque temps, sans que je susse que c’en était une. Je tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m’éclaira sur mon ancien état. Les sondes, les bougies, les bandages, tout l’appareil des infirmités de l’âge rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu’on n’a plus le cœur jeune impunément quand le corps a cessé de l’être. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l’année 1758 dans un état de langueur qui me fit croire que je touchais à la fin de ma carrière. J’en voyais approcher le terme avec une sorte d’empressement. Revenu des chimères de l’amitié, détaché de tout ce qui m’avait fait aimer la vie, je n’y voyais plus rien qui pût me la rendre agréable: je n’y voyais plus que des maux et des misères qui m’empêchaient de jouir de moi. J’aspirais au moment d’être libre et d’échapper à mes ennemis. Mais reprenons le fil des événements.

Il paraît que ma retraite à Montmorency déconcerta Mme d’Épinay; vraisemblablement elle ne s’y était pas attendue. Mon triste état, la rigueur de la saison, l’abandon général où je me trouvais, tout leur faisait croire, à Grimm et à elle, qu’en me poussant à la dernière extrémité, ils me réduiraient à crier merci, et à m’avilir aux dernières bassesses, pour être laissé dans l’asile dont l’honneur m’ordonnait de sortir. Je délogeai si brusquement qu’ils n’eurent pas le temps de prévenir le coup et il ne leur resta plus que le choix de jouer à quitte ou double, et d’achever de me perdre ou de tâcher de me ramener. Grimm prit le premier parti, mais je crois que Mme d’Épinay eût préféré l’autre; et j’en juge par sa réponse à ma dernière lettre, où elle radoucit beaucoup le ton qu’elle avait pris dans les précédentes, et où elle semblait ouvrir la porte à un raccommodement. Le long retard de cette réponse qu’elle me fit attendre un mois entier, indique assez l’embarras où elle se trouvait pour lui donner un tour convenable, et les délibérations dont elle la fit précéder. Elle ne pouvait s’avancer plus loin sans se commettre: mais après ses lettres précédentes, et après ma brusque sortie de sa maison, l’on ne peut qu’être frappé du soin qu’elle prend dans cette lettre de n’y pas laisser glisser un seul mot désobligeant. Je vais la transcrire en entier, afin qu’on en juge. (Liasse B, no 23.)

À Genève, le 17 janvier 1758.

Je n’ai reçu votre lettre du 17 décembre, monsieur, qu’hier. On me l’a envoyée dans une caisse remplie de différentes choses, qui a été tout ce temps en chemin. Je ne répondrai qu’à l’apostille, quant à la lettre, je ne l’entends pas bien, et si nous étions dans le cas de nous expliquer, je voudrais bien mettre tout ce qui s’est passé sur le compte d’un malentendu. Je reviens à l’apostille. Vous pouvez vous rappeler, monsieur, que nous étions convenus que les gages du jardinier de l’Hermitage passeraient par vos mains, pour lui mieux faire sentir qu’il dépendait de vous, et pour vous éviter des scènes aussi ridicules et indécentes qu’en avait son prédécesseur. La preuve en est que les premiers quartiers de ses gages vous ont été remis, et que j’étais convenue avec vous, peu de jours avant mon départ, de vous faire rembourser vos avances. Je sais que vous en fîtes d’abord difficulté; mais ces avances, je vous avais prié de les faire; il était simple de m’acquitter, et nous en convînmes. Cahouet m’a marqué que vous n’avez point voulu recevoir cet argent. Il y a assurément du quiproquo là-dedans. Je donne l’ordre qu’on vous le reporte, et je ne vois pas pourquoi vous voudriez payer mon jardinier, malgré nos conventions, et au-delà même du terme que vous avez habité l’Hermitage. Je compte donc, monsieur, que vous rappelant tout ce que j’ai l’honneur de vous dire, vous ne refuserez pas d’être remboursé de l’avance que vous avez bien voulu faire pour moi.