Après tout ce qui s’était passé, ne pouvant plus prendre de confiance en Mme d’Épinay, je ne voulus point renouer avec elle; je ne répondis point à cette lettre, et notre correspondance finit là. Voyant mon parti pris, elle prit le sien, et entrant alors dans toutes les vues de Grimm et de la coterie holbachique, elle unit ses efforts aux leurs pour me couler à fond. Tandis qu’ils travaillaient à Paris, elle travaillait à Genève. Grimm, qui dans la suite alla l’y joindre, acheva ce qu’elle avait commencé. Tronchin, qu’ils n’eurent pas de peine à gagner, les seconda puissamment, et devint le plus furieux de mes persécuteurs, sans avoir jamais eu de moi, non plus que Grimm, le moindre sujet de plainte. Tous trois d’accord semèrent sourdement dans Genève le germe qu’on y vit éclore quatre ans après.
Ils eurent plus de peine à Paris, où j’étais plus connu, et où les cœurs, moins disposés à la haine, n’en reçurent pas si aisément les impressions. Pour porter leurs coups avec plus d’adresse, ils commencèrent par débiter que c’était moi qui les avais quittés. (Voyez la lettre de Deleyre, Liasse B, no 30.) De là, feignant d’être toujours mes amis, ils semaient adroitement leurs accusations malignes, comme des plaintes de l’injustice de leur ami. Cela faisait que, moins en garde, on était plus porté à les écouter et à me blâmer. Les sourdes accusations de perfidie et d’ingratitude se débitaient avec plus de précaution, et par là même avec plus d’effet. Je sus qu’ils m’imputaient des noirceurs atroces, sans jamais pouvoir apprendre en quoi ils les faisaient consister. Tout ce que je pus déduire de la rumeur publique fut qu’elle se réduisait à ces quatre crimes capitaux: 1. ma retraite à la campagne; 2. mon amour pour Mme d’Houdetot; 3. refus d’accompagner à Genève Mme d’Épinay; 4. sortie de l’Hermitage. S’ils y ajoutèrent d’autres griefs, ils prirent leurs mesures si justes, qu’il m’a été parfaitement impossible d’apprendre jamais quel en était le sujet.
C’est donc ici que je crois pouvoir fixer l’établissement d’un système adopté depuis par ceux qui disposent de moi avec un progrès et un succès si rapides, qu’il tiendrait du prodige pour qui ne saurait pas quelle facilité tout ce qui favorise la malignité des hommes trouve à s’établir. Il faut tâcher d’expliquer en peu de mots ce que cet obscur et profond système a de visible à mes yeux.
Avec un nom déjà célèbre et connu dans toute l’Europe, j’avais conservé la simplicité de mes premiers goûts. La mortelle aversion pour tout ce qui s’appelait parti, faction, cabale, m’avait maintenu libre, indépendant, sans autre chaîne que les attachements de mon cœur. Seul, étranger, isolé, sans appui, sans famille, ne tenant qu’à mes principes et à mes devoirs, je suivais avec intrépidité les routes de la droiture, ne flattant, ne ménageant jamais personne aux dépens de la justice et de la vérité. De plus, retiré depuis deux ans dans la solitude, sans correspondance de nouvelles, sans relation des affaires du monde, sans être instruit ni curieux de rien, je vivais à quatre lieues de Paris, aussi séparé de cette capitale, par mon incurie, que je l’aurais été par les mers dans l’île de Tinian.
Grimm, Diderot, d’Holbach, au contraire, au centre du tourbillon, vivaient répandus dans le plus grand monde, et s’en partageaient presque entre eux toutes les sphères. Grands, beaux esprits, gens de lettres, gens de robe, femmes, ils pouvaient de concert se faire écouter partout. On doit voir déjà l’avantage que cette position donne à trois hommes bien unis contre un quatrième dans celle où je me trouvais. Il est vrai que Diderot et d’Holbach n’étaient pas (du moins je ne puis le croire) gens à tramer des complots bien noirs; l’un n’en avait pas la méchanceté, ni l’autre l’habileté: mais c’était en cela même que la partie était mieux liée. Grimm seul formait son plan dans sa tête, et n’en montrait aux deux autres que ce qu’ils avaient besoin de voir pour concourir à l’exécution. L’ascendant qu’il avait pris sur eux rendait ce concours facile, et l’effet du tout répondait à la supériorité de son talent.
Ce fut avec ce talent supérieur que, sentant l’avantage qu’il pouvait tirer de nos positions respectives, il forma le projet de renverser ma réputation de fond en comble, et de m’en faire une tout opposée, sans se compromettre, en commençant par élever autour de moi un édifice de ténèbres qu’il me fut impossible de percer, pour éclairer ses manœuvres, et pour le démasquer.
Cette entreprise était difficile, en ce qu’il en fallait pallier l’iniquité aux yeux de ceux qui devaient y concourir. Il fallait tromper les honnêtes gens; il fallait écarter de moi tout le monde, ne pas me laisser un seul ami, ni petit ni grand. Que dis-je! il ne fallait pas laisser percer un seul mot de vérité jusqu’à moi. Si un seul homme généreux me fût venu dire: «Vous faites le vertueux, cependant voilà comment on vous traite, et voilà sur quoi l’on vous juge: qu’avez-vous à dire?» la vérité triomphait et Grimm était perdu. Il le savait, mais il a sondé son propre cœur, et n’a estimé les hommes que ce qu’ils valent. Je suis fâché, pour l’honneur de l’humanité, qu’il ait calculé si juste.
En marchant dans ces souterrains, ses pas, pour être sûrs, devaient être lents. Il y a douze ans qu’il suit son plan, et le plus difficile reste encore à faire: c’est d’abuser le public entier. Il y reste des yeux qui l’ont suivi de plus près qu’il ne pense. Il le craint, et n’ose encore exposer sa trame au grand jour. Mais il a trouvé le peu difficile moyen d’y faire entrer la puissance, et cette puissance dispose de moi. Soutenu de cet appui, il avance avec moins de risque. Les satellites de la puissance se piquant peu de droiture pour l’ordinaire, et beaucoup moins de franchise, il n’a plus guère à craindre l’indiscrétion de quelque homme de bien; car il a besoin surtout que je sois environné de ténèbres impénétrables, et que son complot me soit toujours caché, sachant bien qu’avec quelque art qu’il en ait ourdi la trame, elle ne soutiendrait jamais mes regards. Sa grande adresse est de paraître me ménager en me diffamant, et de donner encore à sa perfidie l’air de la générosité.
Je sentis les premiers effets de ce système par les sourdes accusations de la coterie holbachique, sans qu’il me fût possible de savoir ni de conjecturer même en quoi consistaient ces accusations. Deleyre me disait dans ses lettres qu’on m’imputait des noirceurs. Diderot me disait plus mystérieusement la même chose, et quand j’entrais en explication avec l’un et l’autre, tout se réduisait aux chefs d’accusation ci-devant notés. Je sentais un refroidissement graduel dans les lettres de Mme d’Houdetot. Je ne pouvais attribuer ce refroidissement à Saint-Lambert, qui continuait à m’écrire avec la même amitié, et qui me vint même voir après son retour. Je ne pouvais non plus m’en imputer la faute, puisque nous nous étions séparés très contents l’un de l’autre, et qu’il ne s’était rien passé de ma part, depuis ce temps-là, que mon départ de l’Hermitage, dont elle avait elle-même senti la nécessité. Ne sachant donc à quoi m’en prendre de ce refroidissement, dont elle ne convenait pas, mais sur lequel mon cœur ne prenait pas le change, j’étais inquiet de tout. Je savais qu’elle ménageait extrêmement sa belle-sœur et Grimm, à cause de leurs liaisons avec Saint-Lambert; je craignais leurs œuvres. Cette agitation rouvrit mes plaies et rendit ma correspondance orageuse, au point de l’en dégoûter tout à fait. J’entrevoyais mille choses cruelles, sans rien voir distinctement. J’étais dans la position la plus insupportable pour un homme dont l’imagination s’allume aisément. Si j’eusse été tout à fait isolé, si je n’avais rien su du tout, je serais devenu plus tranquille; mais mon cœur tenait encore à des attachements par lesquels mes ennemis avaient sur moi mille prises, et les faibles rayons qui perçaient dans mon asile ne servaient qu’à me laisser voir la noirceur des mystères qu’on me cachait.