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Je n’enflerai point la même liste de beaucoup d’autres connaissances moins familières, ou qui, par mon absence, avaient cessé de l’être, et que je ne laissai pas de voir quelquefois en campagne, tant chez moi qu’à mon voisinage, telles par exemple, que les abbés de Condillac, de Mably, MM. de Mairan, de Lalive, de Boisgelou, Watelet, Ancelet, et d’autres qu’il serait trop long de nommer. Je passerai légèrement aussi sur celle de M. de Margency, gentilhomme ordinaire du roi, ancien membre de la coterie holbachique, qu’il avait quittée, ainsi que moi, et ancien ami de Mme d’Épinay, dont il s’était détaché, ainsi que moi, ni sur celle de son ami Desmahis, auteur célèbre, mais éphémère, de la comédie de L’Impertinent. Le premier était mon voisin de campagne, sa terre de Margency étant près de Montmorency. Nous étions d’anciennes connaissances; mais le voisinage et une certaine conformité d’expérience nous rapprochèrent davantage. Le second mourut peu après. Il avait du mérite et de l’esprit: mais il était un peu l’original de sa comédie, un peu fat auprès des femmes, et n’en fut pas extrêmement regretté.

Mais je ne puis omettre une correspondance nouvelle de ce temps-là, qui a trop influé sur le reste de ma vie pour que je néglige d’en marquer le commencement. Il s’agit de M. de Lamoignon de Malesherbes, premier président de la cour des aides, chargé pour lors de la librairie, qu’il gouvernait avec autant de lumières que de douceur, et à la grande satisfaction des gens de lettres. Je ne l’avais pas été voir à Paris une seule fois; cependant j’avais toujours éprouvé de sa part les facilités les plus obligeantes, quant à la censure, et je savais qu’en plus d’une occasion il avait fort malmené ceux qui écrivaient contre moi. J’eus de nouvelles preuves de ses bontés au sujet de l’impression de la Julie ; car les épreuves d’un si grand ouvrage étant fort coûteuses à faire venir d’Amsterdam par la poste, il permit, ayant ses ports francs, qu’elles lui fussent adressées, et il me les envoyait franches aussi, sous le contre-seing de M. le Chancelier, son père. Quand l’ouvrage fut imprimé, il n’en permit le débit dans le royaume qu’en suite d’une édition qu’il en fit faire à mon profit, malgré moi-même: comme ce profit eût été de ma part un vol fait à Rey, à qui j’avais vendu mon manuscrit, non seulement je ne voulus point accepter le présent qui m’était destiné pour cela, sans son aveu, qu’il accorda très généreusement, mais je voulus partager avec lui les cent pistoles à quoi monta ce présent et dont il ne voulut rien. Pour ces cent pistoles, j’eus le désagrément, dont M. de Malesherbes ne m’avait pas prévenu, de voir horriblement mutiler mon ouvrage, et empêcher le débit de la bonne édition jusqu’à ce que la mauvaise fût écoulée.

J’ai toujours regardé M. de Malesherbes comme un homme d’une droiture à toute épreuve. Jamais rien de ce qui m’est arrivé ne m’a fait douter un moment de sa probité: mais aussi faible qu’honnête, il nuit quelquefois aux gens pour lesquels il s’intéresse, à force de les vouloir préserver. Non seulement il fit retrancher plus de cent pages dans l’édition de Paris, mais il fit un retranchement qui pouvait porter le nom d’infidélité dans l’exemplaire de la bonne édition qu’il envoya à Mme de Pompadour. Il est dit quelque part, dans cet ouvrage, que la femme d’un charbonnier est plus digne de respect que la maîtresse d’un prince. Cette phrase m’était venue dans la chaleur de la composition, sans aucune application, je le jure. En lisant l’ouvrage, je vis qu’on ferait cette application. Cependant, par la très imprudente maxime de ne rien ôter, par égard aux applications qu’on pouvait faire, quand j’avais dans ma conscience le témoignage de ne les avoir pas faites en écrivant, je ne voulus point ôter cette phrase, et je me contentai de substituer le mot prince au mot roi, que j’avais d’abord mis. Cet adoucissement ne parut pas suffisant à M. de Malesherbes: il retrancha la phrase entière, dans un carton qu’il fit imprimer exprès, et coller aussi proprement qu’il fut possible dans l’exemplaire de Mme de Pompadour. Elle n’ignora pas ce tour de passe-passe. Il se trouva de bonnes âmes qui l’en instruisirent. Pour moi, je ne l’appris que longtemps après, lorsque je commençais d’en sentir les suites.

N’est-ce point encore ici la première origine de la haine couverte, mais implacable, d’une autre dame, qui était dans un cas pareil, sans que je n’en susse rien, ni même que je connusse quand j’écrivis ce passage. Quand le livre se publia, la connaissance était faite, et j’étais très inquiet. Je le dis au chevalier de Lorenzy, qui se moqua de moi, et m’assura que cette dame en était si peu offensée, qu’elle n’y avait pas même fait attention. Je le crus un peu légèrement peut-être, et je me tranquillisai fort mal à propos.

Je reçus, à l’entrée de l’hiver, une nouvelle marque des bontés de M. de Malesherbes, à laquelle je fus fort sensible, quoique je ne jugeasse pas à propos d’en profiter. Il y avait une place vacante dans le Journal des Sçavans. Margency m’écrivit pour me la proposer comme de lui-même. Mais il me fut aisé de comprendre, par le tour de sa lettre (Liasse C, no 33), qu’il était instruit et autorisé, et lui-même me marqua dans la suite (Liasse C, no 47) qu’il avait été chargé de me faire cette offre. Le travail de cette place était peu de chose. Il ne s’agissait que de deux extraits par mois, dont on m’apporterait les livres, sans être obligé jamais à aucun voyage de Paris, pas même pour faire au magistrat une visite de remerciement. J’entrais par là dans une société de gens de lettres du premier mérite, MM. de Mairan, Clairaut, de Guignes, et l’abbé Barthélemy, dont la connaissance était déjà faite avec les deux premiers, et très bonne à faire avec les deux autres. Enfin, pour un travail si peu pénible, et que je pouvais faire si commodément, il y avait un honoraire de huit cents francs attaché à cette place. Je délibérai quelques heures avant que de me déterminer et je puis jurer que la [seule chose qui me fit balancer ce ne fut que la] crainte de fâcher Margency et de déplaire à M. de Malesherbes. Mais enfin la gêne insupportable de ne pouvoir travailler à mon heure et d’être commandé par le temps; bien plus encore la certitude de mal remplir les fonctions dont il fallait me charger, l’emportèrent sur tout, et me déterminèrent à refuser une place pour laquelle je n’étais pas propre. Je savais que tout mon talent ne venait que d’une certaine chaleur d’âme sur les matières que j’avais à traiter, et qu’il n’y avait que l’amour du grand, du vrai, du beau, qui pût animer mon génie. Et que m’auraient importé les sujets de la plupart des livres que j’aurais à extraire, et les livres mêmes? Mon indifférence pour la chose eût glacé ma plume et abruti mon esprit. On s’imaginait que je pouvais écrire par métier, comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion. Ce n’était assurément pas là ce qu’il fallait au Journal des Sçavans. J’écrivis donc à Margency une lettre de remerciement, tournée avec toute l’honnêteté possible, dans laquelle je lui fis si bien le détail de mes raisons, qu’il ne se peut pas que ni lui ni M. de Malesherbes aient cru qu’il entrât ni humeur ni orgueil dans mon refus. Aussi l’approuvèrent-ils l’un et l’autre, sans m’en faire moins bon visage, et le secret fut si bien gardé sur cette affaire, que le public n’en a jamais eu le moindre vent.