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Cette proposition ne venait pas dans un moment favorable pour me la faire agréer. Car depuis quelque temps je formais le projet de quitter tout à fait la littérature, et surtout le métier d’auteur. Tout ce qui venait de m’arriver m’avait absolument dégoûté des gens de lettres, et j’avais éprouvé qu’il était impossible de courir la même carrière, sans avoir quelques liaisons avec eux. Je ne l’étais guère moins des gens du monde, et en général de la vie mixte que je venais de mener, moitié à moi-même, et moitié à des sociétés pour lesquelles je n’étais point fait. Je sentais plus que jamais, et par une constante expérience, que toute association inégale est toujours désavantageuse au parti faible. Vivant avec des gens opulents, et d’un autre état que celui que j’avais choisi, sans tenir maison comme eux, j’étais obligé de les imiter en bien des choses, et de menues dépenses, qui n’étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses qu’indispensables. Qu’un autre homme aille dans une maison de campagne, il est servi par son laquais, tant à table que dans sa chambre; il l’envoie chercher tout ce dont il a besoin: n’ayant rien à faire directement avec les gens de la maison, ne les voyant même pas, il ne leur donne des étrennes que quand et comme il lui plaît; mais moi, seul, sans le domestique, j’étais à la merci de ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes grâces, pour n’avoir pas beaucoup à souffrir, et, traité comme l’égal de leur maître, il en fallait aussi traiter les gens comme tel, et même faire pour eux plus qu’un autre, parce qu’en effet j’en avais bien plus besoin. Passe encore quand il y a peu de domestiques; mais, dans les maisons où j’allais il y en avait beaucoup, tous très rogues, très fripons, très alertes, j’entends pour leur intérêt, et les coquins savaient faire en sorte que j’avais successivement besoin de tous. Les femmes de Paris, qui ont tant d’esprit, n’ont aucune idée juste sur cet article, et à force de vouloir économiser ma bourse, elles me ruinaient. Si je soupais en ville un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que j’envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre des chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m’épargner les vingt-quatre sols du fiacre; quant à l’écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n’y songeait pas. Une femme m’écrivait-elle de Paris à l’Hermitage ou à Montmorency, ayant regret aux quatre sols de port que sa lettre m’aurait coûté, elle me l’envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage, et à qui je donnais à dîner et un écu qu’il avait assurément bien gagné. Me proposait-elle d’aller passer huit ou quinze jours avec elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours une économie pour ce pauvre garçon; pendant ce temps-là sa nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas qu’aussi, durant ce temps-là, je ne travaillais point; que mon ménage, et mon loyer, et mon linge, et mes habits, n’en allaient pas moins; que je payais mon barbier à double, et qu’il ne laissait pas de m’en coûter chez elle plus qu’il ne m’en aurait coûté chez moi. Quoique je bornasse mes petites largesses aux seules maisons où je vivais d’habitude, elles ne laissaient pas de m’être ruineuses. Je puis assurer que j’ai bien versé vingt-cinq écus chez Mme d’Houdetot, à Eaubonne, où je n’ai couché que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles, tant à Épinay qu’à la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j’y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur, qui ne sait se pourvoir de rien, ni s’ingénier sur rien, ni supporter l’aspect d’un valet qui grogne, et qui vous sert en rechignant. Chez Mme Dupin même, où j’étais de la maison, et où je rendais mille services aux domestiques, je n’ai jamais reçu les leurs qu’à la pointe de mon argent. Dans la suite, il a fallu renoncer tout à fait à ces petites libéralités que ma situation ne m’a plus permis de faire, et c’est alors qu’on m’a fait sentir bien plus durement encore l’inconvénient de fréquenter des gens d’un autre état que le sien.

Encore si cette vie eût été de mon goût, je me serais consolé d’une dépense onéreuse, consacrée à mes plaisirs: mais se ruiner pour s’ennuyer était trop insupportable; et j’avais si bien senti le poids de ce train de vie, que profitant de l’intervalle de liberté où je me trouvais pour lors, j’étais déterminé à le perpétuer, à renoncer totalement à la grande société, à la composition des livres, à tout commerce de littérature, et à me renfermer, pour le reste de mes jours, dans la sphère étroite et paisible pour laquelle je me sentais né.

Le produit de la Lettre à d’Alembert et de La Nouvelle Héloïse avait un peu remonté mes finances, qui s’étaient fort épuisées à l’Hermitage. Je me voyais environ mille écus devant moi. L’Émile, auquel je m’étais mis tout de bon, quand j’eus achevé l’Héloïse, était fort avancé, et son produit devait au moins doubler cette somme. Je formai le projet de placer ce fonds, de manière à me faire une petite rente viagère qui put, avec ma copie, me faire subsister sans plus écrire. J’avais encore deux ouvrages sur le chantier. Le premier était mes Institutions politiques. J’examinai l’état de ce livre, et je trouvai qu’il demandait encore plusieurs années de travail. Je n’eus pas le courage de le poursuivre et d’attendre qu’il fût achevé pour exécuter ma résolution. Ainsi, renonçant à cet ouvrage, je résolus d’en tirer ce qui pouvait se détacher, puis de brûler tout le reste, et poussant ce travail avec zèle, sans interrompre celui de l’Émile, je mis, en moins de deux ans, la dernière main au Contrat social.

Restait le Dictionnaire de Musique. C’était un travail de manœuvre, qui pouvait se faire en tout temps, et qui n’avait pour objet qu’un produit pécuniaire. Je me réservai de l’abandonner, ou de l’achever à mon aise, selon que mes autres ressources rassemblées me rendraient celle-là nécessaire ou superflue. À l’égard de la Morale sensitive, dont l’entreprise était restée en esquisse, je l’abandonnai totalement.

Comme j’avais en dernier projet, si je pouvais me passer tout à fait de la copie, celui de m’éloigner de Paris, où l’affluence des survenants rendait ma subsistance coûteuse, et m’ôtait le temps d’y pourvoir, pour prévenir dans ma retraite l’ennui dans lequel on dit que tombe un auteur quand il a quitté la plume, je me réservais une occupation qui pût remplir le vide de ma solitude, sans me tenter de plus rien faire imprimer de mon vivant. Je ne sais par quelle fantaisie Rey me pressait depuis longtemps d’écrire les Mémoires de ma vie. Quoiqu’ils ne fussent pas jusqu’alors fort intéressants par les faits, je sentis qu’ils pouvaient le devenir par la franchise que j’étais capable d’y mettre, et je résolus d’en faire un ouvrage unique par une véracité sans exemple, afin qu’au moins une fois on pût voir un homme tel qu’il était en dedans. J’avais toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne, qui, faisant semblant d’avouer ses défauts, a grand soin de ne s’en donner que d’aimables; tandis que je sentais, moi qui me suis cru toujours, et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu’il n’y a point d’intérieur humain, si pur qu’il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. Je savais qu’on me peignait dans le public sous des traits si peu semblables aux miens, et quelquefois si difformes, que, malgré le mal dont je ne voulais rien taire, je ne pouvais que gagner encore à me montrer tel que j’étais. D’ailleurs, cela ne se pouvant faire sans laisser voir aussi d’autres gens tels qu’ils étaient, et par conséquent cet ouvrage ne pouvant paraître qu’après ma mort et celle de beaucoup d’autres, cela m’enhardissait davantage à faire mes confessions, dont jamais je n’aurais à rougir devant personne. Je résolus donc de consacrer mes loisirs à bien exécuter cette entreprise, et je me mis à recueillir les lettres et papiers qui pouvaient guider ou réveiller ma mémoire, regrettant fort tout ce que j’avais déchiré, brûlé, perdu jusqu’alors.