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En recevant cette lettre, je me hâtai d’y répondre, en attendant plus ample examen, pour protester contre toute interprétation désobligeante, et après m’être occupé quelques jours à cet examen, avec l’inquiétude qu’on peut concevoir, et toujours sans y rien comprendre, voici quelle fut enfin ma dernière réponse à ce sujet:

À Montmorency, le 8 décembre 1759.

Depuis ma dernière lettre, j’ai examiné cent et cent fois le passage en question. Je l’ai considéré par son sens propre et natureclass="underline" je l’ai considéré par tous les sens qu’on peut lui donner, et je vous avoue, madame la Maréchale que je ne sais plus si c’est moi qui vous dois des excuses, ou si ce n’est point vous qui m’en devez.

Il y a maintenant dix ans que ces lettres ont été écrites. J’y ai souvent repensé depuis ce temps-là, et telle est encore aujourd’hui ma stupidité sur cet article, que je n’ai pu parvenir à sentir ce qu’elle avait pu trouver dans ce passage, je ne dis pas d’offensant, mais même qui pût lui déplaire.

À propos de cet exemplaire manuscrit de l’Héloïse que voulut avoir Mme de Luxembourg, je dois dire ici ce que j’imaginai pour lui donner quelque avantage marqué qui le distinguât de tout autre. J’avais écrit à part les aventures de mylord Édouard, et j’avais balancé longtemps à les insérer, soit en entier, soit par extrait, dans cet ouvrage, où elles me paraissaient manquer. Je me déterminai enfin à les retrancher tout à fait, parce que, n’étant pas du ton de tout le reste, elles en auraient gâté la touchante simplicité. J’eus une autre raison bien plus forte, quand je connus Mme de Luxembourg: c’est qu’il y avait dans ces aventures une marquise romaine d’un caractère très odieux, dont quelques traits, sans lui être applicables, auraient pu lui être appliqués par ceux qui ne la connaissaient que de réputation. Je me félicitai donc beaucoup du parti que j’y avais pris, et m’y confirmai. Mais, dans l’ardent désir d’enrichir son exemplaire de quelque chose qui ne fût dans aucun autre, n’allai-je pas songer à ces malheureuses aventures, et former le projet d’en faire l’extrait pour l’y ajouter? Projet insensé, dont on ne peut expliquer l’extravagance que par l’aveugle fatalité qui m’entraînait à ma perte!

Quos vult perdere Jupiter dementat

J’eus la stupidité de faire cet extrait avec bien du soin, bien du travail, et de lui envoyer ce morceau comme la plus belle chose du monde, en la prévenant toutefois, comme il était vrai, que j’avais brûlé l’original, que l’extrait était pour elle seule, et ne serait jamais vu de personne, à moins qu’elle ne le montrât elle-même; ce qui, loin de lui prouver ma prudence et ma discrétion, comme je croyais faire, n’était que l’avertir du jugement que je portais moi-même sur l’application des traits dont elle aurait pu s’offenser. Mon imbécillité fut telle, que je ne doutais pas qu’elle ne fût enchantée de mon procédé. Elle ne me fit pas là-dessus les grands compliments que j’en attendais, et jamais, à ma très grande surprise, elle ne me parla du cahier que je lui avais envoyé. Pour moi, toujours charmé de ma conduite dans cette affaire, ce ne fut que longtemps après que je jugeai, sur d’autres indices, de l’effet qu’elle avait produit.

J’eus encore, en faveur de son manuscrit, une autre idée plus raisonnable, mais qui, par des effets plus éloignés, ne m’a guère été moins nuisible; tant tout concourt à l’œuvre de la destinée quand elle appelle un homme au malheur! Je pensai d’orner ce manuscrit des dessins des estampes de la Julie, lesquels dessins se trouvèrent être du même format que le manuscrit. Je demandai à Coindet ses dessins, qui m’appartenaient à toutes sortes de titres, et d’autant plus que je lui avais abandonné le produit des planches, lesquelles eurent un grand débit. Coindet est aussi rusé que je le suis peu. À force de se faire demander ces dessins, il parvint à savoir ce que j’en voulais faire. Alors sous prétexte d’ajouter quelque ornement à ces dessins, il se les fit laisser, et finit par les présenter lui-même.

Ego versiculos feci, tulit alter honores

Cela acheva de l’introduire à l’hôtel de Luxembourg sur un certain pied. Depuis mon établissement au petit Château, il m’y venait voir très souvent, et toujours dès le matin, surtout quand M. et Mme de Luxembourg étaient à Montmorency. Cela faisait que, pour passer avec lui la journée, je n’allais point au château. On me reprocha ces absences; j’en dis la raison. On me pressa d’amener M. Coindet: je le fis. C’était ce que le drôle avait cherché. Ainsi, grâce aux bontés excessives qu’on avait pour moi, un commis de M. Thélusson, qui voulait bien lui donner quelquefois sa table quand il n’avait personne à dîner, se trouva tout d’un coup admis à celle d’un maréchal de France, avec les princes, les duchesses, et tout ce qu’il y avait de grand à la cour. Je n’oublierai jamais qu’un jour qu’il était obligé de retourner à Paris de bonne heure, M. le Maréchal dit après le dîner à la compagnie. «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis, nous accompagnerons M. Coindet.» Le pauvre garçon n’y tint pas; sa tête s’en alla tout à fait. Pour moi, j’avais le cœur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par-derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d’envie de baiser les pas de ce bon Maréchal. Mais la suite de cette histoire de copie m’a fait anticiper ici sur les temps. Reprenons-les dans leur ordre, autant que ma mémoire me le permettra.

Sitôt que la petite maison de Montlouis fut prête, je la fis meubler proprement, simplement, et retournai m’y établir; ne pouvant renoncer à cette loi que je m’étais faite, en quittant l’Hermitage, d’avoir toujours mon logement à moi; mais je ne pus me résoudre non plus à quitter mon appartement du petit Château. J’en gardai la clef, et, tenant beaucoup aux jolis déjeuners du péristyle, j’allais souvent y coucher, et j’y passais quelquefois deux ou trois jours comme à une maison de campagne. J’étais peut-être alors le particulier de l’Europe le mieux et le plus agréablement logé. Mon hôte, M. Mathas, qui était le meilleur homme du monde, m’avait absolument laissé la direction des réparations de Montlouis et voulut que je disposasse de ses ouvriers, sans même qu’il s’en mélât. Je trouvai donc le moyen de me faire, d’une seule chambre au premier, un appartement complet, composé d’une chambre, d’une antichambre, et d’une garde-robe. Au rez-de-chaussée étaient la cuisine et la chambre de Thérèse. Le Donjon me servait de cabinet, au moyen d’une bonne cloison vitrée et d’une cheminée qu’on y fit faire. Je m’amusai, quand j’y fus, à orner la terrasse qu’ombrageaient déjà deux rangs de jeunes tilleuls, j’y en fis ajouter deux, pour faire un cabinet de verdure; j’y fis poser une table et des bancs de pierre; je l’entourai de lilas, de seringat, de chèvrefeuille; j’y fis faire une belle plate-bande de fleurs parallèle aux deux rangs d’arbres, et cette terrasse, plus élevée que celle du château dont la vue était du moins aussi belle, et sur laquelle j’avais apprivoisé des multitudes d’oiseaux, me servait de salle de compagnie pour recevoir M. et Mme de Luxembourg, M. le duc de Villeroy, M. le prince de Tingry, M. le marquis d’Armentières, Mme la duchesse de Montmorency, Mme la duchesse de Boufflers, la comtesse de Valentinois, la comtesse de Boufflers, et d’autres personnes de ce rang, qui, du château, ne dédaignaient pas de faire, par une montée très fatigante, le pèlerinage de Montlouis. Je devais à la faveur de M. et Mme de Luxembourg toutes ces visites; je le sentais, et mon cœur leur en faisait bien l’hommage. C’est dans un de ces transports d’attendrissement que je dis une fois à M. de Luxembourg en l’embrassant: «Ah! monsieur le Maréchal, je haïssais les grands avant que de vous connaître, et je les hais davantage encore depuis que vous me faites si bien sentir combien il leur serait aisé de se faire adorer.»