Quelque temps après mon retour à Montlouis, La Tour, le peintre, vint m’y voir, et m’apporta mon portrait en pastel, qu’il avait exposé au Salon il y avait quelques années. Il avait voulu me donner ce portrait, que je n’avais pas accepté. Mais Mme d’Épinay, qui m’avait donné le sien et qui voulait avoir celui-là, m’avait engagé à le lui redemander. Il avait pris du temps pour le retoucher. Dans cet intervalle vint ma rupture avec Mme d’Épinay; je lui rendis son portrait, et n’étant plus question de lui donner le mien, je le mis dans ma chambre au petit Château. M. de Luxembourg l’y vit, et le trouva bien; je le lui offris, il l’accepta; je le lui envoyai. Ils comprirent, lui et Mme la Maréchale, que je serais bien aise d’avoir les leurs. Ils les firent faire en miniature, de très bonne main, les firent enchâsser dans une boîte à bonbons, de cristal de roche, montée en or, et m’en firent le cadeau d’une façon très galante, dont je fus enchanté. Mme de Luxembourg ne voulut jamais consentir que son portrait occupât le dessus de la boîte. Elle m’avait reproché plusieurs fois que j’aimais mieux M. de Luxembourg qu’elle, et je ne m’en étais point défendu, parce que cela était vrai. Elle me témoigna bien galamment, mais bien clairement, par cette façon de placer son portrait, qu’elle n’oubliait pas cette préférence.
Je fis, à peu près dans ce même temps, une sottise qui ne contribua pas à me conserver ses bonnes grâces. Quoique je ne connusse point du tout M. de Silhouette, et que je fusse peu porté à l’aimer, j’avais une grande opinion de son administration. Lorsqu’il commença d’appesantir sa main sur les financiers, je vis qu’il n’entamait pas son opération dans un temps favorable; je n’en fis pas des vœux moins ardents pour son succès, et quand j’appris qu’il était déplacé, je lui écrivis dans mon intrépide étourderie la lettre suivante, qu’assurément je n’entreprends pas de justifier:
À Montmorency, le 2 décembre 1759.
Daignez, monsieur, recevoir l’hommage d’un solitaire qui n’est pas connu de vous, mais qui vous estime par vos talents, qui vous respecte par votre administration, et qui vous a fait l’honneur de croire qu’elle ne vous resterait pas longtemps. Ne pouvant sauver l’État qu’aux dépens de la capitale qui l’a perdu, vous avez bravé les cris des gagneurs d’argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous enviais votre place; en vous la voyant quitter sans vous être démenti, je vous admire. Soyez content de vous, monsieur, elle vous laisse un honneur dont vous jouirez longtemps sans concurrent. Les malédictions des fripons sont la gloire de l’homme juste.
Mme de Luxembourg qui savait que j’avais écrit cette lettre, m’en parla au voyage de Pâques; je la lui montrai; elle en souhaita une copie, je la lui donnai; mais j’ignorais, en la lui donnant, qu’elle était un de ces gagneurs d’argent qui s’intéressaient aux sous-fermes et qui avaient fait déplacer Silhouette. On eût dit, à toutes mes balourdises, que j’allais excitant à plaisir la haine d’une femme aimable et puissante, à laquelle, dans le vrai, je m’attachais davantage de jour en jour, et dont j’étais bien éloigné de vouloir m’attirer la disgrâce, quoique je fisse, à force de gaucheries, tout ce qu’il fallait pour cela. Je crois qu’il est assez superflu d’avertir que c’est à elle que se rapporte l’histoire de l’opiate de M. Tronchin, dont j’ai parlé dans la première partie: l’autre dame était Mme de Mirepoix. Elles ne m’en ont jamais reparlé, ni fait le moindre semblant de s’en souvenir, ni l’une ni l’autre; mais de présumer que Mme de Luxembourg ait pu l’oublier réellement, c’est ce qui me paraît bien difficile, quand même on ne saurait rien des événements subséquents. Pour moi, je m’étourdissais sur l’effet de mes bêtises, par le témoignage que je me rendais de n’en avoir fait aucune à dessein de l’offenser: comme si jamais femme en pouvait pardonner de pareilles, même avec la plus parfaite certitude que la volonté n’y a pas eu la moindre part.
Cependant, quoiqu’elle parût ne rien voir, ne rien sentir, et que je ne trouvasse encore ni diminution dans son empressement, ni changement dans ses manières, la continuation, l’augmentation même d’un pressentiment trop bien fondé, me faisait trembler sans cesse que l’ennui ne succédât bientôt à cet engouement. Pouvais-je attendre d’une si grande dame une constance à l’épreuve de mon peu d’adresse à la soutenir? Je ne savais pas même lui cacher ce pressentiment sourd qui m’inquiétait, et ne me rendait que plus maussade. On en jugera par la lettre suivante, qui contient une bien singulière prédiction.
N. B. Cette lettre, sans date dans mon brouillon, est du mois d’octobre 1760 au plus tard.
… Que vos bontés sont cruelles! Pourquoi troubler la Paix d’un solitaire qui renonçait aux plaisirs de la vie pour n’en plus sentir les ennuis? J’ai passé mes jours à chercher en vain des attachements solides. Je n’en ai pu former dans les conditions auxquelles je pouvais atteindre; est-ce dans la vôtre que j’en dois chercher? L’ambition ni l’intérêt ne me tentent pas; je suis peu vain, peu craintif; je puis résister à tout, hors aux caresses… Pourquoi m’attaquez-vous tous deux par un faible qu’il faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous sépare, les épanchements des cœurs sensibles ne doivent pas rapprocher le mien de vous? La reconnaissance suffira-t-elle pour un cœur qui ne connaît pas deux manières de se donner, et ne se sent capable que d’amitié? D’amitié, madame la Maréchale ! Ah! voilà mon malheur! Il est beau à vous, à monsieur le Maréchal, d’employer ce terme: mais je suis insensé de vous prendre au mot. Vous vous jouez, moi je m’attache, et la fin du jeu me prépare de nouveaux regrets. Que je hais tous vos titres, et que je vous plains de les porter! Vous me semblez si dignes de goûter les charmes de la vie privée! Que n’habitez-vous Clarens! J’irais y chercher le bonheur de ma vie: mais le château de Montmorency, mais l’hôtel de Luxembourg! Est-ce là qu’on doit voir Jean-Jacques? Est-ce là qu’un ami de l’égalité doit porter les affections d’un cœur sensible aussi, je le sais, je l’ai vu; j’ai regret de n’avoir pu plus tôt le croire; mais dans le rang où vous êtes, dans votre manière de vivre, rien ne peut faire une impression durable, et tant d’objets nouveaux s’effacent mutuellement qu’aucun ne demeure. Vous m’oublierez, madame, après m’avoir mis hors d’état de vous imiter. Vous aurez beaucoup fait pour me rendre malheureux, et pour être inexcusable.
Je lui joignais là M. de Luxembourg, afin de rendre le compliment moins dur pour elle; car, au reste, je me sentais si sûr de lui, qu’il ne m’était pas même venu dans l’esprit une seule crainte sur la durée de son amitié. Rien de ce qui m’intimidait de la part de Mme la Maréchale ne s’est un moment étendu jusqu’à lui. Je n’ai jamais eu la moindre défiance sur son caractère, que je savais être faible, mais sûr. Je ne craignais pas plus de sa part un refroidissement que je n’en attendais un attachement héroïque. La simplicité, la familiarité de nos manières l’un avec l’autre, marquait combien nous comptions réciproquement sur nous. Nous avions raison tous deux: j’honorerai, je chérirai, tant que je vivrai, la mémoire de ce digne seigneur, et, quoi qu’on ait pu faire pour le détacher de moi, je suis aussi certain qu’il est mort mon ami, que si j’avais reçu son dernier soupir.