Mme de Boufflers, s’étant aperçue de l’émotion qu’elle m’avait donnée, put s’apercevoir aussi que j’en avais triomphé. Je ne suis ni assez fou ni assez vain pour croire avoir pu lui inspirer du goût à mon âge; mais, sur certains propos qu’elle tint à Thérèse, j’ai cru lui avoir inspiré de la curiosité; si cela est, et qu’elle ne m’ait pas pardonné cette curiosité frustrée, il faut avouer que j’étais bien né pour être victime de mes faiblesses, puisque l’amour vainqueur me fut si funeste, et que l’amour vaincu me le fut encore plus.
Ici finit le recueil de lettres qui m’a servi de guide dans ces deux livres. Je ne vais plus marcher que sur la trace de mes souvenirs, mais ils sont tels dans cette cruelle époque, et la forte impression m’en est si bien restée, que, perdu dans la mer immense de mes malheurs, je ne puis oublier les détails de mon premier naufrage, quoique ses suites ne m’offrent plus que des souvenirs confus. Ainsi je puis marcher dans le livre suivant avec encore assez d’assurance. Si je vais plus loin, ce ne sera plus qu’en tâtonnant.
Livre XI
Quoique la Julie, qui depuis longtemps était sous presse, ne parût point encore à la fin de 1760, elle commençait à faire grand bruit. Mme de Luxembourg en avait parlé à la cour, Mme d’Houdetot à Paris. Cette dernière avait même obtenu de moi, pour Saint-Lambert, la permission de la faire lire en manuscrit au roi de Pologne, qui en avait été enchanté. Duclos, à qui je l’avais aussi fait lire, en avait parlé à l’Académie. Tout Paris était dans l’impatience de voir ce roman: les libraires de la rue Saint-Jacques et celui du Palais-Royal étaient assiégés de gens qui en demandaient des nouvelles. Il parut enfin, et son succès, contre l’ordinaire, répondit à l’empressement avec lequel il avait été attendu. Mme la Dauphine, qui l’avait lu des premières, en parla à M. de Luxembourg comme d’un ouvrage ravissant. Les sentiments furent partagés chez les gens de lettres: mais, dans le monde, il n’y eut qu’un avis, et les femmes surtout s’enivrèrent et du livre et de l’auteur, au point qu’il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n’eusse fait la conquête, si je l’avais entrepris. J’ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire, et qui, sans avoir eu besoin de l’expérience, autorisent mon opinion. Il est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l’Europe, quoique les Français, hommes et femmes, n’y soient pas fort bien traités. Tout au contraire de mon attente, son moindre succès fut en Suisse, et son plus grand à Paris. L’amitié, l’amour, la vertu, règnent-ils donc à Paris plus qu’ailleurs? Non sans doute; mais il y règne encore ce sens exquis qui transporte le cœur à leur image, et qui nous fait chérir dans les autres les sentiments purs, tendres, honnêtes, que nous n’avons plus. La corruption désormais est partout la même: il n’existe plus ni mœurs, ni vertus en Europe, mais s’il existe encore quelque amour pour elles, c’est à Paris qu’on doit le chercher.
Il faut, à travers tant de préjugés et de passions factices, savoir bien analyser le cœur humain pour y démêler les vrais sentiments de la nature. Il faut une délicatesse de tact, qui ne s’acquiert que dans l’éducation du grand monde, pour sentir, si j’ose ainsi dire, les finesses de cœur dont cet ouvrage est rempli. Je mets sans crainte sa quatrième partie à côté de La Princesse de Clèves, et je dis que si ces deux morceaux n’eussent été lus qu’en province, on n’aurait jamais senti tout leur prix. Il ne faut donc pas s’étonner si le plus grand succès de ce livre fut à la cour. Il abonde en traits vifs, mais voilés, qui doivent y plaire, parce qu’on est plus exercé à les pénétrer. Il faut pourtant ici distinguer encore. Cette lecture n’est assurément pas propre à cette sorte de gens d’esprit qui n’ont que de la ruse, qui ne sont fins que pour pénétrer le mal, et qui ne voient rien du tout où il n’y a que du bien à voir. Si, par exemple, la Julie eût été publiée en certain pays que je pense, je suis sûr que personne n’en eût achevé la lecture, et qu’elle serait morte en naissant.
J’ai rassemblé la plupart des lettres qui me furent écrites sur cet ouvrage dans une liasse qui est entre les mains de Mme de Nadaillac. Si jamais ce recueil paraît, on y verra des choses bien singulières, et une opposition de jugement qui montre ce que c’est que d’avoir affaire au public. La chose qu’on y a le moins vue, et qui en fera toujours un ouvrage unique, est la simplicité du sujet et la chaîne de l’intérêt qui, concentré entre trois personnes, se soutient durant six volumes, sans épisode, sans aventure romanesque, sans méchanceté d’aucune espèce, ni dans les personnages, ni dans les actions. Diderot a fait de grands compliments à Richardson sur la prodigieuse variété de ses tableaux et sur la multitude de ses personnages. Richardson a, en effet, le mérite de les avoir tous bien caractérisés: mais, quant à leur nombre, il a cela de commun avec les plus insipides romanciers, qui suppléent à la stérilité de leurs idées à force de personnages et d’aventures. Il est aisé de réveiller l’attention, en présentant incessamment et des événements inouïs et de nouveaux visages, qui passent comme les figures de la lanterne magique: mais de soutenir toujours cette attention sur les mêmes objets, et sans aventures merveilleuses, cela certainement est plus difficile; et si, toute chose égale, la simplicité du sujet ajoute à la beauté de l’ouvrage, les romans de Richardson, supérieurs en tant d’autres choses, ne sauraient, sur cet article, entrer en parallèle avec le mien. Il est mort, cependant, je le sais, et j’en sais la cause; mais il ressuscitera.
Toute ma crainte était (qu’à force de simplicité) ma marche ne fût ennuyeuse, et que je n’eusse pu nourrir assez l’intérêt pour le soutenir jusqu’au bout. Je fus rassuré par un fait qui seul m’a plus flatté que tous les compliments qu’a pu m’attirer cet ouvrage. Il parut au commencement du carnaval. Le colporteur le porta à Mme la princesse de Talmont, un jour de bal de l’Opéra. Après souper elle se fit habiller pour y aller, et, en attendant l’heure, elle se mit à lire le nouveau roman. À minuit, elle ordonna qu’on mît ses chevaux, et continua de lire. On vint lui dire que ses chevaux étaient mis; elle ne répondit rien. Ses gens, voyant qu’elle s’oubliait, vinrent l’avertir qu’il était deux heures. «Rien ne presse encore», dit-elle, en lisant toujours. Quelque temps après, sa montre étant arrêtée, elle sonna pour savoir quelle heure il était. On lui dit qu’il était quatre heures. «Cela étant, (dit-elle), il est trop tard pour aller au bal; qu’on ôte mes chevaux.» Elle se fit déshabiller, et passa le reste de la nuit à lire.
Depuis qu’on me raconta ce trait, j’ai toujours désiré de voir Mme de Talmont, non seulement pour savoir d’elle-même s’il est exactement vrai, mais aussi parce que j’ai toujours cru qu’on ne pouvait prendre un intérêt si vif à l’Héloise sans avoir ce sixième sens, ce sens moral, dont si peu de cœurs sont doués, et sans lequel nul ne saurait entendre le mien.
Ce qui me rendit les femmes si favorables fut la persuasion où elles furent que j’avais écrit ma propre histoire, et que j’étais moi-même le héros de ce roman. Cette croyance était si bien établie, que Mme de Polignac écrivit à Mme de Verdelin pour la prier de m’engager à lui laisser voir le portrait de Julie. Tout le monde était persuadé qu’on ne pouvait exprimer si vivement des sentiments qu’on n’aurait point éprouvés ni peindre ainsi les transports de l’amour que d’après son propre cœur. En cela l’on avait raison, et il est certain que j’écrivis ce roman dans les plus brûlantes extases: mais on se trompait en pensant qu’il avait fallu des objets réels pour les produire; on était loin de concevoir à quel point je puis m’enflammer pour des êtres imaginaires. Sans quelques réminiscences de jeunesse et Mme d’Houdetot, les amours que j’ai sentis et décrits n’auraient été qu’avec des sylphides. Je ne voulus ni confirmer ni détruire une erreur qui m’était avantageuse. On peut voir dans la préface en dialogue, que je fis imprimer à part, comment je laissai là-dessus le public en suspens. Les rigoristes disent que j’aurais dû déclarer la vérité tout rondement. Pour moi, je ne vois pas ce qui m’y pouvait obliger, et je crois qu’il y aurait eu plus de bêtise que de franchise à cette déclaration faite sans nécessité.