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S’en aller devant soi, pensif, ivre de l’ombre;

Il faut, rêveur nocturne en proie à l’esprit sombre,

Gravir le dur sentier de l’inspiration;

Poursuivre la lointaine et blanche vision,

Traverser, effaré, les clairières désertes,

Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,

Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,

Noir cheval galopant sous le noir cavalier.

1843, nuit.

XXI. Écrit sur la plinthe d’un bas-relief antique

– À Mademoiselle Louise B. -

La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.

Rumeur de la galère aux flancs lavés par l’onde,

Bruits des villes, pitié de la sœur pour la sœur,

Passion des amants jeunes et beaux, douceur

Des vieux époux usés ensemble par la vie,

Fanfare de la plaine émaillée et ravie,

Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,

Sombre tressaillement des chênes éternels,

Vous êtes l’harmonie et la musique même!

Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême!

Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,

Les songes de nos cœurs, les plis des horizons,

L’aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,

Flottent dans un réseau de vagues mélodies;

Une voix dans les champs nous parle, une autre voix

Dit à l’homme autre chose et chante dans les bois.

Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.

Quand par l’ombre, la nuit, la colline est atteinte,

De toutes parts on voit danser et resplendir,

Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,

Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,

Le groupe éblouissant des notes inégales.

Toujours avec notre âme un doux bruit s’accoupla;

La nature nous dit: Chante! et c’est pour cela

Qu’un statuaire ancien sculpta sur cette pierre

Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.

Juin 1833.

XXII .

La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.

La plaine chante et rit comme une jeune femme;

Le nid palpite dans les houx;

Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes;

Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,

Fait aux amoureux les yeux doux.

Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,

Les vagues papillons errent pareils aux rêves;

Le blé vert sort des sillons bruns;

Et les abeilles d’or courent à la pervenche,

Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche

À ces buveuses de parfums.

La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres;

Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres;

Les branches, dans leurs doux ébats,

Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes;

Le bourdon galonné fait aux roses coquettes

Des propositions tout bas.

Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,

Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,

Et l’aube dire: Vous vivrez!

Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l’heure,

L’œil plein des visions de l’ombre intérieure,

Je songe aux morts, ces délivrés!

Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,

Quelques reflux; j’aurai ma tombe aussi dans l’herbe,

Blanche au milieu du frais gazon,

À l’ombre de quelque arbre où le lierre s’attache;

On y lira: – Passant, cette pierre te cache

La ruine d’une prison.

Ingouville, mai 1843.

XXIII. Le revenant

Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.

Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,

Parfois au même nid rend la même colombe.

Ô mères, le berceau communique à la tombe.

L’éternité contient plus d’un divin secret.

La mère dont je vais vous parler demeurait

À Blois; je l’ai connue en un temps plus prospère;

Et sa maison touchait à celle de mon père.

Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.

On l’avait mariée à l’homme qu’elle aimait.

Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.

Ce premier-né couchait dans un berceau de soie;