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Les parents n’en croyaient pas leurs oreilles.

Le père coupa court à ce plaidoyer scandaleux en traitant ses filles de tête-en-l’air. Puis il s’appliqua à démontrer par des exemples bien choisis que le loup resterait toujours le loup, qu’il n’y avait point de bon sens à espérer de le voir jamais s’améliorer et que, s’il faisait un jour figure d’animal débonnaire, il en serait encore plus dangereux.

Tandis qu’il parlait, les petites songeaient aux belles parties de cheval et de paume placée qu’elles avaient faites en cet après-midi, et à la grande joie du loup qui riait, gueule ouverte, jusqu’à perdre le souffle.

— On voit bien, concluait le père, que vous n’avez jamais eu affaire au loup…

Alors, comme la plus blonde donnait du coude à sa sœur, les petites éclatèrent d’un grand rire, à la barbe de leur père. On les coucha sans souper, pour les punir de cette insolence, mais longtemps après qu’on les eut bordées dans leurs lits, elles riaient encore de la naïveté de leurs parents.

Les jours suivants, pour distraire l’impatience où elles étaient de revoir leur ami, et avec une intention ironique qui n’était pas sans agacer leur mère, les petites imaginèrent de jouer au loup. La plus blonde chantait sur deux notes les paroles consacrées :

« Promenons-nous le long du bois, pendant que le loup y est pas. Loup y es-tu ? m’entends-tu ? quoi fais-tu ? »

Et Delphine, cachée sous la table de la cuisine, répondait : « Je mets ma chemise. » Marinette posait la question autant de fois qu’il était nécessaire au loup pour passer une à une toutes les pièces de son harnachement, depuis les chaussettes jusqu’à son grand sabre. Alors, il se jetait sur elle et la dévorait.

Tout le plaisir du jeu était dans l’imprévu, car le loup n’attendait pas toujours d’être prêt pour sortir du bois. Il lui arrivait aussi bien de sauter sur sa victime alors qu’il était en manches de chemise, ou n’ayant même pour tout vêtement qu’un chapeau sur la tête.

Les parents n’appréciaient pas tout l’agrément du jeu. Excédés d’entendre cette rengaine, ils l’interdirent le troisième jour, donnant pour prétexte qu’elle leur cassait les oreilles. Bien entendu, les petites ne voulurent pas d’autre jeu, et la maison demeura silencieuse jusqu’au jour du rendez-vous.

Le loup avait passé toute la matinée à laver son museau, à lustrer son poil et à faire bouffer la fourrure de son cou. Il était si beau que les habitants du bois passèrent à côté de lui sans le reconnaître d’abord.

Lorsqu’il gagna la plaine, deux corneilles qui bayaient au clair de midi, comme elles font presque toutes après déjeuner, lui demandèrent pourquoi il était si beau.

— Je vais voir mes amies, dit le loup avec orgueil. Elles m’ont donné rendez-vous pour le début de l’après-midi.

— Elles doivent être bien belles, que tu aies fait si grande toilette.

— Je crois bien ! Vous n’en trouverez pas, sur toute la plaine, qui soient aussi blondes.

Les corneilles en bayaient maintenant d’admiration, mais une vieille pie jacassière, qui avait écouté la conversation, ne put s’empêcher de ricaner.

— Loup, je ne connais pas tes amies, mais je suis sûre que tu auras su les choisir bien dodues, et bien tendres… ou je me trompe beaucoup.

— Taisez-vous, péronnelle ! s’écria le loup en colère. Voilà pourtant comme on vous bâtit une réputation, sur des commérages de vieille pie. Heureusement, j’ai ma conscience pour moi !

En arrivant à la maison, le loup n’eut pas besoin de cogner au carreau ; les deux petites l’attendaient sur le pas de la porte. On s’embrassa longuement, et plus tendrement encore que la dernière fois, car une semaine d’absence avait rendu l’amitié impatiente.

— Ah ! Loup, disait la plus blonde, la maison était triste, cette semaine. On a parlé de toi tout le temps.

— Et tu sais, Loup, tu avais raison : nos parents ne veulent pas croire que tu puisses être bon.

— Ça ne m’étonne pas. Si je vous disais que tout à l’heure, une vieille pie…

— Et pourtant, Loup, on t’a bien défendu, même que nos parents nous ont envoyées au lit sans souper.

— Et dimanche, on nous a défendu de jouer au loup.

Les trois amis avaient tant à se dire qu’avant de songer aux jeux, ils s’assirent à côté du fourneau. Le loup ne savait plus où donner de la tête. Les petites voulaient savoir tout ce qu’il avait fait dans la semaine, s’il n’avait pas eu froid, si sa patte était bien guérie, s’il avait rencontré le renard, la bécasse, le sanglier.

— Loup, disait Marinette, quand viendra le printemps, tu nous emmèneras dans les bois, loin, là où il y a toutes sortes de bêtes. Avec toi, on n’aura pas peur.

— Au printemps, mes mignonnes, vous n’aurez rien à craindre dans les bois. D’ici là, j’aurai si bien prêché les compagnons de la forêt que les plus hargneux seront devenus doux comme des filles. Tenez, pas plus tard qu’avant-hier, j’ai rencontré le renard qui venait de saigner tout un poulailler. Je lui ai dit que ça ne pouvait plus continuer comme ça, qu’il fallait changer de vie. Ah ! je vous l’ai sermonné d’importance ! Et lui qui fait tant le malin d’habitude, savez-vous ce qu’il m’a répondu : « Loup, je ne demande qu’à suivre ton exemple. Nous en reparlerons un peu plus tard, et quand j’aurai eu le temps d’apprécier toutes tes bonnes œuvres, je ne tarderai plus à me corriger. » Voilà ce qu’il m’a répondu, tout renard qu’il est.

— Tu es si bon, murmura Delphine.

— Oh ! oui, je suis bon, il n’y a pas à dire le contraire. Et pourtant, voyez ce que c’est, vos parents ne le croiront jamais. Ça fait de la peine, quand on y pense.

Pour dissiper la mélancolie de cette réflexion, Marinette proposa une partie de cheval. Le loup se donna au jeu avec plus d’entrain encore que le jeudi précédent. La partie de cheval terminée, Delphine demanda :

— Loup, si on jouait au loup ?

Le jeu était nouveau pour lui, on lui en expliqua les règles, et tout naturellement, il fut désigné pour être le loup. Tandis qu’il était caché sous la table, les petites passaient et repassaient devant lui en chantant le refrain : « Promenons-nous le long du bois, pendant que le loup y est pas. Loup y es-tu ? m’entends-tu ? quoi fais-tu ? »

Le loup répondait en se tenant les côtes, la voix étranglée par le rire :

— Je mets mon caleçon.

Toujours riant, il disait qu’il mettait sa culotte, puis ses bretelles, son faux-col, son gilet. Quand il en vint à enfiler ses bottes, il commença d’être sérieux.

— Je boucle mon ceinturon, dit le loup, et il éclata d’un rire bref. Il se sentait mal à l’aise, une angoisse lui étreignait la gorge, ses ongles grattèrent le carrelage de la cuisine.

Devant ses yeux luisants, passaient et repassaient les jambes des deux petites. Un frémissement lui courut sur l’échine, ses babines se froncèrent.

— … Loup y es-tu ? m’entends-tu ? quoi fais-tu ?

— Je prends mon grand sabre ! dit-il d’une voix rauque, et déjà les idées se brouillaient dans sa tête.

Il ne voyait plus les jambes des fillettes, il les humait.

— … Loup y es-tu ? m’entends-tu ? quoi fais-tu ?

— Je monte à cheval et je sors du bois !

Alors le loup, poussant un grand hurlement, fit un bond hors de sa cachette, la gueule béante et les griffes dehors. Les petites n’avaient pas encore eu le temps de prendre peur, qu’elles étaient déjà dévorées.

Heureusement, le loup ne savait pas ouvrir les portes, il demeura prisonnier dans la cuisine. En rentrant, les parents n’eurent qu’à lui ouvrir le ventre pour délivrer les deux petites. Mais, au fond, ce n’était pas de jeu.

Delphine et Marinette lui en voulaient un peu de ce qu’il les eût mangées sans plus d’égards, mais elles avaient si bien joué avec lui qu’elles prièrent les parents de le laisser s’en aller. On lui recousit le ventre solidement avec deux mètres d’une bonne ficelle frottée d’un morceau de suif et une grosse aiguille à matelas. Les petites pleuraient parce qu’il avait mal, mais le loup disait en retenant ses larmes :