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Les parents étaient contents de leur cheval et de leur ânon. Ils disaient n’avoir jamais vu des bêtes aussi dociles et se félicitaient de leurs services. De fait, le travail de ces animaux les avait enrichis et ils s’étaient acheté chacun une paire de souliers.

Un matin de très bonne heure, le père entra dans l’écurie pour donner l’avoine à son cheval et il fut bien étonné. Couchées sur la paille, à la place des deux animaux, il y avait deux petites filles, Delphine et Marinette. Le pauvre homme n’en pouvait croire ses yeux et pensait à son cheval qu’il ne verrait plus. Il alla informer la mère et revint avec elle à l’écurie pour prendre les deux petites, et, tout endormies, les porter dans leurs lits.

Quand Delphine et Marinette s’éveillèrent, il était grand temps de partir pour l’école. Elle semblaient ahuries et ne savaient presque plus se servir de leurs mains. En classe, elles ne firent que des bêtises et répondirent de travers. La maîtresse déclara n’avoir jamais vu d’enfants aussi bêtes et leur mit à chacune dix mauvais points. Ce fut une triste journée pour elles. En voyant ces mauvaises notes, les parents, qui étaient d’une humeur de dogue, les mirent au pain sec et à l’eau.

Heureusement, les petites ne furent pas longues à reprendre leurs habitudes. Elles travaillèrent très bien en classe et ne rapportèrent que des bons points. A la maison, leur conduite n’était pas moins exemplaire et, à moins d’être injuste, il n’y avait pas moyen de leur faire un reproche. Les parents étaient maintenant bien heureux d’avoir retrouvé les deux petites filles qu’ils aimaient si tendrement, car c’étaient, au fond, d’excellents parents.

Le mouton

Assises, au bord de la route, les pieds pendants au revers du fossé, Delphine et Marinette caressaient un gros mouton blanc que leur oncle Alfred, un jour qu’il était venu à la ferme, leur avait donné. Il posait sa tête tantôt sur les genoux de l’une, tantôt sur les genoux de l’autre et ils chantaient tous les trois une petite chanson qui commençait ainsi : « Y a un rosier dans mon jardin. » Cependant, les parents vaquaient dans la cour au milieu des bêtes de la ferme et paraissaient fort mal disposés à l’égard du mouton. Ils le regardaient de travers et disaient entre leurs dents qu’il faisait perdre leur temps aux petites et qu’elles eussent été mieux à faire du ménage et à ourler des torchons qu’à jouer sans cesse avec cette sale bête.

— Si jamais quelqu’un nous débarrasse de ce gros frisé, il sera le bienvenu.

Il était midi moins vingt et la cheminée de la ferme fumait. Tandis que les parents marmonnaient ainsi, apparut au détour de la route un soldat qui s’en allait à la guerre, monté sur un fier cheval noir. Voyant qu’il y avait du monde pour le regarder passer, il voulut faire caracoler sa monture afin de paraître à son avantage, mais au lieu de lui obéir, le cheval noir s’arrêta pile et lui dit en tournant la tête :

— Qu’est-ce qui vous prend, vous, là-haut ? Vous trouvez sans doute que ce n’est pas assez d’aller par les chemins sous un soleil de plomb avec, sur mon dos, un ivrogne mal affermi ? Il vous faut encore des gambades ? Eh bien, moi, je vous avertis…

— Attends un peu, maudite carne ! coupa le soldat. Je m’en vais t’arranger d’une façon à te remettre dans l’obéissance.

Aussitôt, il enfonça ses éperons dans les flancs de l’animal et tira brutalement sur la bride. Le cheval se cabra, puis se mit à ruer si haut et si fort que le cavalier, passant par-dessus l’encolure, tomba à plat ventre au milieu de la route, dont il eut le menton et les mains écorchés et son bel uniforme tout souillé de poussière.

— Je vous avais prévenu, dit le cheval. Vous avez voulu que je caracole. Eh bien, j’ai caracolé. Vous voilà content.

Le soldat, qui se dressait sur ses genoux, n’était pas d’humeur à entendre de tels propos. Mais lorsqu’il vit s’approcher et faire le cercle autour de lui les parents, Delphine, Marinette, le mouton et toutes les bêtes de la ferme, l’humiliation le rendit furieux et, tirant alors son grand sabre, il voulut se jeter sur son cheval pour lui plonger la lame dans le poitrail. Par bonheur, les parents purent s’interposer à temps et le persuadèrent de renoncer à sa vengeance.

— Quand vous l’aurez tué, vous en serez bien avancé, dirent-ils. Au lieu de vous en aller tranquillement à la guerre au pas de votre monture, il vous faudra partir à pied et vous arriverez peut-être après la bataille. D’un autre côté, il est certain que cette bête-là vous a fort maltraité et qu’il vous sera désormais difficile de lui accorder votre confiance. Aussi bien, puisque vous voilà prêt à vous en séparer, pourquoi ne pas essayer d’en tirer parti. Tenez, nous avons là un mulet qui ferait bien votre affaire. Pour vous rendre service, nous vous le céderons en échange de votre cheval.

— C’est une bonne idée, dit le soldat, et il rengaina son sabre.

Les parents poussèrent le cheval dans la cour et firent avancer leur mulet, ce que voyant, les petites protestèrent. Pour faire plaisir à un passant brutal, fallait-il qu’un vieil ami comme le mulet fût obligé de quitter la ferme ? Le mouton en avait des larmes dans les yeux et se lamentait sur le sort de ce malheureux compagnon.

— Silence donc ! commandèrent les parents avec des voix d’ogres et, comme le soldat tournait le dos, ils ajoutèrent à voix basse : Voulez-vous, par vos bavardages, nous faire manquer un marché aussi avantageux ? Si vous ne faites taire votre mouton sur-le-champ, il sera tondu à ras avant qu’il soit midi.

Le mulet, lui, ne protestait pas et tandis qu’on lui passait la bride, il se contentait de cligner de l’œil à l’intention des petites. Lorsqu’il eut enfourché sa nouvelle monture, le soldat retroussa sa moustache et s’écria : « En route ! » Mais le mulet n’en bougea pas plus et ni les éperons, ni le mors, que son maître lui fit sentir cruellement, ne purent le faire avancer d’un pas. Les injures, les menaces, les coups, rien ne le décida.

— C’est bon, dit le cavalier, je vois ce qu’il me reste à faire.

Mettant pied à terre, il tira encore un coup son grand sabre qu’il se disposait à plonger dans le poitrail du mulet.

— Arrêtez, lui dirent les parents, et écoutez-nous plutôt. Certes, voilà une sotte bête de ne pas vouloir avancer, mais vous savez combien les mulets sont têtus. Un coup de sabre n’y changera rien. Tenez, nous avons là un âne qui ne craint pas la fatigue et qui ne coûte presque rien à nourrir. Prenez-le et rendez-nous notre mulet.

— C’est une bonne idée, dit le soldat, et il rengaina son sabre.

Le malheureux âne qu’on dévouait ainsi à la place du mulet n’avait à coup sûr aucune envie de quitter la ferme où il laissait nombre d’amis entre lesquels Delphine, Marinette et leur mouton étaient justement les plus chers. Pourtant, il ne laissa rien voir de son émotion et s’avança vers son nouveau maître de l’air modeste et résigné qu’on lui avait toujours connu. Les petites en avaient le cœur serré, et, pour le mouton, il était secoué de gros sanglots.

— Monsieur le soldat, suppliait-il, soyez bon pour l’âne. Il est notre ami.

Tant qu’à la fin, les parents vinrent lui mettre le poing sous le nez en grondant :

— Sale bête de mouton, tu cherches à nous faire manquer une bonne affaire, mais va, tu te repentiras d’avoir été trop bavard.