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Et le plus étrange à propos de cette rue cauchemardesque était qu’aucune des millions de choses qui y étaient à vendre n’était fabriquée là. Elles y étaient seulement vendues. Où se trouvaient les ateliers, les usines, où étaient les fermiers, les artisans, les mineurs, les tisserands, les chimistes, les sculpteurs, les teinturiers, les dessinateurs, les machinistes, où étaient les mains, les gens qui créaient ? Hors de vue, ailleurs. Derrière des murs. Tous les gens, dans toutes les boutiques, étaient soit des acheteurs, soit des vendeurs. Ils n’avaient d’autre relation avec les choses que celle de la possession.

Il s’aperçut que, une fois qu’ils avaient ses mesures, il pouvait commander tout ce dont il pouvait avoir besoin par téléphone, et il décida de ne jamais retourner dans cette rue de cauchemar.

Le costume et les chaussures lui furent apportés dans la semaine. Il les mit et se tint devant le grand miroir de sa chambre. Le manteau gris, la chemise blanche, la culotte noire, les chaussettes et les chaussures cirées, tout cela allait bien avec sa silhouette longue et élancée, et avec ses pieds étroits. Il toucha avec précaution la surface d’une chaussure. Elle était faite de cette même matière qui recouvrait les chaises dans l’autre pièce, cette matière qui avait la consistance de la peau ; il avait récemment demandé à quelqu’un de quoi il s’agissait, et on lui avait répondu que c’était réellement de la peau – de la peau d’animal, du cuir, comme ils disaient. Il fronça les sourcils à ce contact, se redressa et se détourna du miroir, mais pas avant d’avoir été forcé de constater que, vêtu ainsi, sa ressemblance avec sa mère Rulag était plus grande que jamais.

Il y eut de longues vacances à la mi-automne et la plupart des étudiants rentrèrent chez eux à cette occasion. Shevek fit des excursions en montagne pendant quelques jours, dans les Meiteis, avec un groupe d’étudiants et de chercheurs du Laboratoire de Recherche sur la Lumière, puis rentra demander quelques heures d’utilisation du grand ordinateur, qui était toujours très occupé durant les trimestres. Mais, ennuyé par une tâche qui ne menait nulle part, il travailla peu. Il dormit plus que d’habitude, marcha, lut beaucoup, et se dit qu’il avait simplement eu tort de tant se presser ; on ne peut pas voir et comprendre tout un monde nouveau en quelques mois. Les pelouses et les bosquets merveilleux de l’Université ondulaient dans le vent chargé de pluie qui faisait scintiller et frissonner les feuilles d’or sous le ciel d’un gris tendre. Shevek chercha les œuvres des grands poètes iotis et les lut ; il les comprenait maintenant quand ils parlaient de fleurs, d’oiseaux qui volaient, et des couleurs de la forêt en automne. Cette compréhension lui procura un grand plaisir. Il lui était agréable de rentrer au crépuscule dans sa chambre, dont la tranquille beauté de proportions ne manquait jamais de le satisfaire. Il était habitué à cette élégance et à ce confort, maintenant ; ils lui étaient devenus familiers. Tout comme certains visages pendant les repas du soir, ces collègues, dont il aimait certains plus que d’autres mais qui tous, désormais, lui étaient familiers. Tout comme la nourriture, dans toute sa variété et sa quantité, qui au début l’avait déconcerté. Les hommes qui servaient à table connaissaient ses goûts et lui donnaient ce qu’il aurait pris lui-même. Il ne mangeait toujours pas de viande ; il avait essayé, par politesse et pour se prouver qu’il n’avait pas de préjugés irrationnels, mais son estomac avait ses raisons que la raison ignore, et s’était rebellé. Après avoir évité de justesse quelques catastrophes, il avait abandonné sa tentative et était resté végétarien, bien que gros mangeur. Il appréciait beaucoup les repas. Il avait gagné trois ou quatre kilos depuis son arrivée sur Urras et paraissait maintenant en pleine forme, hâlé par ses expéditions en montagne, reposé par les vacances. Sa silhouette était impressionnante lorsqu’il se leva de table, dans le grand réfectoire au plafond élevé perdu dans l’ombre, aux panneaux muraux décorés de portraits, avec ses tables éclairées par les flammes des chandeliers, où étaient posés des couverts en porcelaine et en argent. Il salua quelqu’un à une autre table et sortit avec une expression de détachement paisible. De l’autre côté de la salle, Chifoilisk le vit et le suivit, le rattrapa à la porte.

— Vous avez quelques minutes de libres, Shevek ?

— Oui. Nous allons à mon appartement ?

Il était maintenant habitué à l’emploi constant du pronom possessif, et l’utilisait sans en être conscient.

Chifoilisk parut hésiter.

— Que diriez-vous de la bibliothèque ? C’est sur notre chemin, et je voudrais y prendre un livre.

Ils traversèrent la cour carrée en direction de la Bibliothèque de la Science Noble – l’ancien terme désignant la physique, qui était même conservé pour certains usages sur Anarres – marchant côte à côte dans les ténèbres où tombait une petite ondée. Chifoilisk ouvrit un parapluie, mais Shevek marchait sous la pluie comme un Ioti marche dans le soleil, avec ravissement.

— Vous allez être trempé, grommela Chifoilisk. Vous avez les poumons fragiles, n’est-ce pas ? Vous devriez faire attention.

— Je vais très bien, répondit Shevek, et il sourit en marchant à grands pas dans la pluie fine et fraîche. Ce docteur du gouvernement, vous savez, il m’a donné quelques remèdes, des inhalations. Et ça marche ; je ne tousse plus. J’ai demandé au docteur de décrire le processus et les remèdes par radio au Syndicat d’Initiative d’Abbenay. Il l’a fait, et il en était content. C’est assez simple ; et cela peut supprimer une grande partie des souffrances que donne la toux provoquée par la poussière. Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt, pourquoi ? Pourquoi nos deux planètes ne collaborent-elles pas, Chifoilisk ?

Le Thuvien poussa un petit grognement sardonique. Ils pénétrèrent dans la salle de lecture de la bibliothèque. Des rangées de vieux livres reposaient dans une sérénité obscure sous les élégantes doubles ogives de marbre ; sur les longues tables de lecture, les lampes étaient des sphères d’albâtre. Il n’y avait personne d’autre, mais un assistant s’approcha derrière eux à pas rapides pour allumer le feu dans l’âtre de marbre et pour s’assurer qu’ils ne voulaient rien avant qu’il s’en aille. Chifoilisk se tint devant l’âtre, regardant les branches s’enflammer. Ses sourcils étaient hérissés au-dessus de ses petits yeux ; son visage rude, basané, intellectuel, paraissait plus vieux que d’habitude.