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— Mais alors, pourquoi y a-t-il des gens qui font les sales boulots ? Pourquoi acceptent-ils même de faire ces travaux une fois par décade ?

— Parce qu’on les fait ensemble… Et pour d’autres raisons. Vous savez, la vie sur Anarres n’est pas riche comme elle l’est ici. Dans les petites communautés, il n’y a pas beaucoup d’amusements, et il y a beaucoup à faire. Alors, si vous travaillez la plupart du temps sur un métier mécanique, il est agréable, tous les dix jours, de sortir pour poser des tuyaux ou labourer un champ, avec un groupe de gens différent… Et puis il y a une sorte de compétition. Ici, vous pensez que la motivation du travail, ce sont les finances, le besoin d’argent ou le désir du profit, mais là où il n’y a pas d’argent, les motifs sont plus clairs, peut-être. Les gens aiment faire des choses. Et ils aiment les faire bien. Des personnes prennent des travaux difficiles, dangereux, parce qu’elles en tirent une certaine fierté, elles peuvent – nous appelons cela égotiser – s’enorgueillir ? – devant les plus faibles. Hé, regardez, les petits gars, vous voyez comme je suis fort ! Vous voyez ? Les gens aiment faire ce qu’ils savent bien faire… Mais en réalité, c’est le problème de la fin et des moyens. Après tout, le travail est fait par amour du travail. C’est le plaisir permanent de la vie. Et la conscience individuelle le sait bien. Il n’y a pas d’autre récompense, sur Anarres, pas d’autre loi. Le plaisir de chacun, et le respect des autres. C’est tout. Quand la situation est telle, on s’aperçoit que l’opinion des voisins devient une force très puissante.

— Personne ne la défie jamais ?

— Peut-être pas assez souvent, répondit Shevek.

— Mais tout le monde travaille-t-il aussi durement ? demanda l’épouse d’Oiie. Qu’arrive-t-il à un homme qui refuse de coopérer ?

— Eh bien, il s’en va. Les autres se fatiguent de lui, voyez-vous. Ils se moquent de lui, ou bien deviennent brutaux et lui flanquent une rossée ; dans une petite communauté, ils peuvent se mettre d’accord pour retirer son nom de la liste des repas, et il devra faire sa cuisine et manger tout seul ; c’est très humiliant. Alors il déménage, et reste dans un autre endroit pendant un moment, puis s’en va peut-être encore. Certains font cela toute leur vie. On les appelle des nuchnibi. Je suis moi-même une sorte de nuchnib. Je suis ici, loin de mon poste de travail. Je suis parti plus loin que beaucoup d’autres.

Shevek parlait tranquillement ; s’il y avait de l’amertume dans sa voix, elle n’était pas discernable pour les enfants, inexplicable pour les adultes. Mais un petit silence suivit ses paroles.

— Je ne sais pas qui fait le sale travail ici, dit-il. Je ne le vois jamais faire. C’est très étrange. Qui le fait ? Pourquoi le font-ils ? Sont-ils payés plus ?

— Pour les travaux dangereux, oui, parfois. Pour les tâches purement domestiques, non. Même moins.

— Alors pourquoi les font-ils ?

— Parce qu’une mauvaise paye vaut mieux que pas de paye du tout, dit Oiie, et dans sa voix l’amertume était claire.

Sa femme se mit à parler nerveusement pour changer de sujet, mais il poursuivit :

— Mon grand-père était portier. Il a nettoyé les planchers et changé les chemises sales dans un hôtel pendant cinquante ans. Dix heures par jour, six jours par semaine. Il faisait cela pour que lui et sa famille puissent manger.

Oiie s’arrêta brusquement, et lança à Shevek un de ses vieux coups d’œil secrets et soupçonneux, puis regarda sa femme avec un air qui ressemblait presque à de la méfiance. Mais elle ne le vit pas. Elle sourit et déclara d’une petite voix nerveuse et enfantine :

— Le père de Demaere a brillamment réussi. À sa mort, il possédait quatre compagnies.

Son sourire était celui d’une personne qui souffrait, et ses longues mains sombres étaient fortement serrées.

— Je suppose que vous n’avez pas d’hommes qui réussissent brillamment sur Anarres, dit Oiie d’un ton lourdement sarcastique.

Mais la cuisinière entra pour changer les assiettes et il cessa aussitôt de parler. Ini, comme s’il savait que cette discussion sérieuse ne reprendrait pas tant que la servante serait là, demanda :

— Maman, est-ce que M. Shevek pourra voir ma loutre quand le dîner sera fini ?

Quand ils retournèrent au salon, on permit à Ini de faire entrer son animal : une loutre terrestre encore jeune ; une race répandue sur Urras. Elles avaient été apprivoisées, expliqua Oiie, depuis les temps préhistoriques, d’abord pour rapporter du poisson, puis comme animaux domestiques. La créature avait de petites jambes, un dos souple et arqué, une fourrure brun sombre et luisante. C’était le premier animal que Shevek voyait de près et qui n’était pas en cage, et la loutre avait moins peur de lui que Shevek d’elle. Les dents blanches et pointues étaient impressionnantes. Il tendit prudemment la main pour la caresser, comme Ini le lui disait. La loutre s’assit sur son derrière et le regarda. Ses yeux étaient sombres avec un reflet doré, intelligents, curieux, innocents.

— Ammar, murmura Shevek, pris dans ce regard franchissant le gouffre de l’existence, frère.

La loutre grogna, sauta sur ses quatre pattes, et se mit à examiner avec intérêt les chaussures de Shevek.

— Il vous aime, déclara Ini.

— Je l’aime aussi, répondit Shevek, un peu tristement.

À chaque fois qu’il voyait un animal, le vol des oiseaux, la splendeur des arbres d’automne, cette tristesse le pénétrait et donnait à sa joie une limite précise. Il ne pensait pas consciemment à Takver dans de tels moments, il ne pensait pas à son absence. C’était plutôt comme si elle était là bien qu’il n’ait pas pensé à elle. C’était comme si la beauté et l’étrangeté des bêtes et des plantes d’Urras avaient été chargées pour lui d’un message de la part de Takver, qui ne les verrait jamais, dont les ancêtres depuis sept générations n’avaient jamais touché la fourrure chaude d’un animal ni vu le battement des ailes dans l’ombre des arbres.

Il passa la nuit dans une chambre, sous le toit. Elle était froide, ce qui était bienvenu après les pièces perpétuellement surchauffées de l’Université, et plutôt sobre : le lit, des étagères, un coffre, une chaise et une table en bois peinte. C’était comme chez lui, pensa-t-il, ignorant la hauteur du lit et la douceur du matelas, les délicates couvertures de laine et les draps de soie, la babiole en ivoire posée sur le coffre, les reliures en cuir des livres, et le fait que cette chambre, et tout ce qu’elle contenait, et la maison autour d’elle, et le terrain sur lequel se trouvait cette maison, était une propriété privée, la propriété de Demaere Oiie, qui pourtant ne l’avait pas construite, et n’en frottait pas les parquets. Shevek écarta ces ennuyeuses distinctions. C’était une chambre agréable, et pas tellement différente d’une chambre particulière dans un domicile.

Et, dormant dans cette chambre, il rêva de Takver. Il rêva qu’elle était avec lui dans le lit, que ses bras l’entouraient, que son corps se pressait contre le sien… mais dans quelle chambre, dans quelle chambre se trouvaient-ils ? Où étaient-ils ? Ils étaient ensemble sur la Lune, il faisait froid et ils marchaient ensemble. C’était un endroit désolé, cette Lune, et entièrement recouvert d’une neige blanc bleuâtre, qui était cependant très fine et qu’on pouvait écarter du pied pour voir le sol blanc et lumineux. C’était mort, un endroit mort. « Ce n’est pas réellement comme cela », dit-il à Takver, sachant qu’elle était effrayée. Ils marchaient ensemble vers quelque chose, une ligne lointaine de quelque chose qui paraissait fragile et luisant comme du plastique, une barrière distante, à peine visible, qui traversait la plaine blanche de neige. Au fond de lui-même, Shevek craignait de s’en approcher, mais il dit à Takver : « Nous y serons bientôt. » Elle ne lui répondit pas.