Il s’arrêta devant l’auditorium du Syndicat de la Musique pour lire les programmes de la décade. Il n’y avait pas de concert ce soir. Il s’écarta de l’affiche et se trouva face à face avec Bedap.
Bedap, toujours sur la défensive et plutôt myope, ne fit aucun signe montrant qu’il l’avait reconnu. Shevek lui prit le bras.
— Shevek ! Bon sang, c’est toi !
Ils s’étreignirent, s’embrassèrent, s’écartèrent, s’étreignirent à nouveau. Shevek était submergé d’amour. Pourquoi ? Il n’avait pourtant pas beaucoup aimé Bedap durant la dernière année passée à l’Institut Régional et ils ne s’étaient jamais écrit depuis trois ans. Leur amitié était enfantine, passée. Et pourtant l’amour était là ; il se ranimait comme le feu quand on remue la cendre. Ils marchèrent, parlèrent, sans remarquer où ils allaient. Ils faisaient de grands gestes, s’interrompaient. Les rues larges d’Abbenay étaient calmes dans la nuit d’hiver. À chaque croisement, la faible lumière d’un lampadaire formait une flaque argentée dans laquelle des flocons de neige tournoyaient comme des bancs de poissons minuscules, à la poursuite de leur ombre. Le vent se faisait encore plus froid sous la neige. Des lèvres engourdies et des dents qui claquaient commencèrent à gêner leur conversation. Ils prirent l’omnibus de dix heures, le dernier, en direction de l’Institut ; le domicile de Bedap se trouvait à l’extrémité est de la ville, une longue marche à faire par ce froid.
Il regarda la Chambre 46 avec un air d’émerveillement ironique.
— Shev, tu vis comme un de ces pourris de profiteurs urrastis.
— Allons, ce n’est pas à ce point. Montre-moi une seule chose excrémentielle !
En fait, la chambre ne contenait à peu près que ce qui s’y trouvait quand Shevek y était entré pour la première fois.
— Cette couverture, dit Bedap.
— Elle y était quand je suis arrivé. Quelqu’un l’a faite à la main et l’a laissée en partant. Est-ce qu’une couverture est excessive par une nuit comme celle-ci ?
— Elle a une couleur tout à fait excrémentielle, déclara Bedap. En tant qu’analyste des fonctions, je dois faire remarquer qu’il n’y a aucun besoin d’orange. L’orange ne sert aucune fonction vitale dans l’organisme social, pas plus au niveau cellulaire qu’au niveau organique ou plus centralement au niveau éthique ; et dans un tel cas la tolérance n’est pas un aussi bon choix que l’excrétion. Fais-la teindre en vert, frère ! Qu’est-ce que c’est que tout ça ?
— Des notes.
— En code ? demanda Bedap, examinant un carnet avec la froideur dont Shevek se souvint qu’elle lui était caractéristique.
Il avait encore moins le sens de la vie privée – de la propriété personnelle – que la plupart des Anarrestis. Bedap n’avait jamais eu un crayon favori qu’il eût porté toujours sur lui, ou une vieille chemise qu’il eût préférée au point de ne pas vouloir la jeter dans la cuve de recyclage ; et si on lui faisait un cadeau, il essayait de le garder pour ne pas froisser le donneur, mais le perdait toujours. Il était conscient de ce trait et disait que cela montrait qu’il était moins primitif que la plupart des gens ; un exemple précoce de l’Homme Promis, le vrai et pur Odonien. Mais il avait un certain sens du respect de l’intimité. Elle commençait au crâne, le sien ou celui d’un autre, et concernait tout ce qui se passait à l’intérieur, dont il ne se mêlait jamais.
— Tu te souviens de ces lettres stupides que nous écrivions en code quand tu travaillais au projet de reboisement ? dit-il alors.
— Ça, ce n’est pas du code, c’est du Iotique.
— Tu as appris le Iotique ? Pourquoi écris-tu dans cette langue ?
— Parce que personne sur cette planète ne peut comprendre ce que je dis. Ou ne le veut. La seule personne qui le pouvait est morte il y a trois jours.
— Sabul est mort ?
— Non. Gvarab. Sabul n’est pas mort. Quelle chance !
— Quel est le problème ?
— Le problème avec Sabul ? Moitié jalousie, moitié incompétence.
— Je croyais que son livre sur la causalité était de toute première classe. C’est toi-même qui l’avais dit.
— Et je le pensais, jusqu’à ce que j’aie lu ses sources. Ce ne sont que des idées urrasties. Et pas récentes. Il n’a pas eu une seule idée personnelle depuis vingt ans. Et pas pris de bains non plus.
— Et où en es-tu ? demanda Bedap, posant une main sur le carnet et regardant Shevek en fronçant les sourcils. Bedap avait de petits yeux à demi fermés, un visage énergique, un corps trapu. Il se rongeait les ongles, et, à force de le faire depuis des années, les avait réduits à de simples marques en travers de ses doigts épais et sensibles.
— Ça ne va pas, répondit Shevek, en s’asseyant sur la couchette. Je ne suis pas dans le domaine qui me convient.
Bedap sourit.
— Toi ?
— Je crois qu’à la fin de ce quartier, je vais demander un nouveau poste.
— Quel genre ?
— Ça m’est égal. Un poste d’enseignement, d’ingénieur. Je ne dois pas rester dans la physique.
Bedap s’assit sur la chaise du bureau, se mordit les ongles et dit :
— Ça me paraît bizarre.
— J’ai constaté mes limites.
— Je ne savais pas que tu en avais. En physique, je veux dire. Tu avais toutes sortes de limites et de défauts. Mais pas en physique. Je ne suis pas un spécialiste de la physique temporelle, je sais. Mais on n’a pas besoin de savoir nager pour reconnaître un poisson, ni de briller pour reconnaître une étoile…
Shevek regarda son ami et, dans un souffle, lui révéla ce qu’il n’avait jamais pu se dire clairement à lui-même :
— J’ai beaucoup pensé au suicide. Cette année. Cela semble être la meilleure solution.
— Je ne crois pas que ce soit le moyen de dépasser la souffrance.
Shevek sourit faiblement.
— Tu te souviens de ça ?
— Très nettement. C’était une conversation très importante pour moi. Et pour Takver et Tirin, je pense.
— C’est vrai ?
Shevek se leva. La chambre ne faisait que quatre pas de long, mais il ne pouvait pas rester tranquille.
— Elle avait été importante pour moi aussi, continua-t-il, se tenant près de la fenêtre. Mais j’ai changé, à Abbenay. Il y a quelque chose qui ne va pas ici, je ne sais pas ce que c’est.
— Moi, je sais, dit Bedap. C’est le mur. Tu t’es heurté à un mur.
Shevek se retourna, l’air effrayé.
— Le mur ?
— Dans ton cas, le mur semble être Sabul, et ses partisans des syndicats scientifiques et de la CPD. En ce qui me concerne, je ne suis à Abbenay que depuis quatre décades. Quarante jours. Suffisamment longtemps pour voir que je ne pourrais rien accomplir ici en quarante ans, rien du tout, rien de ce que je veux faire, l’amélioration de l’enseignement scientifique dans les centres d’éducation. À moins que les choses ne soient changées. Ou à moins de rejoindre les ennemis.
— Les ennemis ?
— Les petits hommes. Les amis de Sabul ! Les gens du pouvoir.
— De quoi parles-tu donc, Dap ? Nous n’avons pas de structures de pouvoir.
— Non ? Et qu’est-ce qui rend Sabul si fort ?
— Ce n’est pas une structure de pouvoir, ni un gouvernement. Nous ne sommes pas sur Urras, quand même !
— Non. Nous n’avons pas de gouvernement, pas de lois, d’accord. Mais il me semble que les idées n’ont jamais été contrôlées par les lois ou les gouvernements, même sur Urras. Si elles l’avaient été, comment Odo aurait-elle développé les siennes ? Comment l’Odonisme serait-il devenu un mouvement mondial ? Les hiérarchistes ont essayé de l’écraser par la force, et ont échoué. On ne peut pas briser les idées en les réprimant. On ne peut les briser qu’en les ignorant. En refusant de penser, refusant de changer. Et c’est précisément ce que fait notre société ! Sabul t’utilise quand il le peut, et quand il ne le peut pas il t’empêche de publier, d’enseigner, même de travailler. Exact ? En d’autres mots, il a un pouvoir sur toi. De qui le tient-il ? Pas d’une autorité investie, il n’y en a pas. Pas de son intelligence, il n’en a pas. Il le tient de la couardise innée de l’esprit humain moyen. De l’opinion publique ! Voilà la structure de pouvoir dont il fait partie, et qu’il sait utiliser. Le gouvernement inavoué et inadmissible qui règle la société odonienne en étouffant l’esprit individuel.