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Shevek était furieux contre Bedap ; ses oreilles décollées étaient écarlates, sa voix s’était élevée. Il était tard, et pas une seule lumière ne brillait autour de la cour carrée. Desar, dans la chambre 45, cogna contre le mur pour obtenir le silence.

— Je ne dis que ce que tu sais, répondit Bedap à voix beaucoup plus basse. Que ce sont des gens comme Sabul qui dirigent réellement la CPD, et pendant de nombreuses années.

— Si tu le sais, l’accusa Shevek d’une voix dure et sifflante, alors pourquoi ne l’as-tu pas rendu public ? Pourquoi n’as-tu pas demandé une session critique à ton syndicat, si tu as des faits ? Si tes idées ne peuvent pas tenir devant un examen public, je n’en veux pas maintenant. Comme des révélations murmurées.

Les yeux de Bedap étaient devenus petits comme des gouttes de métal.

— Frère, dit-il, tu es hypocrite. Tu l’as toujours été. Regarde pour une fois en dehors de ta sacrée conscience ! Je te murmure cela parce que je sais que je peux te faire confiance, bon sang ! À qui d’autre pourrais-je parler ? Est-ce que je veux finir comme Tirin ?

— Comme Tirin ? demanda Shevek en élevant la voix de surprise, et Bedap lui fit signe en désignant le mur de ne pas parler si fort. Qu’est-ce qui ne va pas avec Tirin ? Où est-il ?

— À l’Asile, dans l’île de Segvina.

— À l’Asile ?

Bedap remonta les genoux sous son menton et les entoura de ses bras, tout en restant assis de travers sur la chaise. Il parla d’une voix calme, à contrecœur.

— Tirin a écrit une pièce et l’a montée, l’année qui suivit ton départ. C’était très drôle – délirant – tu sais le genre de choses qu’il appréciait. – Bedap fit courir sa main dans ses cheveux raides et blonds. – Elle pouvait paraître anti-odonienne si l’on était stupide. Et beaucoup de gens sont stupides. Il y a eu beaucoup d’histoires. Il a reçu une réprimande. Une réprimande publique. Je n’en avais jamais vu. Tout le monde vient à ta réunion syndicale et te dit de laisser tomber. C’était comme ça qu’ils faisaient avant pour calmer un contremaître ou un administrateur trop autoritaire. Maintenant ils ne le font plus que pour dire à un individu de cesser de penser par lui-même. C’était moche. Tirin n’a pas pu le supporter. Je crois que cela l’a vraiment rendu un peu dingue. Après ça, il croyait que tout le monde était contre lui. Il s’est mis à parler trop – à parler avec amertume. Ce n’était pas irrationnel, mais toujours critique, toujours acerbe. Et il parlait comme ça à tout le monde. Enfin, il a achevé ses études à l’Institut, s’est qualifié comme instructeur en mathématiques, et a demandé un poste. Il en a eu un. Dans une équipe de voirie, dans le Sud. Il a protesté en disant que c’était une erreur, mais les ordinateurs de la Ditrav ont confirmé. Alors il y a été.

— Tir n’a jamais travaillé à l’extérieur durant tout le temps que je l’ai connu, l’interrompit Shevek. Depuis qu’il avait dix ans. Il se débrouillait toujours pour travailler dans des bureaux. La Ditrav a eu raison.

Bedap ne fit pas attention à cette remarque.

— Je ne sais pas réellement ce qui s’est passé là-bas, continua-t-il. Il m’a écrit plusieurs fois, et à chaque fois on venait de lui attribuer un nouveau poste. Et toujours un travail physique, dans des petites communautés des confins. Il m’a écrit qu’il quittait son poste pour revenir me voir dans le Nord. Mais il n’est pas venu. Et il a cessé d’écrire. Finalement j’ai demandé aux Archives du Travail d’Abbenay ce qu’il était devenu. Ils m’ont envoyé une copie de sa carte, et sur la dernière ligne il y avait simplement écrit : « Thérapie. Île de Segvina. » Thérapie ! Tirin avait-il tué quelqu’un ? Avait-il violé quelqu’un ? À part cela pourquoi t’envoie-t-on à l’Asile ?

— On ne t’envoie pas du tout à l’Asile. C’est toi qui demandes à y recevoir un poste.

— N’essaie pas de me faire avaler ces conneries, dit Bedap avec une colère soudaine. Il n’a jamais demandé à être envoyé là-bas. C’est de Tirin que je parle, Tirin, tu te souviens de lui ?

— Je l’ai connu bien avant toi. Que crois-tu qu’est l’Asile – une prison ? C’est un refuge. S’il y a là-bas des meurtriers et des gens qui n’arrivent pas à garder leur travail, c’est parce qu’ils ont demandé à y aller, là où ils ne subiront pas de pressions et sont à l’abri des vengeances. Mais qui sont ces gens dont tu ne cesses pas de parler – « eux » ? « Ils » l’ont rendu fou, et ainsi de suite. Veux-tu dire que tout le système social est mauvais, qu’en fait « eux », les persécuteurs de Tirin, tes ennemis, « eux », c’est nous – l’organisme social ?

— Si tu peux chasser Tirin de ton esprit en le considérant comme quelqu’un qui ne peut pas garder son travail, je crois que je n’ai plus rien à te dire, répondit Bedap, recroquevillé sur la chaise.

Il y avait un chagrin si franc et si simple dans sa voix que la colère vertueuse de Shevek s’arrêta net.

Aucun d’eux ne parla pendant un moment.

— Je ferais mieux de rentrer, dit Bedap, se dépliant avec raideur en se levant.

— D’ici, tu en aurais pour une heure de marche. Ne sois pas stupide.

— Eh bien, je pensais… puisque…

— Ne sois pas stupide.

— D’accord. Où sont les chiottes ?

— À gauche, la troisième porte.

Quand il revint, Bedap dit qu’il dormirait sur le sol, mais comme il n’y avait pas de tapis et une seule couverture, cette idée, comme le fit simplement remarquer Shevek, était stupide. Ils étaient tous les deux fâchés et renfrognés ; irrités comme s’ils s’étaient battus à coups de poings sans avoir éliminé toute leur colère. Shevek défit le lit et ils s’y allongèrent. Quand la lampe fut éteinte, une obscurité argentée pénétra dans la pièce, cette semi-obscurité d’une nuit urbaine quand le sol est recouvert de neige et que la lumière est faiblement reflétée par la terre. Il faisait froid. Chacun considéra la chaleur du corps de l’autre comme particulièrement bienvenue.

— Je retire ce que j’ai dit sur la couverture.

— Écoute, Dap. Je ne voulais pas…

— Oh, on en parlera dans la matinée.

— D’accord.

Ils se serrèrent encore. Shevek se tourna sur le ventre et s’endormit en deux minutes. Bedap tenta de rester conscient, mais glissa dans la chaleur, plus profondément encore, dans la vulnérabilité, la confiance du sommeil, et s’endormit à son tour. Durant la nuit, l’un d’eux cria à haute voix, en rêvant. L’autre tendit le bras dans son sommeil, murmurant quelques mots de réconfort, et le poids de ce contact inconscient et chaud surmonta la terreur.

Ils se rencontrèrent à nouveau le lendemain soir et discutèrent pour savoir s’ils allaient vivre ensemble pendant quelque temps, comme ils l’avaient déjà fait lorsqu’ils étaient adolescents. Ils devaient en discuter, car Shevek était très nettement hétérosexuel et Bedap très nettement homosexuel ; le plaisir de cette alliance serait surtout du côté de Bedap. Cependant, Shevek était très désireux de confirmer leur ancienne amitié ; et quand il vit que l’élément sexuel de cette amitié signifiait beaucoup pour Bedap et devait être, pour lui, véritablement consommé, il prit alors l’initiative et s’assura avec une tendresse et une obstination considérables que Bedap passerait à nouveau la nuit avec lui. Ils prirent une chambre particulière dans un domicile du centre ville et y vécurent tous les deux pendant près d’une décade ; puis ils se séparèrent à nouveau, Bedap rejoignit son dortoir et Shevek la Chambre 46. Aucun d’eux n’avait un puissant désir sexuel de faire durer cette union. Ils avaient simplement réaffirmé leur confiance mutuelle.