Le ventre de Takver devint très gros et elle se mit à marcher comme une personne qui porte un grand et lourd panier de linge. Elle continua à travailler au laboratoire des poissons jusqu’à ce qu’elle eût trouvé et entraîné quelqu’un de compétent pour la remplacer, puis elle rentra au domicile et se prépara à l’accouchement, plus d’une décade après la date prévue. Shevek rentra dans l’après-midi.
— Tu devrais aller chercher la sage-femme, dit Takver. Dis-lui que les contractions sont espacées de quatre ou cinq minutes, mais qu’elles ne s’accélèrent pas beaucoup, ce n’est pas la peine de trop te presser.
Il se pressa pourtant, et commença à paniquer en s’apercevant que la sage-femme n’était pas là. La sage-femme et le médic du bloc étaient sortis tous les deux, et aucun n’avait laissé de note sur la porte indiquant où on pouvait le trouver, comme ils le faisaient d’habitude. Le cœur de Shevek se mit à cogner dans sa poitrine, et il vit soudain les choses avec une effrayante clarté. Il vit que cette absence de secours était un mauvais présage. Il s’était éloigné de Takver depuis l’hiver, depuis cette décision au sujet du livre. Elle avait été de plus en plus calme, passive, patiente. Il comprenait maintenant cette passivité ; elle se préparait à mourir. C’était elle qui s’était éloignée de lui, et il n’avait pas essayé de la suivre. Il ne s’était préoccupé que de sa propre amertume, et jamais de la peur de Takver, ou de son courage. Il l’avait laissée seule, parce que lui voulait être seul, et il avait continué ainsi, il était parti loin, trop loin, et resterait seul à jamais.
Il se précipita jusqu’à la clinique du bloc, et arriva tellement essoufflé et titubant qu’ils pensèrent qu’il avait une attaque cardiaque. Il leur expliqua et ils envoyèrent un message à une autre sage-femme, puis lui dirent de rentrer, que sa partenaire ne voulait sans doute pas rester seule. Il rentra, et à chaque pas grandissait en lui la panique, la terreur, la certitude de perdre Takver.
Mais arrivé au domicile, il fut incapable de s’agenouiller près d’elle et de lui demander pardon, comme il le désirait tant. Takver n’avait pas le temps de jouer une scène émouvante ; elle était occupée. Elle avait dégagé la couche en n’y laissant qu’un drap propre, et elle s’efforçait de donner naissance à un enfant. Elle ne gémit ni ne cria, car elle ne souffrait pas, mais à chaque contraction elle tendait ses muscles et retenait sa respiration, puis laissait échapper un grand ouf comme quelqu’un qui fait un effort terrible pour soulever une lourde charge. Shevek n’avait jamais vu de travail demandant ainsi toute la force du corps.
Et il ne pouvait pas regarder un tel travail sans vouloir aider à l’accomplir. Il pouvait servir de poignée et de soutien quand elle devait se soulever. Ils trouvèrent très vite cet arrangement, après quelques vaines tentatives, et continuèrent après l’arrivée de la sage-femme. Takver accoucha à demi accroupie, le visage contre la cuisse de Shevek, agrippant de ses mains ses bras tendus. « Ça y est », dit doucement la sage-femme tandis que Takver respirait fortement, mécaniquement, et elle saisit la petite créature humaine visqueuse mais reconnaissable qui venait d’apparaître. Elle fut suivie d’un ruisseau de sang, et d’une masse amorphe qui n’était pas humaine, ni vivante. La terreur qu’il avait oubliée s’empara à nouveau de Shevek, plus forte qu’avant. C’était la mort qu’il voyait. Takver avait lâché ses bras et s’était recroquevillée à ses pieds, s’abandonnant. Il se pencha au-dessus d’elle, raidi par l’horreur et le chagrin.
— C’est ça, dit la sage-femme, aide-la à s’allonger à côté pour que je puisse nettoyer ça.
— Je voudrais me laver, dit faiblement Takver.
— Tiens, aide-la à se laver. Ce sont des linges stérilisés – voilà.
— Ouin ouin ouin, dit une autre voix.
La pièce paraissait pleine de monde.
— Et maintenant, déclara la sage-femme, tiens, redonne-lui ce bébé ; au sein, pour aider à arrêter l’écoulement du sang. Je veux mettre ce placenta dans le congélateur de la clinique. J’en ai pour dix minutes.
— Où est… Où est le…
— Dans le berceau ! dit la sage-femme en sortant.
Shevek localisa le tout petit lit, qui était prêt dans le coin de la pièce depuis quatre décades, et l’enfant qui s’y trouvait. Durant cette suite précipitée d’événements, la sage-femme avait trouvé le temps de nettoyer le bébé, et même de l’envelopper dans un linge, et il ressemblait moins à un poisson glissant que lorsqu’il l’avait vu pour la première fois. L’après-midi s’était assombri avec la même rapidité singulière, avec le même manque de répit temporel. La lampe était allumée. Shevek prit le bébé pour le porter jusqu’à Takver. Son visage était incroyablement petit, avec de grandes paupières fermées et fragiles.
— Apporte-le ici, disait Takver. Oh, dépêche-toi, je t’en prie, donne-le moi.
Il traversa la pièce et posa délicatement l’enfant sur l’estomac de Takver. « Ah ! » dit-elle doucement, une pure exclamation de triomphe.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle au bout d’un moment, légèrement assoupie.
Shevek était assis à côté d’elle, sur le bord de la couche. Il chercha en faisant attention, un peu surpris par la longueur du linge qui contrastait avec l’extrême petitesse des jambes.
— Une fille, dit-il.
La sage-femme revint bientôt, et remit les choses en place. « Vous avez fait un très bon travail », leur fit-elle remarquer. Ils acquiescèrent timidement. « Je reviendrai dans la matinée », ajouta-t-elle avant de partir. Takver et le bébé dormaient déjà. Shevek posa la tête près de celle de Takver. Il était habitué à l’odeur plaisante et musquée de sa peau. Mais cette odeur avait changé ; c’était devenu un parfum, lourd et subtil à la fois, lourd de sommeil. Il posa tout doucement un bras sur elle tandis qu’elle dormait sur le côté, tenant le bébé contre sa poitrine. Puis il s’endormit dans la pièce chargée de vie.
Un Odonien assumait la monogamie tout comme il pouvait assumer une entreprise commune dans la production, qu’il soit danseur ou qu’il fabrique du savon. L’alliance était une fédération volontairement constituée comme une autre. Aussi longtemps qu’elle marchait, elle marchait, et lorsqu’elle ne marchait plus, elle cessait. Ce n’était pas une institution, mais une fonction. Elle ne recevait d’autre sanction que celle de la conscience individuelle.
Cela était tout à fait en accord avec la théorie sociale odonienne. La validité d’une promesse, même d’une promesse sans terme indéfini, était très importante dans la pensée odonienne ; bien qu’on pût penser que l’insistance d’Odo sur la liberté de changer invalidât l’idée de promesse ou de vœu, c’était en fait la liberté qui donnait de l’importance à la promesse. Une promesse est une direction prise, une limitation volontaire du choix. Comme Odo l’avait fait remarquer, si aucune direction n’est prise, si l’on ne va nulle part, aucun changement ne se produira. La liberté de chacun de choisir et de changer sera inutilisée, exactement comme si on était en prison, une prison que l’on s’est construite soi-même, un labyrinthe dans lequel aucun chemin n’est meilleur qu’un autre. Aussi Odo en était-elle arrivée à considérer la promesse, l’engagement, l’idée de fidélité, comme une part essentielle dans la complexité de la liberté.