— Les affaires de mariages et d’héritages concernent le roi, madame. J’écrirai en votre nom à Stannis, mais… »
Alys Karstark éclata de rire, mais c’était un rire de découragement. « Écrivez, mais n’attendez point de réponse. Stannis sera mort avant que de recevoir votre message. Mon oncle y veillera.
— Que voulez-vous dire ?
— Arnolf se hâte vers Winterfell, certes, mais uniquement afin de planter son poignard dans le dos de votre roi. Il a depuis longtemps embrassé le parti de Roose Bolton… Pour l’or, la promesse d’un pardon et la tête de ce pauvre Harry. Lord Stannis court au massacre. Aussi ne peut-il m’aider, et ne le ferait point, même s’il le pouvait. » Alys s’agenouilla devant lui, agrippant la cape noire. « Vous êtes mon seul espoir, lord Snow. Au nom de votre père, je vous en supplie. Protégez-moi. »
La petite aveugle
Ses nuits étaient éclairées par des étoiles lointaines et le reflet du clair de lune sur la neige, mais à chaque aube elle s’éveillait aux ténèbres.
Elle ouvrit les yeux et fixa en aveugle le noir qui l’enveloppait, son rêve s’effaçant déjà. Si beau. Elle s’humecta les lèvres, en se souvenant. Le bêlement des moutons, la terreur dans les yeux du berger, le bruit produit par les chiens tandis qu’elle les tuait un par un, les grondements de sa meute. Le gibier était plus rare depuis les premières neiges, mais la nuit dernière ils avaient fait bombance. De l’agneau, du chien, du mouton et la chair d’un homme. Certains de ses petits cousins gris craignaient les hommes, même morts, mais pas elle. La viande était de la viande, et les hommes étaient du gibier. Elle était la louve des nuits.
Mais uniquement dans ses rêves.
La petite aveugle roula sur le côté, s’assit, se mit debout d’un bond, s’étira. Sa couche était un matelas bourré de chiffons sur un bat-flanc de pierre froide et elle était toujours courbatue et raide au réveil. Elle alla à sa cuvette, sur de petits pieds nus et calleux, silencieuse comme une ombre, s’aspergea le visage d’eau fraîche, puis s’essuya. Ser Gregor, ressassa-t-elle. Dunsen, Raff Tout-Miel, ser Ilyn, ser Meryn, la reine Cersei. Sa prière du matin. Vraiment ? Non, rectifia-t-elle, pas la mienne. Je ne suis personne. c’est la prière de la louve des nuits. Un jour, elle les retrouvera, les traquera, humera leur peur, savourera leur sang. Un jour.
Elle localisa son petit linge en tas, le renifla pour s’assurer que ses dessous étaient assez propres pour les porter, les enfila dans les ténèbres. Sa tenue de servante pendait à l’endroit où elle l’avait accrochée – une longue tunique en laine écrue rêche, qui grattait. Elle la fit claquer et l’enfila par-dessus sa tête en un seul mouvement fluide et exercé. Les bas passèrent en dernier. Un noir et un blanc. Le noir portait des points de couture tout en haut, le blanc aucun ; elle pouvait les différencier au toucher, s’assurer qu’elle enfilait chacun sur le bon pied. Si maigres qu’elles fussent, ses jambes avaient de la vigueur et du ressort, et s’allongeaient chaque jour. Elle s’en félicitait. Un danseur d’eau avait besoin de bonnes jambes. Beth l’aveugle n’était pas danseuse d’eau, mais elle ne serait pas éternellement Beth.
Elle connaissait le chemin des cuisines, mais son nez l’y aurait conduite, même dans le cas contraire. Piments et poisson frit, jaugea-t-elle, humant en remontant le couloir, et du pain frais sorti du four d’Umma. Ces fumets lui faisaient gronder l’estomac. La louve des nuits s’était repue, mais cela ne remplissait pas le ventre de la petite aveugle. La viande des rêves ne nourrissait pas, elle l’avait tôt appris.
Elle déjeuna de sardines, frites dans de l’huile de piment et servies si chaudes qu’on s’y brûlait les doigts. Elle sauça le fond d’huile avec un quignon de pain arraché à la miche matinale d’Umma et arrosa le tout d’un gobelet de vin coupé d’eau, savourant les goûts et les odeurs, le contact rugueux de la croûte du pain sous ses doigts, l’onctuosité de l’huile, la piqûre du piment quand il entra dans l’écorchure à demi guérie sur le dos de sa main. Écoute, renifle, goûte, palpe, se répéta-t-elle. Il y a bien des façons de connaître le monde pour ceux qui ne voient pas.
Quelqu’un était entré dans la pièce derrière elle, se déplaçant sur des sandales souples et matelassées dans un silence de souris. Les narines de l’aveugle se dilatèrent. L’homme plein de gentillesse. Les hommes avaient une odeur différente des femmes, et il y avait dans l’air un soupçon d’orange, au surplus. Le prêtre aimait à mâcher des écorces d’orange pour s’adoucir l’haleine, chaque fois qu’il en trouvait.
« Et qui es-tu, ce matin ? » l’entendit-elle demander, tandis qu’il prenait son siège en bout de table. Tac-tac, entendit-elle, puis un minuscule craquement. Il casse son premier œuf.
« Personne, répondit-elle.
— Mensonge. Je te connais. Tu es la petite mendiante aveugle.
— Beth. » Elle avait connu une Beth, autrefois, à Winterfell, quand elle était Arya Stark. Peut-être était-ce pour cela qu’elle avait choisi ce nom. Ou peut-être simplement parce qu’il se mariait si bien au mot aveugle.
« Pauvre enfant, dit l’homme plein de gentillesse. Voudrais-tu retrouver tes yeux ? Demande, et tu verras. »
Il posait chaque matin la même question. « Je les voudrai peut-être demain. Pas aujourd’hui. » Elle avait un visage d’eau dormante, qui cache tout et ne révèle rien.
« Comme tu voudras. » Elle l’entendit écaler l’œuf ; puis un léger tintement argentin quand il prit la cuillère à sel. Il aimait ses œufs bien salés. « Où ma pauvre petite aveugle est-elle allée mendier hier soir ?
— À l’auberge de L’Anguille verte.
— Et quelles sont les trois nouveautés que tu sais et que tu ne savais pas la dernière fois que tu nous as quittés ?
— Le Seigneur de la Mer est toujours malade.
— Ce n’est pas une nouveauté. Le Seigneur de la Mer était malade hier, et il le sera encore demain.
— Ou mort.
— Quand il sera mort, ce sera une nouveauté. »
Quand il sera mort, il faudra choisir, et alors, les couteaux sortiront. Ainsi en allait-il à Braavos. À Westeros, à un roi mort succédait son fils aîné, mais les Braaviens n’avaient pas de rois. « Tormo Fregar sera le nouveau Seigneur de la Mer.
— Est-ce là ce qu’on raconte à l’auberge de L’Anguille verte ?
— Oui. »
L’homme plein de gentillesse mordit dans son œuf. La fille l’entendit mastiquer. Il ne parlait jamais la bouche pleine. Il déglutit et dit : « Certains prétendent qu’il y a de la sagesse dans le vin. Ceux-là sont des imbéciles. Dans d’autres auberges, on murmure d’autres noms, n’en doute pas. » Il mordit de nouveau dans l’œuf, mastiqua, avala. « Quelles sont les trois nouveautés que tu sais, et que tu ne savais pas avant ?
— Je sais que certains disent que Tormo Fregar sera à coup sûr le prochain Seigneur de la Mer, répondit-elle. Des ivrognes.
— C’est mieux. Et que sais-tu d’autre ? »
Il neige sur le Conflans, à Westeros, faillit-elle répondre. Mais il lui aurait demandé comment elle le savait, et elle ne pensait pas qu’il apprécierait sa réponse. Elle se mordilla la lèvre, passant en revue la soirée de la veille. « La catin S’vrone porte un enfant. Elle n’est pas sûre du père, mais elle croit que ce pourrait être l’épée-louée tyroshie qu’elle a tuée.