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Quand les serviteurs arrivèrent pour emporter le cadavre, la petite aveugle les suivit. Elle se laissa guider par le bruit de leurs pas, mais lorsqu’ils descendirent, elle compta. Elle connaissait par cœur le décompte de toutes les marches. Sous le temple existait un dédale de caves et de tunnels où même des hommes avec deux bons yeux se perdaient souvent, mais la petite aveugle en avait appris chaque pouce, et elle avait son bâton pour l’aider à retrouver son chemin, si sa mémoire devait être prise en défaut.

On étendit les cadavres dans la crypte. La petite aveugle se mit à l’ouvrage dans le noir, dépouillant les morts de leurs chaussures, vêtements et autres possessions, vidant leur bourse et comptant leurs pièces. Distinguer une pièce d’une autre au seul toucher était une des premières choses que lui avait enseignées la gamine, après qu’on lui eut ôté ses yeux. Les monnaies braaviennes étaient de vieilles amies ; elle n’avait besoin que de frôler du bout des doigts leur avers pour les reconnaître. Les pièces d’autres pays étaient plus difficiles, en particulier celles qui venaient de loin. Les honneurs volantains étaient les plus courants, de petites monnaies pas plus grosses qu’un sol, avec une couronne d’un côté et un crâne de l’autre. Les espèces lysiennes, ovales, représentaient une femme nue. D’autres pièces étaient frappées de navires, d’éléphants ou de chèvres. Celles de Westeros portaient une tête de roi sur l’avers et un dragon au revers.

La vieille n’avait pas de bourse, pas la moindre richesse, sinon un anneau à un doigt maigre. Sur le bel homme, elle trouva quatre dragons d’or de Westeros. Elle laissait courir le charnu de son pouce sur le plus usé, en essayant de décider quel roi il représentait, quand elle entendit la porte s’ouvrir doucement derrière elle.

« Qui va là ? demanda-t-elle.

— Personne. » La voix était grave, dure, froide.

Et se déplaçait. La petite aveugle fit un pas de côté, saisit son bâton et le leva sèchement pour se protéger le visage. Du bois claqua contre le bois. La force du coup faillit lui arracher le bâton des mains. Elle tint bon, frappa en retour… et ne rencontra que le vide à l’endroit où il aurait dû être. « Pas là, dit la voix. Tu es aveugle ? »

Elle ne répondit pas. Parler ne servirait qu’à brouiller les sons qu’il pouvait produire. Il se déplaçait, elle le savait. À droite ou à gauche ? Elle sauta sur la gauche, balança son bâton à droite, ne rencontra rien. Un cuisant coup de taille par-derrière la frappa à l’arrière des jambes. « Tu es sourde ? » Elle pivota, bâton à la main gauche, tournoyant, manquant son coup. Sur sa gauche elle entendit un bruit de rire. Elle frappa à droite.

Cette fois-ci, le coup porta. Son bâton choqua celui de l’homme. L’impact envoya une secousse dans le bras de la petite aveugle. « Bien », commenta la voix.

La petite aveugle ne savait pas à qui appartenait la voix. Un des acolytes, supposait-elle. Elle ne se souvenait pas avoir jamais entendu cette voix auparavant, mais qui pouvait dire si les serviteurs du dieu Multiface ne changeaient pas de voix aussi aisément que de visage ? À part elle, la Demeure du Noir et du Blanc abritait deux serviteurs, trois acolytes, Umma la cuisinière et les deux prêtres qu’elle avait baptisés la gamine abandonnée et l’homme plein de gentillesse. D’autres allaient et venaient, parfois par des issues secrètes, mais il n’y avait que ceux-là qui vivaient ici. Son ennemi pouvait être n’importe lequel d’entre eux.

La jeune fille fila sur un côté, son bâton virevoltant, entendit un son derrière elle, pivota dans cette direction et frappa le vide. Et tout de suite, son propre bâton se retrouva entre ses jambes, les embarrassant alors qu’elle tentait de tourner de nouveau, lui écorchant le tibia. Elle trébucha et tomba sur un genou, si durement qu’elle se mordit la langue.

Là, elle se figea. Immobile comme la pierre. Où est-il ?

Derrière elle, il rit. Il la tapa sèchement sur une oreille, puis lui frappa les phalanges alors qu’elle cherchait à se relever. Le bâton tomba à grand bruit sur la pierre. Elle poussa un sifflement de fureur.

« Vas-y. Ramasse-le. J’ai fini de te rosser pour aujourd’hui.

— Personne ne me rosse. » La fillette avança à quatre pattes jusqu’à ce qu’elle eût retrouvé son bâton, puis se remit debout d’un bond, meurtrie et sale. La crypte était immobile et silencieuse. Il avait disparu. Vraiment ? Il se tenait peut-être juste à côté d’elle sans qu’elle en sût rien. Écoute sa respiration, se dit-elle, mais il n’y avait rien. Elle laissa passer encore un moment, puis déposa son bâton et reprit son ouvrage. Si j’avais mes yeux, je le laisserais en sang. Un jour, l’homme plein de gentillesse les lui rendrait, et elle leur montrerait, à tous.

Le cadavre de la vieille était frais, à présent, le corps du spadassin raidissait. La fille avait l’habitude. Presque tous les jours, elle passait plus de temps avec les morts qu’avec les vivants. Ses amis du temps où elle était Cat des Canaux lui manquaient ; le vieux Brusco avec son mal de dos, ses filles, Talea et Brea, les histrions du Navire, Merry et ses putains au Havre-Heureux, toutes les autres fripouilles et canailles des quais. C’était par-dessus tout Cat elle-même qui lui manquait, plus encore que ses yeux. Elle avait aimé être Cat, plus qu’elle n’avait aimé être Saline, Pigeonneau, Belette ou Arry. En tuant ce chanteur, j’ai tué Cat. L’homme plein de gentillesse lui avait confié qu’ils lui auraient ôté ses yeux de toute façon, pour l’aider à apprendre à utiliser ses autres sens, mais pas avant six mois. Les acolytes aveugles étaient monnaie courante dans la Demeure du Noir et du Blanc, mais peu à un aussi jeune âge qu’elle. La fillette ne regrettait pas, cependant. Dareon était un déserteur de la Garde de Nuit ; il méritait de mourir.

Elle en avait dit autant à l’homme plein de gentillesse. « Tu es donc un dieu, pour décider de qui doit vivre et qui doit mourir ? lui demanda-t-il. Nous offrons le don à ceux qu’a marqués Celui-qui-a-Maints-Visages, après des prières et des sacrifices. Il en a toujours été ainsi, depuis le début. Je t’ai conté la fondation de notre ordre, la façon dont le premier d’entre nous a répondu aux prières des esclaves qui demandaient la mort. Au début, le don n’était accordé qu’à ceux qui le réclamaient… Mais un jour, le premier d’entre nous a entendu un esclave prier non pour sa propre mort, mais pour celle de son maître. Il la souhaitait avec une telle ferveur qu’il offrit tout ce qu’il possédait, afin que sa prière fût exaucée. Et il apparut à notre premier frère que ce sacrifice plairait à Celui-qui-a-Maints-Visages, si bien que cette nuit-là il exauça la prière. Ensuite, il alla voir l’esclave et lui dit : “Tu as offert tout ce que tu possédais pour la mort de cet homme, mais les esclaves ne possèdent rien d’autre que leur vie. Voilà ce que le dieu désire de toi. Pour le reste de tes jours sur cette terre, tu le serviras.” Et dès lors, ils furent deux. » La main de l’homme se referma autour du bras de la petite aveugle, avec douceur, mais fermeté. « Tous les hommes doivent mourir. Nous ne sommes que les instruments de la mort, et non point la mort même. En tuant ce chanteur, tu t’es parée des pouvoirs de dieu. Nous tuons les hommes, mais nous n’avons pas la présomption de les juger. Comprends-tu ? »