Non, pensa-t-elle. « Oui, dit-elle.
— Tu mens. Et voilà pourquoi tu dois désormais marcher dans les ténèbres jusqu’à ce que tu trouves la voie. À moins que tu ne désires nous quitter. Il te suffit de demander, et tu pourras recouvrer tes yeux. »
Non, pensa-t-elle. « Non », dit-elle.
Ce soir-là, après dîner et une courte session à jouer aux mensonges, la petite aveugle attacha autour de sa tête une bande de chiffon pour cacher ses yeux inutiles, trouva son écuelle de mendiante et pria la gamine de l’aider à adopter le visage de Beth. La gamine lui avait rasé la tête quand ils lui avaient ôté les yeux ; une coupe de baladin, appelait-elle cela, car nombre d’acteurs agissaient de même afin que leurs perruques s’ajustassent mieux. Mais cela convenait aussi aux mendiants et aidait à préserver leur crâne des puces et des poux. Il lui fallait plus qu’une perruque, cependant. « Je pourrais te couvrir de plaies purulentes, annonça la gamine, mais ensuite, aubergistes et taverniers te chasseraient de leur pas de porte. » Elle la dota plutôt de cicatrices de vérole et d’une verrue de baladin sur une joue, avec un poil noir qui en saillait. « C’est laid ? voulut savoir l’aveugle.
— Ce n’est pas joli.
— Parfait. » Elle ne s’était jamais souciée d’être jolie, même quand elle était cette idiote d’Arya Stark. Seul son père l’avait ainsi qualifiée. Lui, et Jon Snow, parfois. Sa mère avait coutume de dire qu’elle pourrait être jolie si elle voulait bien se laver, se brosser les cheveux et prendre plus soin de sa mise, comme le faisait sa sœur. Pour sa sœur, les amis de sa sœur et tous les autres, elle avait simplement été Arya la Ganache. Mais ils étaient tous morts, désormais, même Arya, tout le monde sauf son demi-frère Jon. Certaines nuits, elle entendait parler de lui, dans les tavernes et les bordels du port du Chiffonnier. Le Bâtard Noir du Mur, l’avait appelé quelqu’un. Même Jon ne reconnaîtrait jamais Beth l’aveugle, je parie. Cette idée l’attrista.
Pour vêtements, elle portait des haillons, fanés et élimés ; des haillons chauds et propres, néanmoins. Par-dessous, elle cachait trois poignards – un dans une botte, un dans sa manche et un dans un fourreau au creux de ses reins. Dans l’ensemble, les Braaviens étaient un peuple obligeant, plus enclin à aider la pauvre petite aveugle qu’à lui vouloir du mal, mais il existait toujours des crapules qui verraient en elle une cible aisée pour un vol ou un viol. Les lames leur étaient réservées, bien que, jusqu’ici, la petite aveugle n’ait pas eu à y recourir. Une sébile de bois fendu et une corde de chanvre pour ceinture en complétaient sa tenue.
Elle s’en fut tandis que le Titan rugissait la venue du couchant et, au sortir de la porte du temple, descendit les marches en les comptant, puis elle tapota de sa canne jusqu’au pont qui lui fit franchir le canal vers l’île des Dieux. Elle sentait que le brouillard était épais à cette façon poisseuse qu’avaient ses vêtements de lui coller à la peau, et à l’humidité de l’air sur ses mains nues. Les brouillards de Braavos jouaient des tours bizarres avec les sons, elle l’avait découvert. La moitié de la ville sera à moitié aveugle, cette nuit.
Longeant les temples, elle entendit les acolytes de la Secte de la Sagesse étoilée au sommet de leur tour des visions, chantant aux étoiles du soir. Un filet de fumée aromatique était suspendu dans l’air, l’attirant par un trajet tortueux jusqu’à l’endroit où les prêtres rouges avaient allumé les grands braseros de fer, devant la demeure du Maître de la Lumière. Bientôt, elle perçut même la chaleur dans l’air, tandis que les fidèles de R’hllor le Rouge élevaient leurs voix en prières, psalmodiant : « Car la nuit est sombre et pleine de terreurs. »
Pas pour moi. Ses nuits étaient baignées de lune et remplies des chants de sa meute, avec le goût de la viande rouge arrachée à l’os, les odeurs chaudes et familières de ses cousins gris. Elle n’était seule et aveugle que pendant le jour.
Elle n’était pas étrangère au front de quai. Cat avait souvent arpenté les docks et les ruelles du port du Chiffonnier afin de vendre des huîtres, des palourdes et des coques pour Brusco. Avec son chiffon, son crâne rasé et son poireau, elle ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été à l’époque, mais, par simple précaution, elle garda ses distances avec le Bateau et le Havre-Heureux, et les autres lieux où l’on avait bien connu Cat.
Elle identifiait chaque auberge et chaque taverne à son odeur. Le Chalandier noir sentait la saumure. Chez Pynto, ça empestait le vin aigre, le fromage puant et Pynto lui-même, qui ne changeait jamais de vêtements ni ne se lavait les cheveux. Au ravaudeur de voiles, l’air enfumé s’épiçait en permanence des arômes de la viande en train de rôtir. La Maison des sept lampes embaumait l’encens, Le Palais de satin le parfum de jolies donzelles qui rêvaient de devenir des courtisanes.
Chaque lieu avait aussi ses sons propres. Chez Moroggo et à l’auberge de L’Anguille verte, des chanteurs se produisaient presque chaque soir. À l’auberge du Proscrit, c’étaient les clients eux-mêmes qui se chargeaient des chansons, avec des voix avinées, en une cinquantaine de langues. La Maison des brumes était toujours envahie de perchistes descendus de leurs barques serpents, pour discuter des dieux et des courtisanes, et débattre si le Seigneur de la Mer était oui ou non un imbécile. Le Palais de satin était beaucoup plus paisible, un lieu de tendresses chuchotées, de doux froissements de robes en soie et de petits rires de filles.
Beth allait mendier dans un établissement différent chaque nuit. Elle avait vite appris qu’aubergistes et taverniers étaient plus enclins à tolérer sa présence si elle n’était pas un épisode fréquent. La nuit précédente, elle l’avait passée devant l’auberge de L’Anguille verte, aussi ce soir obliqua-t-elle à droite plutôt qu’à gauche après le pont Sanglant et se dirigea-t-elle vers chez Pynto à l’autre bout du port du Chiffonnier, juste en bordure de la Ville Noyée. Aussi gueulard et puant qu’il pût être, Pynto avait un cœur tendre derrière ses vêtements crasseux et ses éclats de voix. La plupart du temps, il la laissait entrer se mettre au chaud, si l’endroit n’était pas trop bondé et, à l’occasion, il lui donnait même un pichet de bière et une croûte à manger, tout en la régalant de ses histoires. Dans son jeune temps, Pynto avait été le plus notoire pirate des Degrés de Pierre, à l’entendre raconter les choses : il n’aimait rien tant que de discourir abondamment de ses exploits.
Elle avait de la chance, ce soir. La taverne était presque vide, et elle put s’attribuer un recoin tranquille pas loin du feu. À peine s’était-elle installée et avait-elle croisé les jambes que quelque chose vint lui frôler la cuisse. « Encore toi ? » s’exclama la petite aveugle. Elle lui gratta la tête derrière une oreille et le chat lui sauta sur les genoux et se mit à ronronner. Les chats pullulaient, à Braavos, et nulle part plus que chez Pynto. Le vieux pirate avait la conviction qu’ils lui portaient bonheur et débarrassaient sa taverne de la vermine. « Tu me connais, toi, hein ? » chuchota-t-elle. Les chats ne se laissaient pas abuser par des verrues d’histrion. Ils se souvenaient de Cat des Canaux.
La soirée fut bonne, pour la petite aveugle. Pynto, d’humeur joviale, lui offrit une coupe de vin coupé d’eau, un morceau de fromage puant et la moitié d’une tourte aux anguilles. « Pynto est un très brave homme », annonça-t-il, puis il s’installa pour lui raconter la fois où il s’était emparé de la cargaison d’épices, une histoire qu’elle avait déjà entendue une douzaine de fois.