Au fil des heures, la taverne se remplit. Pynto eut bientôt trop à faire pour lui accorder grande attention, mais plusieurs de ses clients réguliers laissèrent choir des pièces dans sa sébile de mendiante. D’autres tables étaient occupées par des étrangers : des baleiniers ibbéniens qui puaient le sang et la graisse, un duo de spadassins avec de l’huile parfumée dans les cheveux, un homme gras venu de Lorath qui se plaignit que les boxes de Pynto étaient trop étriqués pour sa panse. Et plus tard, trois Lysiens, des marins débarqués du Grand-Cœur, une galère ravagée par la tempête qui s’était traînée jusqu’à Braavos la veille au soir pour se voir saisie ce matin par les gardes du Seigneur de la Mer.
Les Lysiens choisirent la table la plus proche de l’âtre et discutèrent de façon discrète autour de godets de tafia noir goudron, parlant à voix basse pour n’être entendus de personne. Mais elle était Personne et elle en saisit presque chaque mot. Et un moment, il lui sembla aussi les voir, par les prunelles jaunes et fendues du matou qui ronronnait sur ses genoux. Il y avait un vieux et un jeune, et un qui avait perdu une oreille, mais tous trois avaient les cheveux blanc-blond et la peau lisse et claire de Lys, où le sang des anciennes Possessions gardait toute sa vigueur.
Le lendemain matin, quand l’homme plein de gentillesse lui demanda quelles étaient les trois nouvelles choses qu’elle savait et ne savait pas avant, elle était prête.
« Je sais pourquoi le Seigneur de la Mer a fait saisir le Grand-Cœur. Il transportait des esclaves. Des centaines, femmes et enfants, ligotés ensemble à fond de cale. » À Braavos, fondée par des esclaves en fuite, le commerce des esclaves était interdit.
« Je sais d’où venaient les esclaves. C’étaient des sauvageons de Westeros, d’un endroit appelé Durlieu. Un ancien site de ruines, maudit. » Sa vieille nourrice lui avait raconté les histoires sur Durlieu, à Winterfell, au temps où elle était encore Arya Stark. « Après la grande bataille où le Roi au-delà du Mur a été tué, les sauvageons se sont enfuis, mais une sorcière des bois leur a prédit que, s’ils allaient à Durlieu, des vaisseaux viendraient les transporter dans un lieu chaud. Pourtant, aucun navire n’est venu, excepté ces deux pirates lysiens, le Grand-Cœur et l’Éléphant, qu’une tempête avait poussés vers le Nord. Ils ont jeté l’ancre au large de Durlieu pour effectuer des réparations, et ils ont vu les sauvageons. Mais il y en avait des milliers et ils n’avaient pas de place pour tout le monde. Alors, ils ont décidé de ne prendre que les femmes et les enfants. Les sauvageons n’avaient plus rien à manger, aussi les hommes ont-ils envoyé leurs femmes et leurs filles. Mais dès que les navires ont été au large, les Lysiens les ont poussées à la cale et ligotées. Ils avaient l’intention de toutes les vendre à Lys. Seulement, ils ont croisé une autre tempête, et les vaisseaux ont été séparés. Le Grand-Cœur a été tellement endommagé que son capitaine n’a pas eu d’autre choix que de faire escale ici. L’Éléphant, lui, a peut-être réussi à rallier Lys. Les Lysiens de chez Pynto estimaient qu’il allait revenir avec d’autres navires. Le prix des esclaves grimpe, à les entendre, et il reste des milliers de femmes et d’enfants à Durlieu.
— C’est bon à savoir. Ça fait deux. Y en a-t-il une troisième ?
— Oui. Je sais que c’est vous qui m’avez frappée. » Son bâton fulgura et frappa les doigts de l’homme, envoyant le bâton de celui-ci valdinguer au sol.
Le prêtre fit la grimace et retira la main d’un geste vif. « Et comment une fillette aveugle pourrait-elle le savoir ? »
Je t’ai vu. « Je vous en ai donné trois. Je n’ai pas besoin de vous en donner quatre. » Peut-être demain lui parlerait-elle du chat qui l’avait suivie jusque chez elle la nuit dernière depuis chez Pynto, le chat qui se cachait sur les poutres, et les regardait d’en haut. Peut-être pas, non. S’il pouvait avoir des secrets, elle en aurait aussi.
Ce soir-là, Umma servit au dîner des crabes en croûte de sel. Quand on lui présenta sa coupe, la petite aveugle fronça le nez et la but en trois longues gorgées. Puis elle hoqueta et lâcha la coupe. Elle avait la langue en feu et, quand elle avala une coupe de vin, le brasier se propagea dans sa gorge et remonta dans ses narines.
« Le vin n’aidera pas, et l’eau ne fera qu’alimenter le feu, lui dit la gamine. Mange ça. » On lui pressa dans la main un quignon de pain. La petite aveugle n’en fit qu’une bouchée, mastiqua, avala. Cela aida. Un deuxième morceau aida davantage.
Et au matin, quand la louve des nuits la quitta et qu’elle ouvrit les yeux, elle vit une chandelle de suif brûler où il n’y avait pas de chandelle la veille au soir, sa flamme incertaine ondulant comme une putain au Havre heureux. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau.
Un fantôme à Winterfell
On trouva le mort au pied de la chemise du rempart, la nuque brisée ; seule sa jambe gauche dépassait de la neige qui l’avait enseveli durant la nuit.
Si les chiennes de Ramsay ne l’avaient pas dégagé, il aurait pu rester enfoui jusqu’au printemps. Le temps que Ben-les-Os les fasse reculer, Jeyne la Grise avait tant dévoré du visage du mort que la moitié de la journée passa avant qu’ils aient une certitude sur son identité : un homme d’armes de quarante et quatre ans, monté au Nord avec Roger Ryswell. « Un ivrogne, déclara Ryswell. Il pissait du haut du mur, je parie. Il a glissé et il est tombé. » Personne ne le contredit. Mais Theon Greyjoy se demanda pourquoi l’on irait gravir les marches glissantes de neige jusqu’au chemin de ronde dans la nuit noire, juste pour pisser un coup.
Tandis que la garnison déjeunait ce matin-là de pain rassis frit dans la graisse de bacon (le bacon alla aux seigneurs et aux dames), on ne discuta guère d’autre chose que du cadavre, sur les bancs.
« Stannis a des amis à l’intérieur du château », Theon entendit un sergent marmonner. C’était un homme des Tallhart, un vieux avec trois arbres brodés sur un surcot plein d’accrocs. On venait de relever la garde. Des hommes arrivaient du froid, tapant des pieds pour décrocher la neige de leurs bottes et de leurs chausses tandis qu’on servait le repas de midi – du boudin, des poireaux et du pain bis tout chaud tiré des fours.
« Stannis ? s’esclaffa un des cavaliers de Roose Ryswell. Stannis étouffe sous les neiges, à l’heure qu’il est. À moins qu’il soit reparti au galop vers le Mur, sa queue gelée entre ses jambes.
— Il pourrait avoir dressé le camp à cinq pieds de nos murs avec cent mille hommes, commenta un archer aux couleurs de Cerwyn. On en verrait pas un seul, à travers c’te tempête. »
Interminable, incessante, impitoyable, la neige tombait jour et nuit. Des congères escaladaient les murs et comblaient les créneaux au long des remparts, de blancs édredons couvraient chaque toit, les tentes ployaient sous son poids. On tendait des cordes d’une salle à une autre pour aider les hommes à ne pas se perdre en traversant les cours. Les sentinelles se pressaient dans les tourelles de garde, afin de réchauffer leurs mains à demi gelées sur des braseros luisants, cédant le chemin de ronde aux sentinelles en neige dressées par les écuyers, qui devenaient chaque nuit plus grosses et plus étranges, au fur et à mesure que le vent et les éléments exerçaient sur elles leurs caprices. D’hirsutes barbes de glace descendaient le long des piques serrées dans leurs poings de neige. Hosteen Frey en personne, qu’on avait entendu bougonner qu’un peu de neige ne lui faisait pas peur, perdit une oreille à une engelure.
Les chevaux rassemblés dans les cours souffrirent le plus. Les couvertures jetées sur leur dos pour les garder au chaud s’imbibaient et gelaient si on ne les changeait pas souvent. Quand on alluma des feux pour tenir le froid en respect, ils causèrent plus de mal que de bien. Les palefrois craignaient le feu et se débattirent pour fuir, se blessant et blessant les autres montures qui se tordaient dans leurs lignes. Seules les bêtes dans les écuries étaient en sécurité au chaud, mais les écuries étaient déjà combles.