— Sol. » Sa voix était un murmure, menu et effrayé.
Tyrion, de la maison Lannister, seigneur légitime de Castral Roc, lamentable vermisseau. « Yollo.
— Yollo le Hardi. Sol la Brillante. Vous êtes la propriété du noble et valeureux Yezzan zo Qaggaz, érudit et guerrier, révéré au sein des Judicieux de Yunkaï. Estimez-vous heureux, car Yezzan est un maître bon et bienveillant. Considérez-le comme vous considéreriez votre père. »
Volontiers, songea Tyrion, mais, cette fois-ci, il tint sa langue. Ils devraient bientôt se produire devant leur nouveau maître, il n’en doutait pas, et ne pouvait se permettre de recevoir un autre coup de fouet.
« Votre père aime ses trésors particuliers, et il vous chérira, expliquait le factotum. Et moi, considérez-moi comme vous considériez la nourrice qui s’occupait de vous lorsque vous étiez petits. Nourrice, tous mes enfants m’appellent ainsi.
— Lot quatre-vingt-dix-neuf, annonça le commissaire-priseur. Un guerrier. »
La fille s’était rapidement vendue, et on la remettait à son nouvel acquéreur, ses vêtements serrés contre de petits seins aux pointes roses. Deux esclavagistes traînèrent Jorah Mormont sur le bloc pour lui succéder. Le chevalier était nu, hormis un pagne, le dos mis à vif par le fouet, le visage tellement enflé qu’il en était presque méconnaissable. Des chaînes lui entravaient poignets et chevilles. Un petit échantillon du repas qu’il m’avait préparé, se dit Tyrion, et pourtant il constata qu’il ne tirait aucun plaisir des déboires du grand chevalier.
Même enchaîné, Mormont paraissait dangereux, une brute massive aux gros bras épais et aux épaules arrondies. Tout ce poil noir et hirsute sur son torse le faisait sembler plus animal qu’humain. Ses deux yeux étaient pochés, deux cavités sombres dans ce visage bouffi de façon grotesque. Sur une joue, il portait une marque : un masque de démon.
Quand les esclavagistes avaient envahi le Selaesori Qhoran, ser Jorah les avait accueillis l’épée à la main, en éliminant trois avant de succomber sous le nombre. Leurs compagnons de navire l’auraient volontiers tué, mais le capitaine le leur interdit ; un combattant valait toujours une coquette somme. Aussi avait-on attaché Mormont au banc de nage, pour le battre presque jusqu’à la mort, l’affamer et le marquer.
« Grand et fort, celui-ci, déclara le commissaire-priseur. Il regorge de vigueur. Il offrira un beau spectacle, dans les arènes de combat. Je commence à trois cents. Qui veut relancer ? »
Personne.
Mormont n’accordait aucune attention à la foule disparate ; ses yeux étaient fixés au-delà des lignes de siège, sur la ville lointaine avec ses vieux remparts de brique multicolore. Tyrion savait lire ce regard aussi aisément qu’un livre : si près et pourtant si loin. Le pauvre diable était revenu trop tard. Daenerys Targaryen était mariée, leur avaient appris les gardes des enclos, hilares. Elle avait élu pour roi un esclavagiste de Meereen, aussi riche qu’il était noble, et une fois la paix signée et scellée, les arènes de combat de Meereen rouvriraient. D’autres esclaves soutenaient que les gardes mentaient, que jamais Daenerys Targaryen ne conclurait de paix avec des esclavagistes. Mhysa, l’appelaient-ils. Quelqu’un lui expliqua que cela signifiait Mère. Bientôt, la reine d’argent sortirait de sa cité pour écraser les Yunkaïis et briser leurs fers, se chuchotaient-ils entre eux.
Et ensuite, elle nous préparera une tarte au citron et fera un bisou sur nos bobos et nous serons tous guéris, se dit le nain. Il n’avait aucune confiance dans les sauvetages royaux. Si besoin était, il veillerait lui-même à leur délivrance. Pour Sol et lui, les champignons coincés dans le bout de sa botte suffiraient. Croque et Jolie Cochonne devraient se débrouiller tout seuls.
Nourrice poursuivit l’éducation des nouveaux trophées de son maître. « Faites tout ce qu’on vous dit et rien de plus, et vous vivrez comme de petits lords, dorlotés, choyés, promit-il. Désobéissez… Mais jamais vous ne désobéiriez, n’est-ce pas ? Pas mes mignons. » Il tendit la main et pinça la joue de Sol.
« Alors, deux cents, annonça le commissaire-priseur. Une grande brute comme lui, ça vaut trois fois ce prix. Quel garde du corps il ferait ! Aucun ennemi n’osera s’en prendre à vous !
— Venez, mes petits amis, dit Nourrice. Je vais vous montrer votre nouveau domicile. À Yunkaï, vous habiterez dans la pyramide d’or de Qaggaz et dînerez dans de la vaisselle d’argent, mais ici nous vivons simplement, dans d’humbles tentes de soldats.
— Qui m’en offrira cent ? » cria le commissaire-priseur.
Cela attira enfin une enchère, mais de seulement cinquante pièces d’argent. L’enchérisseur était un homme maigre en tablier de cuir.
« Et un », annonça la vieillarde en tokar violet.
Un des soldats souleva Sol pour l’installer à l’arrière de la charrette à mule. « Qui est cette vieille femme ? lui demanda le nain.
— Zahrina, dit l’homme. Combattants bon marché, elle. Viande pour héros. Vous ami mort bientôt. »
Ce n’était pas mon ami. Et pourtant, Tyrion Lannister se vit se tourner vers Nourrice pour dire : « Vous ne pouvez pas le lui laisser. »
Nourrice le regarda en plissant les yeux. « Quel est ce bruit que tu fais ? »
Tyrion tendit le doigt. « Celui-là. Il fait partie de notre spectacle. La Belle et l’ours. Jorah joue l’ours, Sol la Belle et moi le brave chevalier qui la sauve. Je danse autour de lui et je le frappe dans les couilles. C’est très drôle. »
Le factotum plissa les yeux pour mieux distinguer le bloc des enchères. « Lui ? » Les enchères pour Jorah Mormont avaient atteint deux cents pièces d’argent.
« Et un, renchérit la vieillarde en tokar violet.
— Votre ours. Je vois. » Nourrice disparut dans la foule, se pencha sur l’énorme Yunkaïi sur sa litière, chuchota à son oreille. Son maître opina, ses bajoues ballottant, puis leva son éventail. « Trois cents », lança-t-il d’une voix essoufflée.
La vieille se raidit et se détourna.
« Pourquoi as-tu fait ça ? demanda Sol, dans la Langue Commune.
Très bonne question, admit Tyrion. Pourquoi l’ai-je fait ? « Ton spectacle devenait ennuyeux. Tout baladin a besoin d’un ours danseur. »
Elle lui jeta un regard de reproche, puis se retira à l’arrière du chariot et s’assit, entourant Croque de ses bras comme si le chien était son dernier véritable ami au monde. C’est peut-être le cas.
Nourrice revint avec Jorah Mormont. Deux des esclaves soldats de leur maître le jetèrent à l’arrière de la carriole, entre les nains. Le chevalier ne résista pas. Toute envie de lutter l’a quitté au moment où il a appris que sa reine était mariée, comprit Tyrion. Un chuchotement avait accompli ce que les poings, les fouets et les massues n’avaient pas obtenu : le briser. J’aurais dû le laisser à la vieillarde. Il va nous être aussi utile qu’une paire de tétons sur une cuirasse.
Nourrice grimpa à l’avant de la carriole et saisit les rênes, et ils se mirent en route, traversant le camp des assiégeants jusqu’au bivouac de leur nouveau maître, le noble Yezzan zo Qaggaz. Quatre esclaves soldats marchaient au pas à leurs côtés, deux de chaque côté de la carriole.