Sol ne pleura pas, mais elle avait les yeux rouges et pitoyables, et ne les leva jamais de Croque. Est-ce qu’elle s’imagine que tout ça va disparaître si elle ne le regarde pas ? Ser Jorah Mormont ne voyait rien ni personne. Assis, recroquevillé, il méditait dans ses chaînes.
Tyrion regardait tout et tout le monde.
Le campement yunkaïi n’était pas un seul camp, mais une centaine, édifiés côte à côte selon un croissant autour des murailles de Meereen, une cité de soie et de toile avec ses propres avenues et ses ruelles, ses tavernes et ses puterelles, ses bons quartiers et ses mauvais. Entre les lignes de siège et la baie, des tentes avaient poussé comme des champignons jaunes. Certaines étaient petites et dérisoires, rien de plus qu’une bâche de toile tachée pour s’abriter de la pluie et du soleil, mais à côté d’elles se dressaient des tentes casernes assez grandes pour accueillir une centaine de dormeurs, et des pavillons de soie vastes comme des palais, avec des harpies qui brillaient au sommet de leurs mâts de faîte. Certains camps étaient ordonnés, avec des tentes disposées en cercles concentriques autour de la fosse du feu, les armes et les cuirasses entassées autour de l’anneau central, les lignes des chevaux à l’extérieur. Ailleurs, semblait régner un pur chaos.
Les plaines autour de Meereen, sèches et cuites au soleil, s’étiraient, plates et nues, sur de longues lieues dénuées d’arbres, mais les navires yunkaïis avaient apporté du Sud du bois et des peaux de bœufs, assez pour édifier six énormes trébuchets. Ils étaient disposés sur trois côtés de la cité, tous sauf la berge du fleuve, entourés d’amas de pierres brisées et de barils de poix et de résine qui n’attendaient plus qu’une torche. Un des soldats qui escortaient la carriole vit dans quelle direction regardait Tyrion et il lui confia avec orgueil que chacun des trébuchets avait reçu un nom : Brise-Dragon, la Mégère, la Fille de la Harpie, la Méchante Sœur, le Spectre d’Astapor et le Poing de Mazdhan. Dominant de quarante pieds les tentes, les trébuchets constituaient les plus remarquables points de repère du camp des assiégeants. « À leur seule vue, la reine dragon est tombée à genoux, se vanta l’homme. Et elle va rester comme ça, à sucer la noble queue d’Hizdahr, sinon nous réduirons ses murailles en miettes. »
Tyrion vit un grand esclave qu’on fouettait, un coup après l’autre, jusqu’à ce que son dos ne soit plus que du sang et de la viande crue. Une file d’hommes passa, chargés de fers, cliquetant à chaque pas ; ils tenaient des piques et portaient des épées courtes, mais des chaînes les reliaient, poignet à poignet et cheville à cheville. L’air sentait la viande rôtie et il vit un homme écorcher un chien pour le mettre dans la marmite.
Il vit les morts aussi, et entendit les agonisants. Sous la fumée en suspension, l’odeur des chevaux et le vif goût salé de la baie, persistait un remugle de sang et de merde. Une dysenterie, comprit-il, en observant deux épées-louées qui emportaient le cadavre d’un troisième hors d’une tente. Ses doigts commencèrent à s’agiter. La maladie pouvait anéantir une armée plus vite que n’importe quelle bataille, avait-il entendu son père dire, une fois.
Raison de plus pour s’échapper, et vite.
À un quart de mille de là, il trouva une bonne occasion d’y réfléchir. Une foule s’était assemblée autour de trois esclaves capturés pendant une tentative d’évasion. « Je sais que mes petits trésors sont gentils et obéissants, déclara Nourrice. Voyez ce qui arrive à ceux qui essaient de s’enfuir. »
On avait attaché les captifs à une rangée de solives, et un duo de frondeurs les utilisait pour mettre leurs talents à l’épreuve. « Des Tolosiens, leur dit un des gardes. Les meilleurs frondeurs du monde. Ils lancent des balles en plomb mou, plutôt que des cailloux. »
Tyrion n’avait jamais perçu l’intérêt des frondes, alors que les arcs avaient une bien meilleure portée… Mais il n’avait encore jamais vu de Tolosiens à l’œuvre. Leurs balles de plomb causaient énormément plus de dégâts que les pierres lisses employées par d’autres frondeurs, et plus que n’importe quel arc, également. L’une d’elles frappa le genou d’un des captifs, et la rotule explosa dans une gerbe de sang et d’os, qui laissa le bas de la jambe de l’homme pendre par le cordon rouge sombre d’un tendon. Ma foi, en voilà un qui n’ira plus courir, reconnut Tyrion tandis que l’homme se mettait à hurler. Ses cris se mélangèrent dans l’air du matin aux rires des filles de camp et aux malédictions de ceux qui avaient parié une coquette somme que le frondeur manquerait son coup. Sol détourna les yeux, mais Nourrice l’attrapa sous le menton et lui tordit le cou en sens inverse. « Regarde, ordonna-t-il. Toi aussi, l’ours. »
Jorah Mormont leva la tête et dévisagea Nourrice. Tyrion vit la tension dans ses bras. Il va l’étrangler, et ce sera la fin, pour nous tous. Mais le chevalier se borna à grimacer, puis il se tourna pour observer le sanglant spectacle.
À l’est, les massifs remparts de briques de Meereen ondulaient à travers la chaleur matinale. Voilà le refuge que ces pauvres idiots avaient essayé d’atteindre. Mais combien de temps restera-t-il un refuge ?
Les trois candidats à l’évasion étaient morts avant que Nourrice ait repris les rênes. La carriole reprit sa route avec fracas.
Le camp de leur maître se trouvait au sud-est de la Mégère, presque dans son ombre, et s’étalait sur un hectare ou deux. L’humble tente de Yezzan zo Qaggaz se révéla être un palais de soie citron. Des harpies dorées se dressaient sur le mât central de chacun des neuf toits pointus, brillant au soleil. Des tentes plus modestes la cernaient de tous côtés. « Ce sont les lieux où vivent les cuisiniers, les concubines et les guerriers de notre noble maître, et quelques parents en moindre faveur, leur expliqua Nourrice, mais vous aurez le rare privilège de dormir dans le propre pavillon de Yezzan, mes petits chéris. Il prend plaisir à conserver près de lui ses trésors. » Il regarda Mormont en se rembrunissant. « Pas toi, l’ours. Tu es gros et laid, tu seras enchaîné dehors. » Le chevalier ne réagit pas. « Mais d’abord, vous devez tous recevoir vos colliers. »
Les colliers étaient en fer, légèrement dorés pour les faire scintiller à la lumière. Le nom de Yezzan était ciselé dans le métal en glyphes valyriens, et deux minuscules clochettes étaient attachées sous les oreilles, si bien que chaque pas de celui qui le portait produisait un joyeux petit tintement. Jorah Mormont reçut le sien dans un silence morose, mais Sol fondit en larmes tandis qu’on assujettissait le sien. « Qu’il est lourd ! » se plaignit-elle.
Tyrion lui pressa la main. « C’est de l’or massif, mentit-il. À Westeros, des dames de haute naissance rêvent d’un tel collier. » Mieux vaut un collier qu’une marque. On peut toujours retirer un collier. Il se souvint de Shae, et de la façon dont la chaîne d’or avait lui tandis qu’il la serrait de plus en plus étroitement autour de sa gorge.
Ensuite, Nourrice fit attacher les chaînes de ser Jorah à un poteau près du feu des cuisines, tandis qu’il escortait les deux nains à l’intérieur du pavillon du maître et leur indiquait où ils dormiraient, dans une alcôve dotée d’un tapis et séparée de la tente principale par des parois de soie jaune. Ils partageraient cet espace avec d’autres trésors de Yezzan : un gamin avec des jambes torses et velues, des « pattes de bouc » ; une fille à deux têtes, originaire de Mantarys ; une femme à barbe ; et une ondulante créature appelée Douceur qui se vêtait d’opales et de dentelle de Myr. « Vous essayez de décider si je suis un homme ou une femme », leur dit Douceur quand on la présenta aux nains. Puis elle souleva ses jupes et leur montra ce qui se trouvait dessous. « Je suis les deux, et c’est moi que le maître préfère. »