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« Il fait preuve d’idiotie, répliqua Meera. J’avais espéré que, lorsque nous trouverions ta corneille à trois yeux… Et maintenant, je me demande pourquoi nous sommes venus ici. »

Pour moi, pensa Bran. « Ses rêves verts, répondit-il.

— Ses rêves verts. » La voix de Meera avait un ton amer.

« Hodor », dit Hodor.

Meera fondit en larmes.

Bran détesta alors son infirmité. « Ne pleure pas », lui souffla-t-il. Il voulait l’entourer de ses bras, la serrer contre lui, comme sa mère le serrait contre elle à Winterfell quand il s’était fait mal. Elle était là, à peine à quelques pas de lui, mais tellement hors d’atteinte que cela aurait pu être cent lieues. Pour la toucher, il devrait se traîner par terre avec les mains, en halant ses jambes à sa suite. Le sol était rugueux, inégal, et sa progression serait lente, toute en raclements et en cahots. Hodor pourrait la serrer et lui tapoter le dos. Cette idée suscita en Bran une étrange sensation, mais il y pensait encore quand Meera quitta le feu d’un bond, pour repartir dans les ténèbres des tunnels. Il entendit ses pas s’éloigner jusqu’à ce que ne subsistent plus rien que les voix des chanteurs.

La lune formait un croissant, fin et tranchant comme une lame de couteau. Les jours passaient en cohorte, l’un après l’autre, chacun plus court que le précédent. Les nuits s’allongeaient. Aucune lumière solaire n’atteignait jamais les cavernes sous la colline. Aucun clair de lune ne touchait jamais ces salles de pierre. Même les étoiles étaient des étrangères ici. Ces choses appartenaient au monde d’en haut, où le temps exerçait ses cycles de fer, du jour à la nuit au jour à la nuit au jour.

« Il est temps », annonça lord Brynden.

Quelque chose dans sa voix fit courir des doigts de glace sur l’échine de Bran. « Temps de quoi ?

— De passer à l’étape suivante. Pour que tu ailles au-delà du changement de peau et que tu apprennes ce que cela signifie d’être vervoyant.

— Les arbres l’instruiront », déclara Feuille. Elle fit signe et une autre s’avança d’entre les chanteurs, celle dont les cheveux blancs l’avaient fait nommer Boucle-neige par Meera. Elle avait dans les mains une écuelle en barral, gravée d’une douzaine de visages, comme ceux que portaient les arbres-cœur. À l’intérieur se trouvait une pâte blanche, épaisse et lourde, où couraient des veines rouge sombre. « Tu dois manger ceci », expliqua Feuille. Elle tendit à Bran une cuillère en bois.

Le jeune garçon considéra l’écuelle d’un œil dubitatif. « Qu’est-ce que c’est ?

— Une pâte de germes de barral. »

Quelque chose dans l’aspect de la substance donna la nausée à Bran. Les veines rouges n’étaient que de la sève de barral, supposait-il, mais à la lueur de la torche elles avaient une remarquable ressemblance avec le sang. Il plongea la cuillère dans la pâte, puis hésita. « Est-ce que ça va me transformer en vervoyant ?

— C’est ton sang qui fait de toi un vervoyant, répondit lord Brynden. Ceci t’aidera à éveiller tes dons et te mariera aux arbres. »

Bran ne voulait pas se marier à un arbre… mais qui d’autre épouserait un gamin brisé comme lui ? Mille yeux, cent peaux, une sagesse aussi profonde que les racines des arbres anciens. Un vervoyant.

Il mangea.

Ça avait un goût amer, quoique point autant que la pâte de glands. La première cuillerée fut la plus difficile à avaler. Il faillit la rendre aussitôt. La seconde eut meilleur goût. La troisième était presque sucrée. Il enfourna le reste avec avidité. Pourquoi l’avait-il trouvée amère ? La pâte avait un goût de miel, de neige fraîchement tombée, de poivre et de cannelle et du dernier baiser que lui ait jamais donné sa mère. L’écuelle vide lui glissa des doigts et sonna sur le sol de la caverne. « Je ne me sens pas différent. Qu’est-ce qui va se passer, ensuite ? »

Feuille lui toucha la main. « Les arbres t’enseigneront. Les arbres se souviennent. » Il leva une main et les autres chanteurs commencèrent à se déplacer dans la caverne, éteignant les torches une à une. L’obscurité s’épaissit et rampa vers eux.

« Ferme les yeux, dit la corneille à trois yeux. Glisse de ta peau, comme tu le fais quand tu te joins à Été. Mais cette fois-ci, entre plutôt dans les racines. Suis-les à travers la terre, jusqu’aux arbres sur la colline, et dis-moi ce que tu vois. »

Bran ferma les yeux et se dégagea de sa peau. Dans les racines, se répéta-t-il. Dans le barral. Deviens l’arbre. Un instant il vit la caverne dans son manteau noir, il entendit la rivière se précipiter en contrebas.

Puis, d’un seul coup, il se retrouva chez lui.

Lord Eddard Stark était assis sur un rocher à côté du vaste bassin noir dans le bois sacré, les pâles racines de l’arbre-cœur se tordant autour de lui comme les bras noueux d’un vieillard. Glace, sa grande épée, reposait dans le giron de lord Eddard, et il nettoyait la lame avec un chiffon huilé.

« Winterfell », souffla Bran.

Son père leva les yeux. « Qui est là ? » demanda-t-il en se retournant…

… et Bran, effrayé, se retira. Son père, l’étang noir et le bois sacré s’effacèrent et disparurent, et il se retrouva dans la caverne, les épaisses racines pâles de son trône de barral berçant ses membres comme une mère le fait avec son enfant. Une torche s’embrasa devant lui.

« Raconte-nous ce que tu as vu. » De très loin, Feuille passait presque pour une fillette, pas plus âgée que Bran ou qu’une de ses sœurs, mais de près elle semblait bien plus âgée. Elle prétendait avoir vu passer deux cents ans.

Bran avait la gorge très sèche. Il déglutit. « Winterfell. J’étais de retour à Winterfell. J’ai vu mon père. Il n’est pas mort, non, non, je l’ai vu, il est revenu à Winterfell, il est encore en vie.

— Non, assura Feuille. Il n’est plus, mon petit. Ne cherche pas à le rappeler de la mort.

— Mais je l’ai vu. » Bran sentit du bois rugueux se presser contre sa joue. « Il nettoyait Glace.

— Tu as vu ce que tu souhaitais voir. Ton cœur a faim de ton père et de ton foyer, aussi est-ce ce que tu as vu.

— Un homme doit apprendre à regarder avant qu’il puisse espérer voir, déclara lord Brynden. Tu as vu les ombres de jours enfuis, Bran. Tu regardais par les yeux de l’arbre-cœur dans ton bois sacré. Le temps passe de façon différente pour un arbre et pour un homme. Le soleil, la terre, l’eau, voilà ce que comprend un barral, pas les jours, les années ni les siècles. Pour les hommes, le temps est un fleuve. Nous sommes prisonniers de son cours, précipités du passé vers le présent, toujours dans la même direction. La vie des arbres va différemment. Ils s’enracinent, poussent et meurent en un seul endroit, et ce fleuve ne les déplace pas. Le chêne est le gland, le gland est le chêne. Et le barral… Mille années humaines ne sont qu’un moment pour un barral, et par de telles portes, nous pouvons, toi et moi, apercevoir le passé.

— Mais, protesta Bran, il m’a entendu.

— Il a entendu un chuchotement dans le vent, un froissement parmi les feuilles. Tu ne peux lui parler, en dépit de tous tes efforts. Je le sais. J’ai mes propres fantômes, Bran. Un frère que j’adorais, un frère que je haïssais, une femme que je désirais. À travers les arbres, je les vois encore, mais aucune de mes paroles ne les a jamais atteints. Le passé demeure le passé. Nous pouvons en tirer des leçons, mais point le changer.