Jon sourit. « Y en a qui feraient mieux de ne pas dire ça en ma présence. »
Une brusque rafale fit bruyamment claquer la cape d’Edd. « Vaudrait mieux descendre, m’sire. Ce vent pourrait bien nous balancer du Mur, et j’ai jamais réussi à choper le truc, pour voler. »
Ils redescendirent jusqu’au sol par la cage treuillée. Le vent lançait des bourrasques, aussi froid que le souffle du dragon de glace dans les contes que lui racontait sa vieille nourrice, quand Jon était enfant. La lourde cage tanguait. De temps en temps, elle raclait le Mur, provoquant de menues cascades de cristaux de glace qui scintillaient au soleil dans leur chute, comme des éclats de verre brisé.
Le verre, songea Jon, pourrait trouver une utilité, ici. Châteaunoir a besoin d’avoir ses propres jardins sous verre, comme ceux de Winterfell. Nous pourrions faire pousser des légumes, même au plus fort de l’hiver. Le meilleur verre venait de Myr, mais un bon panneau transparent valait son poids en épices, et du verre vert ou jaune ne serait pas aussi efficace. Ce dont nous avons besoin, c’est d’or. Avec assez de fonds, nous pourrions acheter à Myr des apprentis souffleurs de verre et vitriers, les faire venir au nord, et leur offrir la liberté, si en contrepartie ils enseignaient leur art à certaines de nos recrues. Ce serait la bonne manière de procéder. Si nous avions de l’or pour ça. Ce que nous n’avons pas.
Au pied du Mur, il trouva Fantôme en train de se rouler dans un tas de neige. Le loup géant blanc semblait raffoler de la neige fraîche. En voyant Jon, il se remit debout d’un bond et s’ébroua. « Il vient avec vous ? commenta Edd-la-Douleur.
— En effet.
— Il est malin, ce loup. Et moi ?
— Pas toi.
— Il est malin, not’ lord. Fantôme est un meilleur choix. J’ai plus les dents qu’y faut pour mordre du sauvageon.
— Si les dieux sont propices, nous ne rencontrerons pas de sauvageons. Je vais prendre le hongre gris. »
La nouvelle se répandit rapidement dans Châteaunoir. Edd sellait encore le gris quand Bowen Marsh traversa la cour d’un pas martial pour confronter Jon dans l’écurie. « Messire, je souhaiterais que vous vous ravisiez. Les nouvelles recrues peuvent tout aussi bien prononcer leurs vœux dans le septuaire.
— Le septuaire est le séjour des nouveaux dieux. Les anciens vivent dans la forêt, et ceux qui leur rendent hommage prononcent leurs vœux parmi les barrals. Vous le savez aussi bien que moi.
— Satin vient de Villevieille, Arron et Emrick des terres de l’Ouest. Les anciens dieux ne sont pas les leurs.
— Je ne dicte pas aux hommes quels dieux ils doivent adorer. Ils étaient libres de choisir les Sept, ou le Maître de la Lumière de la femme rouge. Ils ont préféré choisir les arbres, avec tous les dangers que cela comporte.
— Le Chassieux est peut-être toujours là-bas, à guetter.
— Le bosquet n’est pas à plus de deux heures à cheval, même avec la neige. Nous devrions être de retour vers minuit.
— Trop long. Ce n’est pas prudent.
— Imprudent, riposta Jon, mais nécessaire. Ces hommes vont jurer leur vie à la Garde de Nuit, rejoignant une fraternité qui remonte en une suite ininterrompue sur des millénaires. Les mots importent, et ces traditions aussi. Elles nous lient tous ensemble, gens de haute comme de basse naissance, jeunes et vieux, petit peuple et nobles. Elles nous font frères. » Il assena à Marsh une claque sur l’épaule. « Je vous le promets, nous reviendrons.
— Si fait, messire, répondit le lord Intendant, mais serez-vous des vivants ou des têtes au bout de piques, aux yeux excavés ? Vous rentrerez à la nuit noire. Les congères montent jusqu’à la taille, par endroits. Je vois que vous prenez avec vous des hommes aguerris, c’est bien, mais Jack Bulwer le Noir connaissait ces bois, lui aussi. Même Benjen Stark, votre propre oncle, il…
— J’ai quelque chose qu’ils n’avaient pas. » Jon tourna la tête et siffla. « Fantôme. À moi. » Le loup géant s’ébroua de la neige de son dos et vint en trottant près de Jon. Les patrouilleurs s’écartèrent pour lui laisser le passage, mais une jument hennit et fit un écart jusqu’à ce que Rory tirât d’un coup sec sur ses rênes. « Le Mur est à vous, lord Bowen. » Il prit son cheval par la bride et le mena à la porte et au couloir gelé qui serpentait sous le Mur.
Au-delà de la glace, se dressaient haut les arbres silencieux, blottis sous d’épaisses capes blanches. Fantôme avançait auprès du cheval de Jon, tandis que les patrouilleurs et les recrues se rangeaient en formation, puis il s’immobilisa et flaira, son souffle givrant dans l’air. « Qu’y a-t-il ? demanda Jon. Quelqu’un ? » Les bois étaient vides où que portât son regard, mais ce n’était pas très loin.
Fantôme bondit vers les arbres, se glissa entre deux pins cagoulés de blanc et disparut dans un nuage de neige. Il veut chasser, mais quoi ? Jon craignait moins pour le loup géant que pour les éventuels sauvageons qu’il pourrait rencontrer. Un loup blanc dans une forêt blanche, aussi silencieux qu’une ombre. Jamais ils ne le verront arriver. Partir à sa recherche était inutile, il le savait. Fantôme rentrerait quand il en aurait envie, et pas avant. Jon pressa du talon son cheval. Ses hommes s’assemblèrent autour d’eux, les sabots de leurs poneys crevant la carapace de glace jusqu’à la neige plus friable au-dessous. Ils entrèrent dans les bois, à un pas régulier, tandis que derrière eux le Mur rapetissait.
Les pins plantons et les vigiers portaient d’épaisses mantes blanches, et des glaçons paraient les ramures nues et brunes des arbres jadis feuillus. Jon dépêcha Tom Graindorge en avant comme éclaireur, bien que le chemin du bosquet blanc, souvent parcouru, leur fût familier. Grand Lideuil et Luke de Longueville se glissèrent dans les taillis à l’est et à l’ouest. Ils allaient flanquer la colonne pour l’avertir de la moindre approche. Tous étaient des patrouilleurs aguerris, armés d’obsidienne autant que d’acier, des trompes de guerre accrochées à leur selle au cas où ils devraient appeler de l’aide.
Les autres aussi étaient de bons éléments. De bons éléments dans un combat, au moins, et loyaux envers leurs frères. Jon ne pouvait pas jurer de ce qu’ils avaient été avant de venir au Mur, mais il ne doutait pas que la plupart eussent des passés aussi noirs que leurs capes. Par ici, c’était le genre d’hommes qu’il voulait voir assurer ses arrières. Leurs cagoules étaient levées pour déjouer la dent du vent et certains s’étaient enveloppé le visage d’une écharpe, masquant leurs traits. Jon les connaissait, néanmoins. Chacun de leurs noms était gravé sur son cœur. Ils étaient ses hommes, ses frères.
Six autres les accompagnaient – un mélange de jeunes et de vieux, de grands et de petits, d’aguerris et de novices. Six pour prononcer les vœux. Tocard avait vu le jour et grandi à La Mole, Arron et Emrick venaient de Belle Île, Satin des bordels de Villevieille, à l’autre extrémité de Westeros. Tous étaient de jeunes gens. Cuirs et Jax étaient plus mûrs, ayant largement dépassé quarante ans, des fils de la forêt hantée, avec leurs propres fils et petits-fils. Ils étaient deux des soixante-trois sauvageons qui avaient suivi Jon Snow jusqu’au Mur, le jour où il avait lancé son appel ; pour l’heure, les deux seuls à décider qu’ils voulaient un manteau noir. Emmett-en-Fer les déclarait tous prêts, du moins autant qu’ils le seraient jamais. Jon, Bowen et lui avaient jaugé chaque homme à son tour pour l’assigner à un ordre particulier : Cuirs, Jax et Emrick, dans les patrouilles ; Tocard dans le génie ; Arron et Satin à l’intendance. L’heure était venue pour eux de prononcer leurs vœux.