Выбрать главу

Le feu au centre du bosquet était une pauvre chose pitoyable, cendres et braises et quelques rameaux cassés se consumant dans la lenteur et la fumée. Même ainsi, il renfermait plus de vie que les sauvageons recroquevillés autour de lui. Un seul d’entre eux réagit quand Jon émergea des taillis. C’était l’enfant, qui se mit à brailler, en empoignant la cape en loques de sa mère. La femme leva les yeux et poussa un cri étranglé. Le bosquet était déjà cerné par des patrouilleurs, qui se coulaient entre les arbres blancs comme l’os, leur acier miroitant dans des mains gantées de noir, prêts au massacre.

Le géant fut le dernier à les remarquer. Il dormait, roulé en boule devant le feu, mais quelque chose le réveilla – le vagissement du marmot, un bruit de neige craquant sous des bottes noires, un souffle subitement retenu. Quand il remua, on aurait dit qu’un quartier de roc avait pris vie. Il se hissa en position assise avec un renâclement, tapotant ses yeux avec des pattes aussi grosses que des jambons, pour les frotter et en chasser le sommeil… jusqu’à ce qu’il vît Emmett-en-Fer, son épée brillant dans sa main. Avec un rugissement, il se remit debout d’un bond, et une de ses mains énormes se referma sur une massue et la brandit avec une saccade.

En réponse, Fantôme montra les crocs. Jon crocha le loup par la peau du cou. « Nous ne voulons pas nous battre, ici. » Ses hommes pourraient abattre le géant, il le savait, mais pas sans pertes. Une fois que le sang aurait coulé, les sauvageons se joindraient à la lutte. La plupart, tous peut-être, périraient ici, et certains de ses frères aussi. « C’est un lieu sacré. Rendez-vous, et nous… »

De nouveau, le géant mugit, un vacarme qui fit frémir les feuilles sur les arbres, et il abattit sa massue contre le sol. La hampe consistait en six pieds de chêne noueux, la tête en une pierre aussi grosse qu’une miche de pain. L’impact fit trembler le sol. Certains des autres sauvageons se précipitèrent vers leurs propres armes.

Jon Snow allait lever Grand-Griffe quand Cuirs, de l’autre côté du bosquet, prit la parole. Ses mots sonnaient rudes et gutturaux, mais Jon en perçut la musique et reconnut la Vieille Langue. Cuirs discourut un long moment. Quand il eut fini, le géant répondit. On aurait dit qu’il grognait, avec des borborygmes en ponctuation, et Jon ne comprit pas un traître mot. Mais Cuirs montra les arbres du doigt et ajouta autre chose, et le géant désigna les arbres, grinça des dents et lâcha sa massue.

« C’est réglé, annonça Cuirs. Ils veulent pas se battre.

— Beau travail. Que lui as-tu dit ?

— Que c’étaient nos dieux, également. Que nous étions venus prier.

— Et nous allons le faire. Rengainez vos lames, tous. Nous ne ferons pas couler le sang ici ce soir. »

Neuf, avait dit Tom Graindorge, et neuf ils étaient, mais deux étaient morts et un autre si faible qu’il aurait pu mourir avant l’aube. Les six restants comprenaient une mère et son enfant, deux vieillards, un Thenn blessé vêtu de bronze cabossé, et un membre du peuple Pied Corné, ses pieds nus si cruellement gelés que Jon sut d’un coup d’œil qu’il ne marcherait plus jamais. La plupart avaient été étrangers les uns aux autres en arrivant dans le bosquet, apprit-il par la suite ; lorsque Stannis avait écrasé l’ost de Mance Rayder, ils avaient fui dans les bois pour échapper au carnage, erré un temps, perdu amis et parents au froid et à la famine, pour échouer enfin ici, trop faibles et trop las pour continuer. « Les dieux sont ici, déclara un des vieillards. L’endroit en valait bien un autre, pour mourir.

— Le Mur ne se trouve qu’à quelques heures au sud, objecta Jon. Pourquoi ne pas demander asile ? D’autres se sont rendus. Même Mance. »

Les sauvageons échangèrent des coups d’œil. Finalement, l’un d’eux répondit : « On a entendu des histoires. Les corbacs, zont fait brûler tous ceux qui se sont rendus.

— Et même Mance en personne », ajouta la femme.

Mélisandre, se dit Jon, toi et ton dieu avez à répondre de tant et plus de choses. « Tous ceux qui souhaitent rentrer avec nous sont les bienvenus. Il y a de la nourriture et un abri à Châteaunoir, et le Mur, pour vous protéger des créatures qui hantent ces bois. Vous avez ma parole, nul ne sera brûlé.

— Parole de corbac, commenta la femme en serrant contre elle son enfant, mais qui nous assure que vous la respecterez ? Zêtes qui ?

— Le lord Commandant de la Garde de Nuit, un fils d’Eddard Stark de Winterfell. » Jon se tourna vers Tom Graindorge. « Demande à Rory et à Pate d’amener les chevaux. Je n’ai pas l’intention de m’attarder ici un instant de plus que nécessaire.

— À vos ordres, m’sire. »

Il ne restait plus qu’une chose avant de pouvoir repartir : ce qui les avait amenés ici. Emmett-en-Fer fit avancer ses protégés et, devant le reste de la compagnie qui observait à distance respectueuse, ils s’agenouillèrent face aux barrals. Les derniers feux du jour s’étaient éteints, désormais ; la seule lumière venait des étoiles au-dessus et de la faible lueur rouge du feu mourant au centre du bosquet.

Avec leurs capuchons noirs et leurs épais manteaux noirs, les six auraient pu être sculptés dans l’ombre. Leurs voix montèrent ensemble, petites dans la vastitude de la nuit. « La Nuit se regroupe, et voici que débute ma garde », récitèrent-ils, comme des milliers d’autres avant eux. La voix de Satin était douce comme un chant, celle de Tocard rauque et hésitante, Arron pépiait nerveusement. « Jusqu’à ma mort, je la monterai. »

Puissent ces morts tarder longtemps. Jon Snow tomba un genou dans la neige. Dieux de mes pères, protégez ces hommes. Et Arya aussi, ma petite sœur, où qu’elle soit. Je vous implore, faites que Mance la retrouve et me la ramène sauve.

« Je ne prendrai femme, ne tiendrai terre, n’engendrerai », jurèrent les recrues, avec des voix qui résonnaient au long des ans et des siècles révolus. « Je ne porterai de couronne, n’acquerrai de gloire. Je vivrai et mourrai à mon poste. »

Dieux du bois, accordez-moi la force d’en accomplir autant, pria en silence Jon Snow. Donnez-moi la force de savoir ce qui doit être accompli et le courage de le réaliser.

« Je suis l’épée dans les ténèbres », récitèrent les six, et il parut à Jon que leurs voix changeaient, acquéraient plus de force, de conviction. « Je suis le veilleur au rempart. Je suis le feu qui flambe contre le froid, la lumière qui rallume l’aube, le cor qui secoue les dormeurs, le bouclier protecteur des royaumes humains. »

Le bouclier protecteur des royaumes humains. Fantôme frotta la truffe contre l’épaule de Jon, et celui-ci passa un bras autour de l’animal. Il sentait le haut-de-chausses pas lavé de Tocard, le baume dont Satin peignait sa barbe, une odeur de peur, rance et âcre, l’écrasant relent musqué du géant. Il entendait le battement de son propre cœur. Quand il regarda de l’autre côté du bosquet la femme et son enfant, les deux vieillards, le Pied Corné avec ses pieds estropiés, il ne vit que des hommes.

« Je voue mon existence et mon honneur à la Garde de Nuit, je les lui voue pour cette nuit-ci comme pour toutes les nuits à venir. »

Jon Snow fut le premier debout. « À présent, relevez-vous hommes de la Garde de Nuit. » Il tendit la main à Tocard pour l’aider à se redresser.