— Ah, voilà l’épine cachée dans la tonnelle, ma reine, répondit Hizdahr zo Loraq. La chose est malheureuse à dire, mais Yunkaï n’a aucune foi en vos promesses. Ils continuent de pincer la même corde de la harpe, une histoire d’émissaire que vos dragons ont fait brûler.
— Seul son tokar a brûlé, riposta Daenerys avec dédain.
— Peu importe, ils n’ont pas confiance en vous. Les hommes de la Nouvelle-Ghis partagent leur avis. Les mots sont du vent, comme vous l’avez si souvent dit vous-même. Aucune de vos paroles n’assurera cette paix, pour Meereen. Vos ennemis exigent des actes. Ils veulent nous voir mariés et me voir couronné roi, pour régner à vos côtés. »
Daenerys remplit à nouveau sa coupe de vin, ne désirant rien tant que lui renverser la carafe sur la tête pour noyer ce sourire fat. « Le mariage ou le carnage. Des noces ou la guerre. Sont-ce là mes choix ?
— Je ne vois qu’un seul choix, Votre Splendeur. Prononçons nos vœux devant les dieux de Ghis et créons ensemble une nouvelle Meereen. »
La reine composait sa réponse quand elle entendit un pas derrière elle. Le repas, supposa-t-elle. Ses cuisiniers lui avaient promis de servir au noble Hizdahr son plat préféré, du chien au miel, farci aux prunes et aux poivrons. Mais quand elle se tourna pour vérifier, ce fut pour voir là ser Barristan, baigné de frais et vêtu de blanc, son épée au côté. « Votre Grâce, dit-il en s’inclinant. Je vous demande pardon de vous déranger, mais j’ai pensé que vous voudriez savoir immédiatement. Les Corbeaux Tornade sont revenus dans la cité, avec des nouvelles de l’ennemi. Les Yunkaïis sont en marche, exactement comme nous le craignions. »
Un bref agacement traversa le noble visage d’Hizdahr zo Loraq. « La reine dîne. Ces épées-louées peuvent attendre. »
Ser Barristan l’ignora. « J’ai demandé à messire Daario de me faire son rapport, comme Votre Grâce l’avait ordonné. Il a ri et déclaré qu’il le rédigerait avec son propre sang si Votre Grâce voulait bien envoyer votre petite scribe lui montrer comment on trace les lettres.
— Du sang ? se récria Daenerys, horrifiée. Est-ce qu’il plaisante ? Non, ne répondez pas, je dois le voir en personne. » C’était une jeune femme, et elle était solitaire ; les jeunes femmes peuvent changer d’avis. « Convoquez mes capitaines et mes commandants. Hizdahr, vous me pardonnerez, je le sais.
— Meereen doit passer avant tout. » Hizdahr sourit avec chaleur. « Nous aurons d’autres nuits. Nous en aurons mille.
— Ser Barristan va vous escorter jusqu’à la sortie. » Daenerys s’en fut en toute hâte, appelant ses caméristes. Pas question d’accueillir en tokar son capitaine à son retour. Finalement, elle essaya une douzaine de robes avant d’en trouver une qui lui plût, mais refusa la couronne que lui présentait Jhiqui.
Lorsque Daario Naharis mit un genou en terre devant elle, Daenerys sentit son cœur tressauter. Il avait les cheveux incrustés de sang séché, et sur sa tempe luisait une profonde coupure, rouge et crue. Sa manche droite était trempée de sang presque jusqu’au coude. « Vous êtes blessé », dit-elle avec un hoquet.
— Ceci ? » Daario se toucha la tempe. « Un arbalétrier a voulu me loger un vireton dans l’œil, mais j’ai galopé plus vite. Je me pressais de rentrer auprès de ma reine, afin de m’exposer à la chaleur de son sourire. » Il secoua sa manche, projetant des gouttelettes rouges. « Ce n’est pas mon sang. Un de mes sergents a estimé que nous devrions passer dans le camp yunkaïi, aussi ai-je plongé la main dans sa gorge pour lui arracher le cœur. J’avais l’intention de l’apporter en présent à ma reine d’argent, mais quatre des Chats m’ont coupé la route et se sont lancés à ma poursuite, en feulant et en crachant. L’un d’eux a failli me rejoindre, alors je lui ai jeté le cœur à la figure.
— Belle vaillance », déclara ser Barristan sur un ton qui suggérait qu’il n’en pensait pas un mot. « Mais avez-vous des nouvelles pour Sa Grâce ?
— De rudes nouvelles, ser Grand-Père. Astapor n’est plus, et les esclavagistes remontent vers le nord en force.
— Ce sont de vieilles nouvelles, et rassises, gronda le Crâne-ras.
— Votre mère en disait autant des baisers de votre père, répliqua Daario. Douce reine, je serais arrivé plus tôt, mais les collines grouillent d’épées-louées yunkaïies. Quatre compagnies libres. Vos Corbeaux Tornade ont dû se tailler un chemin à travers toutes. Il y a plus, et plus grave. Les Yunkaïis font avancer leur ost par la route de la côte, rejoint par quatre légions venues de la Nouvelle-Ghis. Ils ont des éléphants, une centaine, en caparaçon de guerre et tourelles. Des frondeurs tolosiens également, et un détachement de cavalerie qarthienne. Deux légions ghiscaries supplémentaires ont pris la mer à Astapor. Si nos prisonniers ont dit vrai, elles accosteront sur l’autre berge du Skahazadhan, afin de nous couper l’accès de la mer Dothrak. »
Tandis qu’il narrait son rapport, de temps en temps, une goutte de sang rouge vif s’écrasait sur le sol de marbre, et Daenerys faisait une grimace. « Combien d’hommes ont été tués ? demanda-t-elle quand il eut fini.
— Des nôtres ? Je ne me suis pas arrêté pour compter. Nous en avons plus gagné que perdu, cependant.
— De nouveaux tourne-casaque ?
— De nouveaux braves attirés par votre noble cause. Ils plairont à ma reine. L’un d’eux est un manieur de hache des îles du Basilic, une brute, plus énorme que Belwas. Vous devriez le voir. Quelques Ouestriens également, une vingtaine ou davantage. Des déserteurs des Erre-au-Vent, mécontents des Yunkaïis. Ils feront de bons Corbeaux Tornade.
— Si vous le dites. » Daenerys ne vétillerait pas. Sous peu, Meereen aurait sans doute besoin de chaque épée.
Ser Barristan jeta sur Daario un œil noir. « Capitaine, vous avez évoqué quatre compagnies libres. Nous n’en connaissons que trois. Les Erre-au-Vent, les Longues Lances et la Compagnie du Chat.
— Ser Grand-Père sait compter. Les Puînés ont rejoint les Yunkaïis. » Daario détourna la tête et cracha. « Ça, c’est pour Brun Ben Prünh. La prochaine fois que je vois sa sale trogne, j’ouvre le drôle de la gorge à la fourche et je lui arrache son cœur noir. »
Daenerys voulut parler, et ne trouva pas de mots. Elle se souvenait du visage de Ben la dernière fois qu’elle l’avait vu. Un visage chaleureux, un visage auquel je me fiais. Peau sombre et cheveux blancs, le nez cassé, les pattes-d’oie au coin des yeux. Même les dragons appréciaient le vieux Brun Ben, qui aimait se vanter de posséder lui-même une goutte de sang de dragon. Trois trahisons te faut vivre… L’une pour l’or, l’une pour le sang, l’une pour l’amour. Prünh représentait-il la troisième ou la deuxième ? Et dans l’affaire que devenait ser Jorah, son vieil ours bougon ? N’aurait-elle jamais d’ami sur qui compter ? À quoi bon des prophéties, si on ne peut en deviner le sens ? Si j’épouse Hizdahr avant que le soleil se lève, toutes ces armées vont-elles se dissiper comme la rosée du matin et me laissera-t-on régner en paix ?
L’annonce de Daario avait déclenché tout un hourvari. Reznak se lamentait, le Crâne-ras grommelait sur un ton noir, ses Sang-coureurs juraient vengeance. Belwas le Fort martelait du poing son ventre couvert de cicatrices et se promettait de dévorer le cœur de Brun Ben avec des prunes et des oignons. « Je vous en prie », dit Daenerys, mais seule Missandei parut s’en apercevoir. La reine se mit debout. « Silence ! J’en ai assez entendu.