— Votre Grâce. » Ser Barristan posa un genou en terre. « Nous sommes à vos ordres. Que voulez-vous que nous fassions ?
— Continuez comme prévu. Amassez des vivres, autant que vous pourrez. » Si je regarde en arrière, je suis perdue. « Nous devons fermer les portes et placer tous les guerriers sur les remparts. Personne n’entre, personne ne sort. »
Le silence régna un instant dans la salle. Les hommes s’entre-regardèrent. Puis Reznak demanda : « Et les Astaporis ? »
Elle avait envie de hurler, de grincer des dents, de déchirer ses vêtements et de marteler le sol. Mais elle dit : « Fermez les portes. Faudra-t-il que je le répète une troisième fois ? » Ils étaient ses enfants, mais elle ne pouvait pas les aider, à présent. « Laissez-moi. Daario, restez. Il faut laver cette entaille, et j’ai d’autres questions à vous poser. »
Les autres s’inclinèrent et sortirent. Daenerys guida Daario Naharis pour monter les marches menant à sa chambre à coucher, où Irri nettoya sa coupure avec du vinaigre et Jhiqui la banda avec du lin blanc. Lorsque ce fut fait, Daenerys congédia également ses caméristes. « Vos vêtements sont souillés de sang, dit-elle à Daario. Retirez-les.
— Seulement si tu fais de même. » Il l’embrassa.
Les cheveux de Daario sentaient le sang, la fumée et le cheval, et sa bouche était dure et brûlante contre celle de Daenerys. Dans ses bras, elle trembla. Lorsqu’ils s’écartèrent, elle lui avoua : « J’ai cru que ce serait toi qui me trahirais. Une fois pour le sang, une pour l’or et une pour l’amour, avaient prédit les conjurateurs. J’ai cru… Je n’ai jamais pensé à Brun Ben. Même mes dragons semblaient lui faire confiance. » Elle attrapa son capitaine par les épaules. « Promets-moi que tu ne te retourneras jamais contre moi. Je ne pourrais le supporter. Promets-moi.
— Jamais, mon amour. »
Elle le crut. « J’ai juré d’épouser Hizdahr zo Loraq s’il me donnait quatre-vingt-dix jours de paix, mais à présent… Je t’ai voulu dès la première fois que je t’ai vu, mais tu étais une épée-louée, changeant, fourbe. Tu te vantais d’avoir eu cent femmes.
— Cent ? » Daario rit doucement dans sa barbe mauve. « J’ai menti, douce reine. J’en ai eu mille. Mais jamais aucun dragon. »
Elle leva les lèvres vers les siennes. « Qu’attends-tu ? »
Le prince de Winterfell
Une croûte de cendre noire et froide tapissait l’âtre, la salle n’avait d’autre chauffage que des chandelles. Chaque fois que s’ouvrait une porte, les flammes s’inclinaient et frissonnaient. La promise aussi frissonnait. On l’avait habillée de blanche laine d’agneau bordée de dentelle. Ses manches et son corset étaient brodés de perles d’eau douce, et, à ses pieds, elle portait des sandales en daim blanc – jolies, mais point chaudes. Elle avait la face blême, exsangue.
Un visage taillé dans la glace, songea Theon Greyjoy en lui drapant les épaules d’une cape bordée de fourrure. Un cadavre enseveli sous la neige. « Madame, il est l’heure. » Par la porte, la musique les appelait, le luth, la cornemuse et le tambour.
La promise leva les yeux. Des yeux marron, brillant à la lueur des chandelles. « Je serai pour lui une bonne épouse, et f… fidèle. Je… je le satisferai et je lui donnerai des fils. Je serai meilleure épouse que la véritable Arya aurait pu l’être, il verra. »
Ce genre de discours va te faire tuer, ou pire. Une leçon qu’il avait apprise en étant Schlingue. « Vous êtes la véritable Arya, madame. Arya de la maison Stark, fille de lord Eddard et héritière de Winterfell. » Son nom, il fallait qu’elle sache son nom. « Arya sous-mes-pieds. Votre sœur vous appelait Arya Ganache.
— C’est moi qui ai inventé ce surnom-là. Elle avait la mine allongée, comme un cheval. Pas moi. J’étais jolie. » Des larmes lui coulèrent enfin des yeux. « Jamais je n’ai été belle comme Sansa, mais tout le monde me disait jolie. Est-ce que lord Ramsay me trouve jolie ?
— Oui, mentit-il. Il me l’a dit.
— Mais il sait qui je suis. Qui je suis pour de bon. Je le vois quand il pose les yeux sur moi. Il a l’air tellement en colère, même quand il sourit, mais ce n’est pas ma faute. On raconte qu’il aime faire du mal aux gens.
— Vous ne devriez pas écouter de tels… mensonges, madame.
— On raconte qu’il vous a fait du mal. Vos mains, et… »
Il avait la bouche sèche. « Je… je l’ai mérité. Je l’ai mis en colère. Il ne faut pas que vous le mettiez en colère. Lord Ramsay est un… un homme doux, et aimable. Donnez-lui satisfaction et il sera bon pour vous. Soyez bonne épouse.
— Aidez-moi. » Elle se raccrocha à lui. « De grâce. J’avais coutume de vous regarder dans la cour jouer avec vos épées. Vous étiez tellement beau. » Elle lui pressa le bras. « Si nous nous enfuyions, je pourrais être votre épouse, ou votre… votre catin… tout ce que vous voulez. Vous pourriez être mon homme. »
Theon arracha son bras à son étreinte. « Je ne suis pas un… Je ne suis l’homme de personne. » Un homme lui viendrait en aide. « Soyez… soyez Arya, c’est tout, soyez son épouse. Contentez-le, ou… contentez-le, simplement, et cessez de répéter que vous êtes quelqu’un d’autre. » Jeyne, son nom est Jeyne, ça commence comme gémir. La musique se faisait plus insistante. « Il est temps. Essuyez ces larmes de vos yeux. » Des yeux marron. Ils devraient être gris. Quelqu’un va le voir. Quelqu’un va se souvenir. « Bien. À présent, souriez. »
La jeune fille s’y efforça. En tremblant, ses lèvres se tordirent vers le haut, se crispèrent, et il vit ses dents. De jolies dents blanches, songea-t-il, mais si elle le met en colère, elles ne resteront pas jolies longtemps. Lorsqu’il poussa la porte et l’ouvrit, trois des quatre chandelles en furent soufflées. Il mena la promise dans la brume, où attendaient les invités de la noce.
« Pourquoi moi ? avait-il demandé quand lady Dustin lui avait annoncé qu’il devait accorder la main de la mariée.
— Son père est mort, ainsi que tous ses frères. Sa mère a péri aux Jumeaux. Ses oncles sont perdus, morts ou captifs.
— Elle a encore un frère. » Elle a encore trois frères, aurait-il pu dire. « Jon Snow fait partie de la Garde de Nuit.
— Un demi-frère, né bâtard et juré au Mur. Vous étiez pupille de son père, ce qu’elle a de plus proche d’un parent survivant. Rien de plus approprié que vous accordiez sa main en mariage. »
Ce qu’elle a de plus proche d’un parent survivant. Theon Greyjoy avait grandi avec Arya Stark. Theon saurait reconnaître une imposture. Si on le voyait accepter la feinte fille de Bolton comme étant Arya, les seigneurs nordiens qui s’étaient réunis pour porter témoignage de l’alliance n’auraient aucun motif de douter de sa légitimité. Stout et Ardoise, Pestagaupes Omble, ces querelleurs de Ryswell, les hommes de Corbois et les cousins Cerwyn, le gras lord Wyman Manderly… pas un d’entre eux n’avait connu les filles de Ned Stark à moitié si bien que lui. Et si quelques-uns entretenaient un doute par-devers eux, ils seraient assurément assez avisés pour garder ces soupçons pour eux.
Ils se servent de moi pour voiler leur tromperie, ils parent leur mensonge de mon propre visage. Voilà donc pourquoi Roose Bolton l’avait de nouveau habillé en seigneur, pour jouer son rôle dans cette farce de baladins. Une fois que ce serait accompli, une fois que leur fausse Arya serait épousée et dépucelée, Bolton n’aurait plus besoin de Theon Tourne-Casaque. « Sers-nous en cette affaire et, une fois Stannis vaincu, nous débattrons de la meilleure manière de te rétablir sur le trône de ton père », lui avait assuré Sa Seigneurie de sa douce voix, une voix faite pour les mensonges et les susurrements. Theon n’en avait jamais cru un mot. Il allait danser cette fois sur leur musique parce qu’il n’avait pas le choix, mais ensuite… Il me rendra alors à Ramsay, se disait-il, et Ramsay prélèvera quelques doigts supplémentaires et me changera une fois de plus en Schlingue. À moins que les dieux ne soient cléments, et que Stannis Baratheon ne s’abatte sur Winterfell pour tous les passer au fil de l’épée, lui compris. C’était ce qu’il avait à espérer de mieux.