La température était plus douce dans le bois sacré, si curieux que cela parût. Au-delà de ses confins, une sévère gelée blanche enserrait Winterfell. Le verglas rendait les chemins traîtres, et le givre scintillait au clair de lune sur les carreaux brisés des jardins d’hiver. Des volées de neige sale s’étaient accumulées contre les murs, comblant chaque creux et chaque recoin. Certaines atteignaient une telle hauteur qu’elles masquaient les portes derrière elles. Sous la neige reposaient des cendres grises et des charbons et, ici ou là, une poutre noircie ou un monticule d’os ornés de lambeaux de peau et de cheveux. Des glaçons longs comme des pertuisanes pendaient des remparts et frangeaient les tours comme les poils de barbe blancs et raides d’un vieil homme. Mais à l’intérieur du bois sacré, le sol restait préservé du gel, et de la vapeur montait des étangs chauds, tiède comme un souffle de bébé.
La promise était vêtue de blanc et gris, les couleurs qu’aurait portées la véritable Arya si elle avait vécu assez pour se marier. Theon arborait le noir et l’or, sa cape attachée au niveau de l’épaule par une grossière seiche de fer que lui avait assemblée à coups de mail un forgeron de Tertre-bourg. Mais sous la cagoule, Theon avait le cheveu blanc et rare, et sa chair présentait la teinte grisâtre qu’ont les vieillards. Enfin Stark, se dit-il. Se donnant le bras, la promise et lui franchirent une arche de pierre, tandis que des mèches de brouillard vaguaient autour de leurs jambes. Le tambour battait avec la trépidation d’un cœur de pucelle, l’invite de la cornemuse sonnait haut et doux. Au-dessus des ramures, flottait dans le ciel obscur un croissant de lune, à demi masqué par le brouillard, comme un œil qui observait au travers d’un voile de soie.
Theon Greyjoy n’était pas étranger à ce bois sacré. Enfant, il avait joué ici à faire ricocher des pierres plates sur l’étang froid et noir sous le barral, cachant ses trésors dans une souche de chêne ancien, traquant les écureuils avec un arc qu’il avait lui-même fabriqué. Plus tard, plus vieux, il avait baigné ses ecchymoses dans les sources chaudes après maintes sessions dans la cour avec Robb, Jory et Jon Snow. Parmi ces marronniers, ormes et pins plantons, il avait trouvé des lieux secrets où se cacher quand il voulait être seul. La toute première fois qu’il avait embrassé une fille, c’était ici. Plus tard, une autre fille l’avait fait homme sur une couverture déchirée à l’ombre de ce haut vigier gris-vert.
Pourtant, il n’avait jamais vu le bois sacré ainsi – gris et fantomatique, gorgé de brumes tièdes, de lueurs flottantes et de murmures qui semblaient sourdre de partout et nulle part. Sous les arbres fumaient les sources chaudes. De tièdes vaperolles montaient du sol, emmaillotant les arbres dans leur exhalaison moite, rampant à flanc de murailles pour tirer de grises tentures sur les meurtrières.
Il y avait un chemin approximatif, un vague sentier sinueux de pierres fendues couvertes de mousse, à demi enfouies sous les feuilles mortes et la terre apportées par les vents, et que rendaient plus périlleuses d’épaisses racines brunes qui les déchaussaient par en dessous. Il guida la promise sur le parcours. Jeyne, son nom est Jeyne, ça commence comme geindre. Mais il ne devait pas avoir de telles pensées. Si ce nom venait à franchir ses lèvres, cela pourrait lui coûter un doigt ou une oreille. Il marchait lentement, en assurant chaque pas. La perte de ses orteils le faisait clopiner, quand il pressait le pas ; il ne devait surtout pas trébucher. Qu’un pas de travers s’en vienne gâcher le mariage de lord Ramsay, et lord Ramsay pourrait bien rectifier ce genre de bévue en écorchant le pied coupable.
Les brouillards étaient si épais que seuls apparaissaient les plus proches arbres ; au-delà se dressaient de hautes ombres et de pâles lueurs. Des chandelles vacillaient au fil du sentier tortueux et parmi les arbres, blêmes lucioles qui flottaient dans la tiédeur d’un potage gris. On croyait voir un étrange au-delà, un lieu intemporel entre les mondes, où les damnés, inconsolables, errent un temps avant de trouver leur chemin vers les profondeurs de l’enfer que leur avaient valu leurs péchés. Sommes-nous donc tous morts ? Stannis est-il venu tous nous occire pendant notre sommeil ? La bataille est-elle encore à venir, ou a-t-elle déjà été livrée et perdue ?
Çà et là une torche flambait avec voracité, jetant ses reflets rougeoyants sur le visage des invités de la noce. La façon qu’avaient les brumes de réfléchir les balancements de la lumière donnait à leurs traits une contenance bestiale, semi-humaine, distordue. Lord Stout devint un molosse, le vieux lord Locke un vautour, Pestagaupes Omble une gargouille, Grand Walder un goupil, Petit Walder un taureau rouge auquel ne manquait que l’anneau dans les naseaux. Le visage de Roose Bolton lui-même formait un masque pâle et gris, avec deux éclats de glace sale à l’endroit où auraient dû se trouver ses yeux.
Au-dessus de leurs têtes, les arbres étaient garnis de corbeaux, ébouriffant leur plumage tout en se tassant le long des ramures nues et brunes, pour contempler d’en haut toute la cérémonie. Les oiseaux de mestre Luwin. Luwin était mort, et sa tour de mestre dévastée par le feu ; pourtant, les corbeaux s’attardaient. Ils sont ici chez eux. Theon se demanda à quoi ça pouvait ressembler, d’être chez soi.
Puis les brouillards s’écartèrent, comme un rideau s’ouvrant sur un spectacle de baladins afin de révéler un nouveau tableau. L’arbre-cœur apparut devant eux, étalant largement ses branches osseuses. Des feuilles mortes couvraient les parages du large tronc blanc en jonchées de rouge et de brun. C’était là que les corbeaux se serraient le plus densément, marmonnant entre eux dans la langue secrète des voleurs. Ramsay Bolton se tenait au-dessous d’eux, portant de hautes bottes de cuir souple gris, et un pourpoint en velours noir avec des crevés de soie rose, rutilant de larmes en grenat. Un sourire dansait sur son visage. « Qui va là ? » Il avait les lippes humides, la gorge rouge au-dessus de son col. « Qui s’avance devant le dieu ? »
Theon lui répondit. « Arya de la maison Stark vient ici se marier. Une femme accomplie et fleurie, de naissance légitime et noble, elle vient implorer la bénédiction des dieux. Qui vient la revendiquer ?
— Moi. Ramsay de la maison Bolton, sire de Corbois, héritier de Fort-Terreur. Je la revendique. Qui l’accorde ?
— Theon de la maison Greyjoy, qui fut pupille de son père. » Il se tourna vers la promise. « Lady Arya, voulez-vous prendre cet homme pour époux ? »
Elle leva les yeux vers les siens. Des yeux marron, et non gris. Sont-ils donc tous si aveugles ? Un long moment, elle ne dit rien, mais ces yeux l’imploraient. Voilà ta chance, songea-t-il. Dis-leur. Dis-leur maintenant. Crie ton nom devant eux tous, dis-leur que tu n’es pas Arya Stark, que le Nord en entier sache comment on t’a forcée à jouer ce rôle. Bien entendu, cela signifierait sa mort et celle de Theon, mais Ramsay, dans son courroux, pourrait les tuer tous deux rapidement. Les anciens dieux du Nord leur accorderaient peut-être cette petite faveur.