« Je le prends », répondit la promise dans un souffle.
Tout autour d’eux des lueurs piquetaient le brouillard, cent chandelles pâles comme des étoiles voilées. Theon recula d’un pas, et Ramsay et sa promise joignirent les mains et vinrent s’agenouiller devant l’arbre-cœur, inclinant leurs chefs en signe de soumission. Les yeux rouges sculptés du barral les considéraient, sa grande bouche rouge ouverte comme dans un rire. En haut dans les ramures, un corbeau croassa.
Après un moment de prière silencieuse, l’homme et la femme se relevèrent. Ramsay défit la cape que Theon avait passée quelques instants plus tôt sur les épaules de la promise, sa cape lourde de laine blanche bordée de fourrure grise, blasonnée du loup-garou de la maison Stark. Il assujettit en place une cape rose, éclaboussée de grenats rouges semblables à ceux de son pourpoint. Sur le dos figurait l’Écorché de Fort-Terreur travaillé en un cuir écarlate et raide, sévère et atroce.
Aussi vite que cela, tout fut terminé. Dans le Nord, on concluait les mariages plus promptement. Une conséquence du manque de prêtres, supposait Theon, mais quelle que fût la raison, cela lui apparut comme une miséricorde. Ramsay Bolton souleva son épouse dans ses bras et s’avança avec elle à travers les brouillards. Lord Bolton et sa lady Walda les suivirent, puis les autres. Les musiciens recommencèrent à jouer, et Abel le barde entonna Deux cœurs qui battent comme un seul. Deux de ses femmes unirent leurs voix pour composer une plaisante harmonie.
Theon se surprit à se demander s’il ne devrait pas prononcer une prière. Les dieux anciens m’entendraient-ils, si je m’y essayais ? Ils n’étaient pas ses dieux, ne l’avaient jamais été. Il était fer-né, un fils de Pyk, son dieu était le dieu Noyé des îles… Mais Winterfell se trouvait à bien des lieues de la mer. Voilà toute une vie qu’un dieu ne l’avait pas entendu. Il ne savait ni qui il était, ni ce qu’il était, pourquoi il vivait encore, ni même pourquoi il était né.
« Theon », sembla chuchoter une voix.
Sa tête se redressa d’un coup. « Qui a dit ça ? » Il ne voyait que les arbres et le brouillard qui les nappait. La voix était ténue comme un froissement de feuilles, froide comme la haine. La voix d’un dieu, ou celle d’un spectre. Combien avaient trouvé la mort le jour où il s’était emparé de Winterfell ? Combien encore le jour où il l’avait perdue ? Le jour où Theon Greyjoy était mort, pour renaître Schlingue. Schlingue, Schlingue, ça commence comme châtiment.
Subitement, il ne voulait plus rester ici.
Une fois sorti du bois sacré, le froid fondit sur lui comme un loup affamé et le saisit dans ses mâchoires. Il baissa la tête face au vent et se dirigea vers la grande salle, se hâtant en suivant la longue enfilade de chandelles et de flambeaux. La glace crissait sous ses bottes, et une soudaine rafale rejeta sa cagoule en arrière, comme si un fantôme s’en était saisi avec des doigts de givre, avide de contempler son visage.
Winterfell était pleine de spectres, pour Theon Greyjoy.
Ce n’était pas le château dont il avait gardé le souvenir à l’été de sa jeunesse. Les lieux étaient balafrés et brisés, plus ruine que redoute, un antre de corbeaux et de cadavres. Le grand rempart double se dressait encore, car le granit ne cède pas aisément au feu, mais la plupart des tours et des donjons intérieurs avaient perdu leur toit. Quelques-uns s’étaient effondrés. Le chaume et le bois avaient été la proie des flammes, entièrement ou en partie, et sous les carreaux brisés des jardins de verre, les fruits et les légumes qui auraient nourri le château au cours de l’hiver étaient morts, noirs, gelés. Des tentes emplissaient la cour, à demi enfouies sous la neige. Roose Bolton avait introduit son ost dans les murs, accompagné de ses amis les Frey ; des milliers se pelotonnaient au sein des ruines, comblant chaque cour, dormant dans les caves, sous des tours décoiffées ou dans des bâtiments abandonnés depuis des siècles.
Des panaches de fumée grise montaient en serpentant des cuisines reconstruites et du donjon des baraquements, couvert de nouveau. Chemins de ronde et créneaux se couronnaient de neige et s’enguirlandaient de glaçons. Winterfell avait été vidée de toute couleur, pour ne plus laisser que du gris et du blanc. Les couleurs des Stark. Theon ne savait pas s’il devait y voir une menace ou un réconfort. Le ciel lui-même était gris. Gris, gris, toujours plus gris. Le monde entier est gris, partout où l’on regarde, tout est gris, hormis les yeux de la mariée. Elle avait les yeux marron. De grandes prunelles marron remplies de peur. Il n’était pas juste qu’elle quêtât un secours auprès de lui. Que s’imaginait-elle ? Qu’il allait siffler un cheval ailé et qu’il s’envolerait avec elle hors d’ici, comme un héros de ces histoires qu’elle et Sansa aimaient tant ? Il ne pouvait même pas se secourir lui-même. Schlingue, Schlingue, ça commence comme chétif.
Tout autour de la cour, des morts pendaient à demi gelés au bout de cordes de chanvre, leur visage gonflé blanc de givre. Winterfell grouillait de réfugiés, lorsque l’avant-garde de Bolton avait atteint le château. Plus de deux douzaines qu’on avait chassés à la pointe des piques des nids qu’ils s’étaient aménagés au creux des donjons et des tours à demi en ruine. Les plus hardis et les plus agressifs avaient été pendus, les autres mis au travail. Servez bien, leur avait annoncé lord Bolton, et je me montrerai clément. La pierre et les madriers abondaient, avec le Bois-aux-Loups si proche. De solides portes neuves avaient été les premières dressées en place, pour remplacer celles qui avaient brûlé. Ensuite, le toit effondré de la grande salle avait été déblayé, et un nouveau installé en hâte à la place. Une fois le travail achevé, lord Bolton avait pendu les ouvriers. Fidèle à sa parole, il s’était montré clément et n’en avait pas écorché un seul.
À ce moment-là était arrivé le reste de l’armée de Bolton. Ils avaient hissé le cerf et le lion du roi Tommen au-dessus des murailles de Winterfell, tandis que le vent soufflait du nord en hurlant et, au-dessous, l’écorché de Fort-Terreur. Theon était venu dans l’équipage de Barbrey Dustin, avec Sa Seigneurie elle-même, ses recrues levées à Tertre-bourg et la future épouse. Lady Dustin avait insisté pour avoir la garde de lady Arya jusqu’au moment où elle serait mariée, mais le moment en question était désormais du passé. Elle appartient dorénavant à Ramsay. Elle a prononcé le serment. Grâce à ce mariage, Ramsay serait sire de Winterfell. Tant que Jeyne prenait garde à ne point l’irriter, il ne devrait avoir aucune raison de lui porter atteinte. Arya. Son nom est Arya.
Même dans leurs gants doublés de fourrure, les mains de Theon avaient commencé à palpiter de douleur. C’étaient souvent des mains qu’il souffrait le plus, en particulier de ses doigts absents. Y avait-il vraiment eu un temps où les femmes désiraient ses caresses ? Je me suis fait prince de Winterfell, songea-t-il, et tout le reste a découlé de là. Il avait cru que les hommes chanteraient ses exploits un siècle durant et conteraient ses hauts faits. Mais si l’on parlait désormais de lui, c’était pour le nommer Theon Tourne-Casaque, et les contes qu’on colportait parlaient de sa traîtrise. Jamais je n’ai été ici chez moi. J’y étais otage. Lord Stark ne l’avait pas traité cruellement, mais la longue ombre d’acier de sa grande épée avait toujours reposé entre eux. Il était aimable avec moi, mais jamais chaleureux. Il savait qu’un jour il devrait peut-être m’exécuter.