Theon garda les yeux baissés en traversant la cour, zigzaguant entre les tentes. Dans cette cour j’ai appris à me battre, se disait-il en se remémorant les chaudes journées d’été qu’il avait passées à affronter Robb et Jon Snow sous les yeux vigilants du vieux ser Rodrik. C’était à l’époque où il était entier, où il pouvait saisir la poignée d’une épée aussi bien que n’importe qui. Mais la cour gardait aussi de plus noirs souvenirs. C’était ici qu’il avait rassemblé les gens de Stark, la nuit où Bran et Rickon avaient fui le château. Ramsay était alors Schlingue, debout près de lui, à lui souffler d’écorcher quelques-uns de ses captifs pour leur faire dire où avaient fui les garçons. On n’écorchera personne dans le Nord tant que je gouvernerai Winterfell, avait riposté Theon, sans imaginer que son règne serait si bref. Aucun d’eux ne m’a aidé. Je les connaissais depuis la moitié de ma vie et aucun d’eux ne m’a aidé. Et cependant, il avait agi de son mieux pour les protéger, mais une fois que Ramsay avait déposé le visage de Schlingue, il avait tué tous les hommes, ainsi que les Fer-nés de Theon. Il a mis le feu à mon cheval. C’était la dernière vision qu’il avait eue, le jour où le château était tombé : Blagueur embrasé, les flammes bondissant sur sa crinière tandis qu’il se cabrait en hurlant, ses yeux blancs de terreur. Ici, dans cette même cour.
Les portes de la grande salle se dressaient devant lui ; nouvellement construites pour remplacer celles qui avaient brûlé, elles lui paraissaient grossières et laides, des planches nues jointoyées à la hâte. Deux lanciers les gardaient, voûtés et grelottant sous leurs épaisses capes en fourrure, leurs barbes caparaçonnées de glace. Ils jetèrent à Theon un regard plein de ressentiment quand celui-ci gravit les marches en boitillant, poussa la porte de droite et se coula à l’intérieur.
Une bienheureuse chaleur régnait dans la salle éclairée à la lumière des flambeaux, encombrée comme il ne l’avait jamais vue. Theon laissa la douceur l’envelopper, puis il se dirigea vers l’avant de la salle. Des hommes étaient assis, genou à genou, tassés si serré sur les bancs que les serveurs devaient se frayer un passage entre eux. Même au haut bout de la table les chevaliers et les lords disposaient de moins d’espace que d’ordinaire.
En haut, près de l’estrade, Abel touchait les cordes de son luth et chantait Belles pucelles d’été. Il se prétend barde. Au vrai, il est plutôt maquereau. Lord Manderly avait amené de Blancport des musiciens, mais aucun qui chantât. Aussi, quand Abel s’était présenté aux portes avec un luth et six femmes, avait-il été accueilli chaleureusement. « Deux sœurs, deux filles, une épouse et ma vieille mère », assurait le chanteur, bien qu’aucune d’elles ne lui ressemblât. « Les unes dansent, les autres chantent, une joue de la cornemuse et l’autre du tambour. Elles sont fines lavandières, au surplus. »
Barde ou maquereau, Abel avait une voix tolérable et un jeu plaisant. Ici, parmi les ruines, personne ne pouvait espérer mieux.
Au long des murs s’exposaient les bannières : les têtes de cheval des Ryswell en or, brun, gris et noir ; le rugissant géant de la maison Omble ; la main de pierre de la maison Flint, de Pouce-Flint ; l’orignac de Corbois et le triton de Manderly ; la hache de combat noire de Cerwyn et les pins de Tallhart. Toutefois, leurs vifs coloris ne pouvaient couvrir entièrement les murs noircis derrière elles, ni les planches qui colmataient les béances où s’ouvraient autrefois des fenêtres. Même le toit sonnait faux, avec ses solives neuves en bois brut, légères et claires à la place des anciennes poutres, pratiquement badigeonnées de noir par des siècles de fumée.
Les plus amples bannières se trouvaient derrière l’estrade, où le loup-garou de Winterfell et l’écorché de Fort-Terreur étaient accrochés derrière l’épouse et son mari. La vision de la bannière des Stark affecta Theon plus qu’il ne s’y attendait. Non, ça ne va pas, comme ses yeux. La maison Poole avait pour armes un besant bleu sur champ blanc, avec un trescheur gris. Voilà les armes qu’ils auraient dû exposer.
« Theon Tourne-Casaque », commenta quelqu’un sur son passage. D’autres se détournèrent à sa vue. L’un cracha. Et pourquoi non ? Il était le traître qui avait pris Winterfell par rouerie, tué ses frères adoptifs, envoyé son propre peuple se faire écorcher à Moat Cailin, et livré sa sœur adoptive à la couche de lord Ramsay. Roose Bolton pouvait se servir de lui, mais de vrais Nordiens se devaient de le mépriser.
Les orteils manquants de son pied gauche lui avaient laissé la démarche tordue, malhabile, bouffonne à regarder. Dans son dos, il entendit rire une femme. Même ici, dans le cimetière à demi gelé qu’était la forteresse cernée par la neige, la glace et la mort, il y avait des femmes. Des lavandières. C’était façon courtoise de désigner les femmes de camp, ce qui était façon courtoise de dire putains.
D’où elles venaient, Theon n’en avait aucune idée. Elles semblaient apparaître spontanément, comme les vers sur une charogne, ou les corbeaux après la bataille. Chaque armée les attirait. Certaines étaient des putains endurcies capables de baiser vingt hommes en une nuit et de les faire rouler sous la table à force de boisson. D’autres paraissaient innocentes autant que sont pucelles, mais ce n’était qu’artifice de leur commerce. D’aucunes étaient des épouses de camp, liées aux soldats qu’elles suivaient par des mots chuchotés devant l’un ou l’autre dieu, mais condamnées à être oubliées dès que la guerre s’achèverait. Elles réchauffaient la couche de l’homme la nuit, ravaudaient les trous de ses bottes le matin, cuisinaient son repas le crépuscule venu, et pilleraient son corps la bataille finie. Certaines accomplissaient même un brin de lessive. Avec elles, une fois sur deux, venaient des enfants bâtards, de misérables créatures, crasseuses, nées dans l’un ou l’autre camp. Et même ceux-là se gaussaient de Theon Tourne-Casaque. Eh bien, qu’ils rient. Son orgueil avait péri ici, à Winterfell ; il n’y avait pas la place pour de telles considérations dans les cachots de Fort-Terreur. Quand on a connu le baiser d’un couteau d’écorcheur, le rire perd toute capacité à blesser.
La naissance et le sang lui ouvraient droit à un siège sur l’estrade, à l’extrémité du haut bout de la table, près d’un mur. À sa gauche était assise lady Dustin, comme toujours vêtue de laine noire, à la coupe sévère et sans ornements. À sa droite ne siégeait personne. Ils craignent tous que le déshonneur ne déteigne sur eux. S’il avait osé, il en aurait ri.
La mariée occupait la place la plus honorifique, entre Ramsay et son père. Elle resta assise, les yeux baissés, tandis que Roose Bolton les invitait à boire à lady Arya : « Par ses enfants, nos deux anciennes maisons ne feront plus qu’une, dit-il, et la longue inimitié entre Stark et Bolton prendra fin. » Il parlait d’une voix si douce que la salle se tut tandis que les hommes tendaient l’oreille. « Je regrette que notre bon ami Stannis n’ait pas encore jugé utile de se joindre à nous, poursuivit-il, suscitant une vaguelette de rires, car je sais que Ramsay espérait présenter sa tête à lady Arya en cadeau de noces. » Les rires redoublèrent. « Nous lui offrirons un accueil splendide quand il arrivera, bien digne de véritables Nordiens. En attendant ce jour, mangeons, buvons et éjouissons-nous… Car l’hiver est presque là, mes amis, et nombre d’entre nous ne vivront pas pour voir le printemps. »