— Ils guérissent », répondit Theon. Cela semblait être ce qu’on attendait de lui.
« Ils guérissent, certes. Je n’ai jamais dit qu’ils n’étaient pas subtils. Ils s’occupent de nous quand nous sommes malades, blessés, ou désemparés par la maladie d’un parent ou d’un enfant. Chaque fois que nous sommes les plus faibles, les plus vulnérables, ils sont là. Parfois, ils nous guérissent et nous en sommes reconnaissants, comme il se doit. Lorsqu’ils échouent, ils nous consolent dans notre chagrin, et de cela aussi, nous leur sommes reconnaissants. Par gratitude, nous leur attribuons une place sous notre toit et nous les mettons dans la confidence de toutes nos hontes et tous nos secrets, nous leur donnons une place à chaque conseil. Et avant qu’il soit tard, le gouvernant est devenu gouverné.
» C’est ainsi qu’il en allait avec lord Rickard Stark. Mestre Walys, s’appelait son rat gris. Et n’est-ce point ingénieux, cette façon qu’ont les mestres de n’aller que sous un seul nom, même ceux qui en possédaient deux en arrivant à la Citadelle ? De la sorte, nous ne savons ni qui ils sont vraiment, ni d’où ils viennent… Mais avec assez d’entêtement, on peut quand même le découvrir. Avant de forger sa chaîne, mestre Walys était connu sous le nom de Walys Flowers. Flowers, Hill, Rivers, Snow… nous donnons ces noms aux enfants de vile naissance afin de marquer leur nature, mais ils sont prompts à s’en dépouiller. Walys Flowers avait une fille Hightower pour mère… et un archimestre de la Citadelle comme père, selon la rumeur. Les rats gris ne sont point si chastes qu’ils voudraient nous en faire accroire. Les mestres de Villevieille sont les pires de tous. Une fois qu’il a eu forgé sa chaîne, son père secret et ses amis n’ont pas perdu de temps à l’expédier à Winterfell pour verser des mots empoisonnés à la douceur de miel dans l’oreille de lord Rickard. L’idée d’un mariage avec les Tully venait de lui, n’en doutez point, il… »
Elle s’interrompit, car Roose Bolton se levait de nouveau, ses yeux pâles brillant à la clarté des flambeaux. « Mes amis », commença-t-il tandis qu’un silence enveloppait la salle, si profond que Theon entendit le vent tâtonner aux planches qui obturaient les fenêtres. « Stannis et ses chevaliers ont quitté Motte-la-Forêt, sous la bannière de son nouveau dieu rouge. Les clans des collines du Nord l’accompagnent sur leurs avortons de chevaux hirsutes. Si le temps se maintient, ils pourraient être sur nous dans une quinzaine. Et Freuxchère Omble remonte la route Royale, tandis que les Karstark approchent par l’est. Ils ont l’intention d’opérer ici leur jonction avec lord Stannis et de nous enlever ce château. »
Ser Hosteen Frey se remit debout. « Nous devrions chevaucher à leur rencontre. Pourquoi leur permettre de combiner leurs forces ? »
Parce qu’Arnolf Karstark n’attend qu’un signal de lord Bolton avant de tourner casaque, se dit Theon, pendant que d’autres lords commençaient à crier des conseils. Lord Bolton leva les mains pour intimer silence. « La salle n’est pas le lieu pour de tels débats, messeigneurs. Retirons-nous dans les appartements privés, tandis que mon fils consomme son mariage. Les autres, restez ici et savourez la chère et le vin. »
Tandis que le sire de Fort-Terreur s’éclipsait, escorté par les trois mestres, d’autres seigneurs et capitaines se levèrent pour les suivre. Hother Omble, le vieillard émacié qu’on appelait Pestagaupes, s’en fut, la mine sévère et une moue à la bouche. Lord Manderly était tellement ivre qu’il fallut quatre solides gaillards pour l’aider à quitter la grande salle. « Nous aurions dû avoir une chanson sur le Rat Coq », bredouilla-t-il, croisant Theon en titubant, soutenu par ses chevaliers. « Chanteur, joue-nous une chanson sur le Rat Coq. »
Lady Dustin figura parmi les derniers à se lever de sa place. Quand elle fut partie, la grande salle sembla suffocante, tout d’un coup. Ce ne fut que lorsque Theon se remit debout qu’il s’aperçut combien il avait bu. En quittant la table d’un pas chancelant, il renversa une carafe des mains d’une serveuse. Le vin lui éclaboussa les bottes et les chausses, une marée rouge sombre.
Une main lui empoigna l’épaule, cinq doigts durs comme fer se plantant profondément dans sa chair. « On te demande, Schlingue », prononça Alyn le Rogue, son haleine immonde par la puanteur de ses chicots pourris. Dick le Jaune et Damon Danse-pour-moi se trouvaient avec lui. « Ramsay dit que tu vas lui amener sa belle au lit. »
Un frisson de peur le traversa. J’ai tenu mon rôle, se dit-il. Pourquoi moi ? Mais il savait bien qu’il ne devait pas élever d’objections.
Lord Ramsay avait déjà quitté la salle. Sa jeune épouse, triste et apparemment oubliée, était assise, courbée et silencieuse, sous la bannière de la maison Stark, serrant à deux mains une coupe d’argent. À en juger par le regard qu’elle lui lança quand il approcha, elle avait vidé la coupe plus d’une fois. Peut-être avait-elle espéré qu’en buvant suffisamment, l’épreuve lui serait épargnée. Theon savait qu’elle s’illusionnait. « Lady Arya, lui dit-il. Venez. Il est temps pour vous d’accomplir votre devoir. »
Six des hommes du Bâtard les accompagnèrent tandis que Theon guidait la jeune femme par l’arrière de la salle et à travers la cour glaciale jusqu’au Grand Donjon. Il fallait gravir trois volées de degrés de pierre jusqu’à la chambre à coucher de lord Ramsay, une des pièces que les incendies n’avaient touchées qu’à peine. Durant la montée, Damon Danse-pour-moi sifflota, tandis que l’Écorcheur se vantait que lord Ramsay lui avait promis un lambeau du drap taché de sang, en marque de sa faveur spéciale.
La chambre à coucher avait été fort bien préparée en vue de la consommation. Tout le mobilier était neuf, transporté de Tertre-bourg dans le train des bagages. Le lit à baldaquin avait un matelas de plume et des tentures de velours rouge sang. Le sol de pierre était couvert de peaux de loup. Un feu brûlait dans l’âtre, une chandelle sur la table de nuit. Sur la desserte, on voyait une carafe de vin, deux coupes et une demi-meule de fromage blanc veiné.
Il y avait également un fauteuil, en chêne noir sculpté avec un siège de cuir rouge. Lord Ramsay l’occupait quand ils entrèrent. Des postillons luisaient sur ses lippes. « Voilà ma douce pucelle. Braves garçons. Vous pouvez nous laisser, à présent. Pas toi, Schlingue. Tu restes ici. »
Schlingue, Schlingue, ça commence comme chandelle. Il sentait des crampes dans ses doigts manquants : deux à sa main gauche, un à la droite. Et sur sa hanche reposait son poignard, dormant dans le fourreau en cuir, mais lourd, oh, tellement lourd. À ma main droite ne manque que le petit doigt, se remémora Theon. Je peux encore tenir un poignard. « Messire. En quoi puis-je vous servir ?
— Tu m’as accordé la drôlesse. Qui est mieux placé pour déballer le présent ? Jetons un coup d’œil à la petite fille de Ned Stark. »
Elle n’a aucune parenté avec lord Eddard, faillit répliquer Theon. Ramsay le sait, il doit bien le savoir. À quel nouveau jeu cruel joue-t-il ? La fille se tenait debout près d’un montant du lit, tremblant comme une biche. « Lady Arya, si vous voulez bien me tourner le dos, je me dois de délacer votre robe.