« La Montagne n’ira plus à cheval, prononça le prince avec gravité.
— Sa mort a-t-elle été longue et douloureuse, ser Balon ? » s’enquit Tyerne Sand, du ton dont pourrait user une donzelle pour demander si sa robe était jolie.
« Il a hurlé pendant des jours, madame », répondit le chevalier blanc, bien qu’à l’évidence il prît peu de plaisir à le dire. « Nous l’entendions à travers tout le Donjon Rouge.
— Cela vous trouble-t-il, ser ? » demanda lady Nym. Elle portait une robe en soie jaune si fine et transparente que la lumière des chandelles la traversait pour révéler le tissu d’or et les joyaux en dessous. Sa tenue était d’une indécence telle que le chevalier blanc paraissait mal à l’aise en la regardant, mais Hotah approuvait. C’était quand Nymeria était pratiquement nue qu’elle présentait le moins de danger. Sinon, elle dissimulait assurément une douzaine de lames sur sa personne. « Ser Gregor était une brute sanguinaire, chacun s’accorde sur ce point. Si jamais homme a mérité de souffrir, ce fut lui.
— Cela se peut, madame, répondit Balon Swann, mais ser Gregor était un chevalier, et un chevalier devrait périr l’épée à la main. Le poison est une manière ignoble et répugnante de mourir. »
Lady Tyerne en sourit. Sa robe était crème et vert, avec de longues manches en dentelle, si pudique et si innocente que tout homme qui l’aurait vue aurait pu la croire la plus chaste des pucelles. Areo Hotah ne s’y trompait pas. Ses mains douces et pâles étaient aussi mortelles que les mains calleuses d’Obara, voire pires. Il l’observait avec attention, alerte au moindre frémissement de ses doigts.
Le prince Doran fronça les sourcils. « Cela est vrai, ser Balon, mais lady Nym a raison. Si jamais homme mérita de périr en hurlant, ce fut Gregor Clegane. Il a massacré ma bonne sœur, fracassé le crâne de son nourrisson contre un mur. Je prie seulement pour qu’il brûle à présent dans je ne sais quel enfer, et qu’Elia et ses enfants soient en paix. Voilà la justice dont Dorne avait soif. Je suis heureux d’avoir vécu assez longtemps pour la savourer. Enfin, les Lannister ont prouvé que leur hâblerie était fondée, et payé cette vieille dette de sang. »
Le prince laissa le soin à Ricasso, son sénéchal aveugle, de se lever pour porter un toast. « Messeigneurs et mesdames, buvons tous à Tommen, Premier de son Nom, roi des Andals, des Rhoynars et des Premiers Hommes, et Seigneur des Sept Couronnes. »
Les serviteurs avaient commencé à circuler parmi les invités pendant que le sénéchal parlait, remplissant les coupes avec les carafes qu’ils tenaient. Le vin était un brandevin de Dorne, noir comme le sang et doux comme la vengeance. Le capitaine n’en but pas. Jamais il ne buvait aux banquets. Le prince lui-même s’abstint. Il avait son propre vin, préparé par mestre Myles et fortement chargé de jus de pavot afin d’atténuer la souffrance de ses articulations gonflées.
Le chevalier blanc but, par pure courtoisie. Ses compagnons l’imitèrent. Ainsi que la princesse Arianne, lady Jordayne, le sire de la Gracedieu, le chevalier de Boycitre, la dame de Spectremont… même Ellaria Sand, dame de cœur du prince Oberyn, qui se trouvait auprès de lui à Port-Réal quand il était mort. Hotah prêtait davantage attention à ceux qui ne buvaient pas : ser Daemon Sand, lord Tremond Gargalen, les jumelles Poulet, Dagos Forrest, les Uller de Denfert, les Wyl des Osseux. S’il y a des problèmes, cela pourrait commencer avec l’un d’entre eux. Dorne était un pays mécontent et divisé, et l’emprise qu’exerçait le prince Doran sur lui n’était pas aussi ferme qu’elle l’aurait pu. Nombre de ses propres seigneurs le jugeaient faible et auraient accueilli avec satisfaction une guerre ouverte contre les Lannister et l’enfant roi sur le Trône de Fer.
En particulier les Aspics des Sables, les bâtardes de feu le frère du prince, Oberyn, la Vipère Rouge, dont trois participaient au banquet. Doran Martell était le plus sage des princes et il n’appartenait pas au capitaine des gardes de discuter ses décisions, mais Areo Hotah se demandait bien pourquoi il avait choisi de libérer les dames Obara, Nymeria et Tyerne de leurs cellules solitaires dans la tour Lance.
Tyerne déclina le toast de Ricasso avec un murmure, et lady Nym avec un bref geste de la main. Obara laissa remplir sa coupe à ras bord, puis la retourna, pour verser le vin rouge sur le sol. Quand une servante s’agenouilla pour essuyer le vin répandu, Obara quitta la salle. Au bout d’un instant, la princesse Arianne s’excusa et partit à sa suite. Jamais Obara ne retournerait sa fureur contre la petite princesse, Hotah le savait. Elles sont cousines et elle lui est chère.
Le banquet se poursuivit tard dans la nuit, présidé par le crâne ricanant sur sa colonne de marbre noir. On servit sept plats, en l’honneur des sept dieux et des sept frères de la Garde Royale. La soupe se composait d’œufs et de citrons, les grands poivrons verts étaient farcis de fromage et d’oignons. Il y avait des tourtes de lamproie, des chapons glacés au miel, un poisson-chat des fonds de la Sang-vert, si gros qu’il fallut quatre serviteurs pour le porter à table. Puis arriva un délicieux ragoût de serpent, des morceaux de sept espèces différentes mijotés avec du poivre-dragon, des oranges sanguines, et une giclée de venin pour lui donner du mordant. Le ragoût était très épicé, Hotah le savait, bien qu’il ne mangeât rien de tout cela. Suivit un sorbet afin d’apaiser la langue. Pour dessert, chaque convive se vit servir un crâne en sucre filé. Lorsque la croûte en fut brisée, ils découvrirent à l’intérieur une crème épaisse et des morceaux de prunes et de cerises.
La princesse Arianne revint à temps pour les poivrons farcis. Ma petite princesse, songea Hotah, mais Arianne était femme, désormais. Les soieries écarlates qu’elle portait ne laissaient aucun doute sur ce point. Dernièrement, elle avait également changé sur d’autres chapitres. Sa conspiration pour couronner Myrcella avait été trahie et écrasée, son chevalier blanc avait péri de sanglante façon aux mains d’Hotah, et elle avait elle-même été confinée dans la tour Lance, condamnée à la solitude et au silence. Tout cela l’avait assagie. Il y avait autre chose, aussi, un secret que lui avait confié son père avant de la libérer de sa réclusion. Lequel, le capitaine ne le savait pas.
Le prince avait installé sa fille entre lui et le chevalier blanc, une place de grand prestige. Arianne sourit en se glissant de nouveau sur son siège, et murmura quelques mots à l’oreille de ser Balon. Le chevalier ne jugea pas nécessaire de répondre. Il mangeait peu, observa Hotah : une cuillère de soupe, une bouchée de poivron, une cuisse de chapon, un peu de poisson. Il évita la tourte de lamproie et ne goûta qu’une petite cuillerée de ragoût. Même cela suffit à faire perler la sueur à son front. Hotah pouvait compatir. À son arrivée à Dorne, la nourriture ardente lui nouait le ventre et brûlait sa langue. Mais des années s’étaient écoulées ; désormais, il avait des cheveux blancs et pouvait manger tout ce que mangeait un Dornien.
Quand on servit les crânes en sucre filé, ser Balon pinça les lèvres et il attacha sur le prince un long regard pour voir si l’on se moquait de lui. Doran Martell n’y prêta aucune attention, mais sa fille le nota. « C’est une petite plaisanterie du cuisinier, ser Balon, expliqua Arianne. Même la mort n’est pas sacrée pour un Dornien. Vous ne serez pas fâché contre nous, j’espère ? » Elle effleura de ses doigts le dos de la main du chevalier blanc. « J’espère que vous avez apprécié votre séjour à Dorne.