— Tout le monde a fait montre d’une grande hospitalité, madame. »
Arianne toucha le bijou qui retenait sa cape, avec ses cygnes en querelle. « J’ai toujours beaucoup aimé les cygnes. Nul autre oiseau n’est moitié aussi beau, entre ici et les îles d’Été.
— Vos paons pourraient disputer le fait, fit observer ser Balon.
— Ils le pourraient, mais les paons sont des êtres vaniteux et orgueilleux, qui s’exhibent dans toutes ces couleurs criardes. Je préfère un cygne, d’un blanc serein ou d’un noir magnifique. »
Ser Balon hocha la tête et but une gorgée de vin. On ne séduit pas celui-ci aussi aisément que son Frère Juré, songea Hotah. Ser Arys était un enfant, malgré son âge. Celui-ci est un homme, et il est sur ses gardes. Il suffisait au capitaine de le regarder pour constater que le chevalier blanc était mal à l’aise. Ces lieux lui sont inconnus, et ne lui plaisent guère. Hotah pouvait le comprendre. Dorne lui avait paru un endroit bien étrange quand il était arrivé ici avec sa propre princesse, bien des années plus tôt. Les prêtres barbus lui avaient enseigné la Langue Commune de Westeros avant de l’envoyer, mais le débit des Dorniens les rendait tous trop difficiles à comprendre. Les Dorniennes étaient lascives, le vin dornien était aigre et la nourriture dornienne abondait en épices étranges et fortes. Et le soleil de Dorne était plus chaud que le pâle et morne soleil de Norvos, éclatant dans un ciel bleu, jour après jour.
Le voyage de ser Balon avait été plus court, mais déconcertant à sa façon, le capitaine le savait. Trois chevaliers, huit écuyers, vingt hommes d’armes et divers garçons d’écurie et serviteurs l’avaient accompagné depuis Port-Réal, mais une fois les montagnes franchies pour entrer à Dorne, leur progression avait été ralentie par une kyrielle de banquets, de chasses et de fêtes à chaque château qu’il leur arrivait de croiser. Et maintenant qu’ils avaient atteint Lancehélion, ni la princesse Myrcella ni ser Arys du Rouvre n’étaient là pour les accueillir. Le chevalier blanc se doute que quelque chose ne va pas, Hotah le voyait bien, mais son problème va au-delà. Peut-être la présence des Aspics des Sables le désarçonnait-elle. En ce cas, le retour d’Obara dans la salle avait dû verser du vinaigre sur la plaie. Elle se coula de nouveau à sa place sans un mot, et resta assise, morose et amère, sans sourire ni rien dire.
La minuit approchait lorsque le prince Doran se tourna vers le chevalier blanc pour lui déclarer : « Ser Balon, j’ai lu la missive de notre gracieuse reine que vous m’avez apportée. Puis-je présumer que vous en connaissez le contenu, ser ? »
Hotah vit le chevalier se crisper. « En effet, messire. Sa Grâce m’a informé qu’on pourrait me demander d’escorter sa fille pour son retour à Port-Réal. Le roi Tommen se languit de sa sœur, et aimerait que la princesse Myrcella rentrât à la cour pour une brève visite. »
La princesse Arianne prit une expression désolée. « Oh, mais nous nous sommes tous tellement attachés à Myrcella, ser. Mon frère Trystan et elle sont devenus inséparables.
— Le prince Trystan serait lui aussi bienvenu à Port-Réal, assura Balon Swann. Le roi Tommen aimerait le rencontrer, j’en suis certain. Sa Grâce a si peu de compagnons d’un âge proche du sien.
— Les liens forgés dans l’enfance peuvent durer toute une vie d’homme, commenta le prince Doran. Lorsque Trystan épousera Myrcella, Tommen et lui seront comme des frères. La reine Cersei a raison. Ces garçons devraient se rencontrer, devenir amis. Il manquera à Dorne, assurément, mais il est grand temps que Trystan voie un peu le monde au-delà du Rempart de Lancehélion.
— Je sais que Port-Réal lui réservera un chaleureux accueil. »
Mais pourquoi se met-il à transpirer ? se demanda le capitaine qui observait. Il fait assez frais dans la salle, et il n’a pas goûté au ragoût.
« Quant à l’autre affaire soulevée par la reine Cersei, poursuivait le prince Doran, c’est la vérité : le siège de Dorne au conseil restreint est demeuré vacant depuis la mort de mon frère, et il est grand temps qu’il soit de nouveau occupé. Je suis flatté que Sa Grâce estime que mes conseils puissent lui être utiles, mais je ne sais si j’ai l’énergie pour accomplir un tel voyage. Peut-être que si nous l’accomplissions par voie de mer ?
— En bateau ? » Ser Balon parut pris de court. « Ce… Serait-ce bien prudent, mon prince ? L’automne est une mauvaise saison pour les tempêtes, du moins l’ai-je entendu dire, et… les pirates des Degrés de Pierre, ils…
— Les pirates. Bien entendu. Vous avez peut-être raison, ser. Mieux vaudra revenir par le trajet que vous avez suivi à l’aller, il est plus sûr. » Le prince Doran sourit avec amabilité. « Reparlons-en demain. Quand nous arriverons aux Jardins Aquatiques, nous le dirons à Myrcella. Je sais qu’elle sera enthousiaste. Son frère lui manque aussi, je n’en doute pas.
— Il me tarde de la revoir, déclara ser Balon. Et de visiter vos Jardins Aquatiques. J’ai entendu dire qu’ils étaient splendides.
— Splendides et paisibles. Des brises fraîches, une eau qui scintille et le rire des enfants. Les Jardins Aquatiques sont le lieu que je préfère au monde, ser. Un de mes ancêtres les a fait construire pour plaire à son épouse Targaryen et la libérer de la poussière et de la chaleur de Lancehélion. Daenerys était son nom. Elle était la sœur du roi Daeron le Bon, et ce fut son mariage qui rattacha Dorne aux Sept Couronnes. Tout le royaume savait que cette fille aimait le frère bâtard de Daeron, Daemon Feunoyr, et que celui-ci l’aimait en retour, mais le roi était assez sage pour voir que le bien de milliers de personnes devait primer sur les désirs de deux, même si ces deux-là lui étaient chers. C’est Daenerys qui a rempli les jardins d’enfants rieurs. Les siens propres, pour commencer, mais plus tard on amena des fils et filles de seigneurs et de chevaliers fieffés pour tenir compagnie aux garçons et filles de sang princier. Et par un jour d’été brûlant comme braise, elle prit pitié des enfants de ses valets et cuisiniers et serviteurs et les invita eux aussi à utiliser les bassins et les fontaines, une tradition qui s’est maintenue jusqu’à ce jour. » Le prince empoigna les roues de son fauteuil et s’écarta de la table. « Mais vous allez devoir m’excuser, à présent, ser. Toute cette conversation m’a épuisé, et nous devrions prendre la route au point du jour. Obara, serais-tu assez aimable pour m’aider à regagner mon lit ? Nymeria, Tyerne, venez vous aussi souhaiter la bonne nuit à votre vieil oncle. »
Il échut donc à Obara Sand de pousser le fauteuil roulant du prince hors de la salle des banquets de Lancehélion, le long d’une grande galerie, jusqu’à ses appartements. Areo Hotah suivit, avec les autres sœurs Sand, ainsi que la princesse Arianne et Ellaria Sand. Mestre Caleotte se hâtait en sandales sur leurs traces, serrant contre lui le crâne de la Montagne comme s’il s’agissait d’un enfant.
« Vous n’avez pas sérieusement l’intention d’envoyer Trystan et Myrcella à Port-Réal », jeta Obara tout en poussant. Elle avançait à longues enjambées furibondes, beaucoup trop rapides, et les grandes roues de bois du fauteuil claquaient bruyamment sur les dalles grossièrement taillées du sol. « Faites cela et nous ne reverrons jamais la petite, et votre fils passera sa vie comme otage du Trône de Fer.