Выбрать главу

— Me prends-tu pour un imbécile, Obara ? » Le prince laissa échapper un soupir. « Il y a beaucoup de choses que tu ignores. Des choses qu’il vaut mieux ne pas discuter ici, où tout le monde peut entendre. Si tu tiens ta langue, je pourrai t’éclairer. » Il fit une grimace. « Moins vite, pour l’amour que tu me portes ! Cette dernière secousse m’a planté un couteau dans le genou. »

Obara ralentit de moitié son allure. « Qu’allez-vous faire, alors ? »

Sa sœur Tyerne répondit : « Ce qu’il fait toujours, ronronna-t-elle. Remettre, brouiller, leurrer. Oh, personne ne s’y entend moitié si bien que notre bon oncle.

— Vous le jugez mal, protesta la princesse Arianne.

— Silence, vous toutes », ordonna le prince.

Ce n’est que lorsque les portes de ses appartements furent closes avec soin derrière eux qu’il fit pivoter son fauteuil pour faire face aux femmes. Ce seul effort suffit à le laisser hors d’haleine, et la couverture myrienne qui lui couvrait les jambes se prit entre deux rayons tandis qu’il roulait, si bien qu’il dut l’empoigner pour empêcher qu’elle lui fût arrachée. Sous le tissu léger, il avait des jambes pâles, molles, affreuses. Ses deux genoux étaient rougis et gonflés, et ses orteils presque mauves, du double de la taille qu’ils auraient dû avoir. Area Hotah les avait vus mille fois et avait encore du mal à les regarder.

La princesse Arianne s’avança. « Permettez-moi de vous aider, père. »

Le prince dégagea la couverture. « Je puis encore maîtriser ma propre couverture. Au moins cela. » C’était bien peu de chose. Il n’avait plus l’usage de ses jambes depuis trois ans, mais ses mains et ses épaules avaient gardé leur vigueur.

« Dois-je aller chercher pour mon prince un dé à coudre de lait de pavot ? demanda mestre Caleotte.

— J’aurais besoin d’un plein seau, avec cette douleur. Merci, mais non. Je veux garder la tête claire. Je n’aurai plus besoin de vous, ce soir.

— Fort bien, mon prince. » Mestre Caleotte s’inclina, le chef de ser Gregor encore serré entre ses douces menottes roses.

« Je vais me charger de ceci. » Obara Sand lui prit le crâne et le brandit à bout de bras. « À quoi ressemblait la Montagne ? Comment savons-nous qu’il s’agit bien de lui ? Ils auraient pu tremper la tête dans du goudron. Pourquoi la curer jusqu’à l’os ?

— Le goudron aurait abîmé le coffret », suggéra lady Nym, tandis que mestre Caleotte se hâtait de quitter les lieux. « Nul n’a vu mourir la Montagne, ni vu son chef tranché. La chose me trouble, je le confesse, mais que pourrait espérer accomplir la royale drôlesse en nous trompant ? Si Gregor Clegane est vivant, tôt ou tard la vérité éclatera. L’homme mesurait huit pieds, il n’a pas son pareil dans tout Westeros. Si un tel homme réapparaissait, Cersei Lannister serait exposée comme une menteuse devant la totalité des Sept Couronnes. Elle serait une parfaite sotte de courir un tel risque. Que pourrait-elle espérer y gagner ?

— Le crâne est d’assez forte taille, certes, commenta le prince. Et nous savons qu’Oberyn a gravement blessé Gregor. Tous les rapports que nous avons reçus depuis lors affirment que Clegane a péri lentement, dans de grandes souffrances.

— Précisément comme Père le souhaitait, confirma Tyerne. Mes sœurs, en vérité, je connais le poison dont a usé Père. Si sa lance a seulement égratigné la Montagne, Clegane est mort, et peu importe sa taille. Doutez de votre petite sœur s’il vous sied, mais ne doutez jamais de notre géniteur. »

Obara s’offusqua. « Jamais je ne l’ai fait, ni jamais ne le ferai. » Elle accorda au crâne un baiser moqueur. « C’est un début, je vous l’accorde.

— Un début ? s’exclama Ellaria Sand, incrédule. Les dieux nous en préservent. Il me plairait que ce fût une fin. Tywin Lannister est mort. De même, Robert Baratheon, Amory Lorch et à présent Gregor Clegane, tous ceux qui avaient prêté la main au meurtre d’Elia et de ses enfants. Et même Joffrey, qui n’était pas né lorsqu’Elia a péri. J’ai vu de mes propres yeux l’enfant mourir, en se griffant la gorge pour tenter d’aspirer de l’air. Qui doit-on encore tuer ? Faudra-t-il que meurent Myrcella et Tommen, pour que les ombres de Rhaenys et d’Aegon dorment en paix ? Où tout cela finira-t-il ?

— Dans le sang, comme cela a commencé, répliqua lady Nym. Cela s’achèvera quand Castral Roc sera brisé et éventré, afin que le soleil joue sur les vers et les asticots qu’il abrite. Cela s’achèvera par la ruine absolue de Tywin Lannister et de toutes ses œuvres.

— L’homme est mort des mains de son propre fils, riposta vertement Ellaria. Que pourriez-vous souhaiter de plus ?

— Qu’il fût mort des miennes. » Lady Nym s’assit dans un fauteuil, sa longue tresse noire tombant d’une épaule jusqu’à son giron. Elle portait sur le front la même implantation des cheveux en pointe que son père. Au-dessous, elle avait de grands yeux lumineux. Ses lèvres rouges comme le vin s’arquèrent en un sourire soyeux. « Si cela était arrivé, sa mort n’aurait point été si douce.

— Ser Gregor paraît bien seul, c’est vrai, renchérit Tyerne de sa suave voix de septa. Il apprécierait de la compagnie, je le gagerais. »

Les joues d’Ellaria étaient trempées de larmes, ses yeux sombres brillaient. Même quand elle pleure, elle conserve de la force, observa le capitaine.

« Oberyn réclamait vengeance pour Elia. À présent, vous trois demandez vengeance pour lui. J’ai quatre filles, je vous le rappelle. Vos sœurs. Mon Elia a quatorze ans, c’est presque une femme. Obella en a douze, au bord de la puberté. Elles vous adorent, comme Dorea et Loreza les adorent. Si vous deviez mourir, Elia et Obella devront-elles exiger vengeance pour vous, puis Dorea et Loreza pour elles ? Est-ce ainsi qu’il en va, en rond, toujours en rond, à perpétuité ? Je vous le demande encore : où tout cela finira-t-il ? » Ellaria posa la main sur le crâne de la Montagne. « J’ai vu mourir votre père. Voici son assassin. Puis-je emporter un crâne au lit avec moi, pour réconforter mes nuits ? Saura-t-il me faire rire, m’écrira-t-il des chansons, s’occupera-t-il de moi quand je serai vieille et dolente ?

— Et que voulez-vous nous voir faire, madame ? repartit lady Nym. Devons-nous déposer nos armes et sourire, en oubliant tout le mal qui nous a été fait ?

— La guerre viendra, que nous le voulions ou pas, ajouta Obara. Un enfant roi est assis sur le Trône de Fer. Lord Stannis tient le Mur et rallie des Nordiens à sa cause. Les deux reines se disputent Tommen comme des chiennes autour d’un os à moelle. Les Fer-nés se sont emparés des Boucliers et mènent des raids le long de la Mander, jusqu’au cœur du Bief, ce qui signifie que Hautjardin va s’en soucier, également. Nos ennemis sont désorganisés. L’heure est propice.

— Propice à quoi ? À fabriquer de nouveaux crânes ? » Ellaria Sand se tourna vers le prince. « Elles ne voient pas. Je ne peux pas écouter plus longtemps.

— Retourne auprès de tes filles, Ellaria, lui demanda le prince. Je te jure qu’il ne leur arrivera aucun mal.

— Mon prince. » Ellaria lui baisa le front et prit congé. Areo Hotah regretta de la voir partir. C’est une brave femme.

Après son départ, lady Nym déclara : « Je sais qu’elle aimait beaucoup notre père, mais il est clair qu’elle ne l’a jamais compris. »

Le prince lui jeta un curieux regard. « Elle a compris plus de choses que tu n’en comprendras jamais, Nymeria. Et elle rendait votre père heureux. Au final, un cœur aimable vaut sans doute plus qu’orgueil et valeur. Quoi qu’il en soit, il est des choses qu’Ellaria ne sait pas et qu’elle ne doit pas savoir. Cette guerre a déjà commencé. »