Obara rit. « Certes, notre douce Arianne y a veillé. »
La princesse rougit, et Hotah vit un spasme de colère traverser le visage de son père. « Ce qu’elle a fait, elle l’a fait pour vous, autant que pour elle. Je ne serais point si prompt à me gausser.
— C’étaient des louanges, insista Obara. Remettez, brouillez, leurrez, feignez et repoussez tout votre soûl, mon oncle, ser Balon devra quand même se retrouver face à face avec Myrcella dans les Jardins Aquatiques, et lorsque cela arrivera, il risque fort de constater qu’il lui manque une oreille. Et lorsque la donzelle racontera comment votre capitaine a usé de son épouse d’acier pour ouvrir Arys du Rouvre du col au bas-ventre, ma foi…
— Non. » La princesse Arianne se déplia du coussin sur lequel elle était assise et elle posa une main sur le bras de Hotah. « Ce n’est pas ainsi que les choses sont arrivées, ma cousine. Ser Arys a été occis par Gerold Dayne. »
Les Aspics des Sables s’entre-regardèrent. « Sombre Astre ?
— C’est Sombre Astre qui a agi, déclara sa petite princesse. Il a aussi tenté de tuer la princesse Myrcella. Ainsi qu’elle le racontera à ser Balon. »
Nym sourit. « Cette part-là est véridique, au moins.
— Tout est véridique », annonça le prince avec une grimace de douleur. Est-ce sa goutte qui le fait souffrir, ou son mensonge ? « Et maintenant, ser Gerold a fui pour regagner Haut Ermitage, hors de notre atteinte.
— Sombre Astre, murmura Tyerne avec un gloussement de rire. Pourquoi pas ? Tout est de son fait. Mais ser Balon y croira-t-il ?
— Il y croira s’il le tient de la bouche de Myrcella », insista Arianne.
Obara poussa un renâclement sceptique. « Elle peut mentir ce jour et mentir demain, mais, tôt ou tard, elle dira la vérité. Si on laisse ser Balon colporter des racontars à Port-Réal, les tambours vont sonner et le sang couler. On ne doit pas lui permettre de partir.
— Certes, nous pourrions le tuer, admit Tyerne, mais il nous faudrait alors exécuter le reste de son groupe, jusqu’à ces fort accorts jeunes écuyers. Cela serait… oh, terriblement malpropre. »
Le prince Doran ferma les paupières, puis les rouvrit. Hotah voyait sa jambe trembler sous la couverture. « Si vous n’étiez point les filles de mon frère, je vous renverrais tout droit dans vos cellules et vous y laisserais jusqu’à ce que vos os soient gris. Mais j’ai l’intention de vous emmener aux Jardins Aquatiques. Il y aura là-bas des leçons à retenir, si vous avez assez d’esprit pour les discerner.
— Des leçons ? fit Obara. Tout ce que j’y ai vu, ce sont des enfants tout nus.
— Certes, dit le prince. J’ai conté l’histoire à ser Balon, mais pas tout entière. Tandis que les enfants s’ébattaient dans les bassins, Daenerys les observait d’entre les orangers, et lui vint une inspiration. Elle ne pouvait point distinguer les hautes naissances des basses. Nus, ce n’étaient que des enfants. Tous innocents, tous vulnérables, tous méritant longue vie, amour et protection. “Voilà ton royaume, dit-elle à son fils et héritier, souviens-toi d’eux, en chacun de tes actes.” Ma propre mère a prononcé ces mêmes mots quand j’ai eu l’âge de quitter les bassins. C’est chose fort aisée pour un prince d’en appeler aux piques, mais au final, ce sont les enfants qui en paient le prix. Pour eux, un prince sage ne livrera aucune guerre sans bonne raison, ni aucune guerre qu’il ne peut espérer gagner.
» Je ne suis ni aveugle ni sourd. Je sais que toutes, vous m’estimez faible, apeuré, débile. Votre père me connaissait mieux. Oberyn a toujours été la vipère. Mortel, dangereux, imprévisible. Nul homme n’osait le fouler aux pieds. J’étais l’herbe. Agréable, complaisante, odorante, ondulant à chaque brise. Qui craint de marcher sur l’herbe ? Mais c’est l’herbe qui dissimule la vipère à ses ennemis, et l’abrite jusqu’à ce qu’elle frappe. Votre père et moi travaillions de façon plus étroite que vous ne le savez… Mais le voilà disparu. La question est : puis-je m’en remettre à ses filles pour me servir à sa place ? »
Hotah étudia chacune d’elle à son tour. Obara, clous rouillés et cuir bouilli, avec ses yeux furieux et rapprochés et ses cheveux brun rat. Nymeria, langoureuse, élégante, olivâtre, sa longue tresse noire retenue par un fil d’or rouge. Tyerne, blonde aux yeux bleus, une femme enfant aux mains douces et aux petits rires.
Tyerne répondit pour elles trois. « Le plus ardu est de ne point agir, mon oncle. Assignez-nous une tâche, n’importe laquelle, et vous nous trouverez aussi féales et obéissantes que tout prince le pourrait souhaiter.
— Voilà qui est bon à entendre, assura le prince, mais les mots sont du vent. Vous êtes les filles de mon frère et vous êtes chères à mon cœur, mais j’ai appris que je ne peux point me fier à vous. Je veux de vous un jurement. Prêterez-vous serment de me servir, d’agir selon mes ordres ?
— S’il le faut, répondit lady Nym.
— Alors, jurez-le tout de suite, sur la tombe de votre père. »
Le visage d’Obara s’assombrit. « Si vous n’étiez pas mon oncle…
— Mais je le suis. Et votre prince, aussi. Jurez, ou quittez ces lieux.
— Je jure, dit Tyerne. Sur la tombe de mon père.
— Je jure, affirma lady Nym. Par Oberyn Martell, la Vipère Rouge de Dorne, et un homme meilleur que vous.
— Oui, déclara Obara. Moi de même. Par Père, je le jure. »
Un peu de tension quitta le prince. Hotah le vit s’enfoncer plus mollement dans son fauteuil. Il tendit la main et la princesse Arianne vint près de lui pour la prendre. « Dites-leur, père. »
Le prince Doran prit une inspiration hachée. « Dorne a encore des amis à la cour. Des amis qui nous apprennent des choses que nous n’étions pas censés savoir. Cette invitation que nous envoie Cersei est une ruse. Trystan ne devrait jamais atteindre Port-Réal. Sur la route du retour, quelque part dans le Bois-du-Roi, le groupe de ser Balon sera attaqué par des hors-la-loi, et mon fils périra. On ne me mande à la cour qu’afin que j’assiste à cette attaque de mes propres yeux et qu’ainsi j’absolve la reine de tout blâme. Oh, et ces hors-la-loi ? Ils crieront Mi-homme, Mi-homme ! en attaquant. Ser Balon pourrait bien entrevoir brièvement le Lutin, même si personne d’autre ne voit mie. »
Areo Hotah n’aurait pas cru possible de choquer les Aspics des Sables. Il aurait eu tort.
« Que les Sept nous préservent, souffla Tyerne. Trystan ? Pourquoi ?
— Cette femme doit être folle, observa Obara. Ce n’est qu’un enfant.
— C’est monstrueux, s’indigna lady Nym. Je n’y aurais pas cru, pas de la part d’un chevalier de la Garde Royale.
— Ils ont juré d’obéir, tout comme mon capitaine, assura le prince. J’avais également mes doutes, mais vous avez toutes vu comment ser Balon a regimbé quand j’ai suggéré que nous voyagions par mer. Un navire aurait bousculé tous les arrangements de la reine. »
Le visage d’Obara s’était empourpré. « Rendez-moi ma pique, mon oncle. Cersei nous a envoyé une tête. Nous devrions lui en dépêcher un plein sac en retour. »
Le prince Doran leva la main. Ses jointures étaient sombres comme des cerises et presque du même volume. « Ser Balon est un invité sous mon toit. Il a mangé mon pain et mon sel. Je ne lui porterai nulle atteinte. Non. Nous voyagerons jusqu’aux Jardins Aquatiques, où il entendra le conte de Myrcella et enverra à sa reine un corbeau. La fille lui demandera de traquer celui qui lui a fait du mal. S’il est l’homme que je le juge être, Swann ne sera point capable de refuser. Obara, tu le mèneras à Haut Ermitage défier Sombre Astre dans sa tanière. L’heure n’est pas encore venue pour Dorne de défier ouvertement le Trône de Fer, aussi devons-nous restituer Myrcella à sa mère, mais je ne l’accompagnerai pas. Cette tâche t’échoira, Nymeria. Cela ne plaira pas aux Lannister, pas plus qu’ils n’ont aimé que je leur envoie Oberyn, mais ils n’oseront point refuser. Nous avons besoin d’une voix au Conseil, d’une oreille en cour. Sois prudente, toutefois. Port-Réal est une fosse à serpents. »