— Il écoutera peut-être pas vos paroles, mais il les entendra. » Val l’embrassa avec légèreté sur la joue. « Vous avez mes remerciements, lord Snow. Pour le cheval borgne, la morue salée, l’air libre. Pour l’espoir. »
Leurs souffles se mêlèrent, une brume blanche dans l’air. Jon Snow se recula et déclara : « Les seuls remerciements que j’attends sont…
—… Tormund Fléau-d’Ogres. Oui-da. » Val remonta la cagoule de sa peau d’ours. La fourrure brune était considérablement salée de gris. « Avant que je parte, une question. Avez-vous tué Jarl, messire ?
— C’est le Mur qui a tué Jarl.
— Je l’ai entendu dire. Mais je me devais d’être sûre.
— Vous avez ma parole. Je ne l’ai pas tué. » Mais j’aurais pu, si les choses avaient tourné autrement.
« Eh bien, adieu, donc », dit-elle, presque espiègle.
Jon Snow n’était pas d’humeur. Il fait trop froid et trop noir pour jouer, et il est trop tard. « Pour un temps, seulement. Vous reviendrez. Pour l’enfant, si pour aucune autre raison.
— Le fils de Craster ? » Val haussa les épaules. « Il n’est pas de ma famille.
— Je vous ai entendue chanter pour lui.
— Je chantais pour moi-même. Peut-on me faire reproche s’il écoute ? » Un léger sourire caressa ses lèvres. « Ça le fait rire. Oh, très bien. C’est un gentil petit monstre.
— Un monstre ?
— Son nom de lait. Fallait bien que je lui trouve un nom. Veillez à ce qu’il demeure en sécurité et au chaud. Pour sa mère et pour moi. Et tenez-le à distance de la femme rouge. Elle sait qui il est. Elle voit des choses dans ses feux. »
Arya, songea-t-il, en espérant que c’était vrai. « Des cendres et des braises.
— Des rois et des dragons. »
Des dragons, encore. Un instant, Jon les vit presque, lui aussi, lovés dans la nuit, leurs ailes sombres se dessinant contre une mer de flammes. « Si elle savait, elle nous aurait retiré l’enfant. Le fils de Della, pas votre monstre. Un mot à l’oreille du roi y aurait mis un terme. » Et à moi aussi. Stannis aurait considéré cela comme une trahison. « Pourquoi laisser faire si elle savait ?
— Parce que cela lui convenait. Le feu est chose capricieuse. Personne ne peut prévoir dans quel sens ira une flamme. » Val posa un pied dans un étrier, lança sa jambe par-dessus le dos du cheval et regarda Jon du haut de la selle. « Vous souvenez-vous de ce que ma sœur vous a dit ?
— Oui. » Une épée dépourvue de poignée, sans aucun moyen de la saisir sans risque. Mais Mélisandre disait vrai. Même une épée sans poignée vaut mieux qu’une main vide, quand les ennemis vous cernent.
« Bien. » Val fit virer le poney vers le nord. « La première nuit de la pleine lune, donc. » Jon la regarda s’éloigner sur sa monture en se demandant s’il reverrait jamais son visage. Je suis pas une dame sudière, l’entendait-il répéter, mais une fille du peuple libre.
« Elle peut bien raconter ce qu’elle veut, bougonna Edd-la-Douleur tandis que Val disparaissait derrière un bosquet de pins plantons. L’air est si froid que ça fait bel et bien mal de respirer. J’arrêterais bien, mais ça me ferait encore plus mal. » Il se frotta les mains. « Tout ça va mal finir.
— Tu le dis de tout.
— Oui-da, m’sire. Et en général, j’ai raison. »
Mully s’éclaircit la gorge. « M’sire ? La princesse sauvageonne, la laisser partir, y a des hommes qui disent…
— … que je suis à moitié sauvageon moi-même, un tourne-casaque qui a l’intention de vendre le royaume à nos assaillants, aux cannibales et aux géants. » Jon n’avait pas besoin de plonger le regard dans un feu pour savoir ce qu’on racontait sur lui. Le pire était qu’ils ne se trompaient pas, pas complètement. « Les mots sont du vent et, au Mur, le vent souffle toujours. Venez. »
Il faisait encore noir lorsque Jon regagna ses quartiers derrière l’armurerie. Fantôme n’était toujours pas revenu, nota-t-il. Encore en train de chasser. L’énorme loup blanc était plus souvent absent, ces derniers temps, s’éloignant de plus en plus en quête de proie. Entre les hommes de la Garde et les sauvageons de La Mole, les chasseurs avaient dépouillé les collines et les champs jouxtant Châteaunoir ; la région était de toute façon pauvre en gibier. L’hiver vient, songea Jon. Et il vient vite, trop vite. Il se demanda s’il verrait jamais un printemps.
Edd-la-Douleur effectua le voyage jusqu’aux cuisines et revint sans tarder avec une chope de bière brune et un plateau couvert. Sous la cloche, Jon trouva trois œufs de cane frits dans la graisse, une bande de bacon, deux saucisses, un boudin noir et une demi-miche de pain encore chaude du fournil. Il mangea le pain et la moitié d’un œuf. Il aurait également avalé le bacon, mais le corbeau s’en empara avant qu’il en ait eu le loisir. « Voleur », lança Jon tandis que le volatile allait se percher dans un battement d’ailes sur le linteau de la porte pour dévorer sa prise.
« Voleur », admit le corbeau.
Jon essaya une bouchée de saucisse. Il se lavait la bouche du goût avec une gorgée de bière quand Edd revint annoncer que Bowen Marsh attendait au-dehors. « Othell l’accompagne, et le septon Cellador. »
Ça n’a pas traîné. Il se demanda qui colportait les nouvelles et s’il y en avait plus d’un. « Fais-les entrer.
— Ouais, m’sire. Zallez devoir surveiller vos saucisses, avec c’te équipe. Zont le regard affamé, tous. »
Affamé n’était pas le mot qu’aurait employé Jon. Le septon Cellador apparaissait hagard et assommé, en grand besoin de reprendre le dessus sur le dragon qui l’avait incendié, tandis qu’Othell Yarwyck, Premier Ingénieur, donnait l’impression d’avoir gobé quelque chose qu’il n’arrivait pas tout à fait à digérer. Bowen Marsh était furibond. Jon le lisait dans ses yeux, dans la tension autour de sa bouche, dans la rougeur de ses joues rebondies. Une rougeur qui ne vient pas du froid. « Je vous en prie, asseyez-vous, dit-il. Puis-je vous offrir à manger ou à boire ?
— Nous avons déjeuné dans les salles communes, répondit Marsh.
— Je dis pas non à un supplément. » Yarwyck se coula sur une chaise. « C’est bien aimable à vous de proposer.
— Du vin, peut-être ? suggéra le septon Cellador.
— Grain, hurla le corbeau du haut de son linteau. Grain, grain.
— Du vin pour le septon et une assiette pour notre Premier Ingénieur, commanda Jon à Edd-la-Douleur. Et pour l’oiseau, rien. » Il se retourna vers ses visiteurs. « Vous êtes venus me voir à propos de Val.
— Et d’autres sujets, dit Bowen Marsh. Les hommes s’inquiètent, messire. »
Et qui t’a désigné pour parler en leur nom ? « Moi aussi. Othell, comment avance la tâche, sur Fort Nox ? J’ai reçu une lettre de ser Axell Florent, qui se fait appeler la Main de la Reine. Il m’informe que la reine Selyse ne se satisfait pas de ses quartiers à Fort-Levant et qu’elle désire venir s’installer immédiatement dans le nouveau siège de son époux. Est-ce que ce sera possible ? »
Yarwyck haussa les épaules. « La plus grosse partie du donjon est réparée et on a retoituré les cuisines. Faudrait qu’elle ait des vivres, des meubles, et du bois de chauffage, notez bien, mais ça pourrait aller. Y a pas autant de confort qu’à Fort-Levant, c’est sûr. Et on est loin des navires, si Sa Grâce avait envie de nous quitter, mais… oui-da, elle pourrait y vivre, même s’il faudra des années avant que la place ressemble à un castel convenable. Plus tôt, si j’avais davantage d’ouvriers.