Cette réponse ne leur plut pas. Le septon Cellador tripota le cristal qui pendait à son cou et dit : « Je trouve tout cela très imprudent, lord Snow. Je prierai l’Aïeule de brandir sa brillante lanterne afin de vous guider sur le sentier de la sagesse. »
La patience de Jon Snow était à bout. « Nous pourrions tous profiter d’un surplus de sagesse, j’en ai la conviction. » T’y connais rien, Jon Snow. « À présent, si nous parlions de Val ?
— Alors, c’est vrai ? demanda Marsh. Vous l’avez libérée.
— Au-delà du Mur. »
Le septon Cellador eut un petit hoquet. « La prise du roi. Sa Grâce sera fort courroucée de la découvrir partie.
— Val reviendra. » Avant Stannis, si les dieux sont bons.
— Qu’en savez-vous ? répliqua Bowen Marsh.
— Elle me l’a dit.
— Et si elle mentait ? S’il lui arrivait quelque malheur en chemin ?
— Eh bien, en ce cas, vous aurez peut-être l’occasion de choisir un lord Commandant plus à votre goût. Jusque-là, je le crains, vous devrez me souffrir. » Jon but une gorgée de bière. « Je l’ai envoyée à la rencontre de Tormund Fléau-d’Ogres pour lui apporter ma proposition.
— Si ce n’est pas indiscret, quelle est cette offre ?
— La même que j’ai faite à La Mole. De la nourriture, un abri et la paix, s’il veut joindre ses forces aux nôtres, combattre notre ennemi commun, nous aider à tenir le Mur. »
Bowen Marsh ne parut pas surpris. « Vous avez l’intention de le laisser passer. » Sa voix suggérait qu’il le savait depuis le début. « De lui ouvrir les portes, à lui et à ses fidèles. Par centaines. Par milliers.
— S’il lui en reste autant. »
Le septon Cellador fit le signe de l’étoile. Othell Yarwyck émit un grognement. « Certains pourraient qualifier cela de trahison, reprit Bowen Marsh. Ce sont des sauvageons. Des barbares, des pillards, des violeurs, des animaux plus que des hommes.
— Tormund n’est rien de tout cela, riposta Jon, pas plus que ne l’était Mance Rayder. Mais même si chacun des mots que vous avez prononcés était vrai, ils demeurent des hommes, Bowen. Des vivants, aussi humains que vous et moi. L’hiver vient, messeigneurs, et quand il sera ici, nous les vivants aurons besoin de nous unir face aux morts.
— Snow, criailla le corbeau. Snow, Snow. »
Jon l’ignora. « Nous avons interrogé les sauvageons que nous avons ramenés du bosquet. Plusieurs d’entre eux nous ont rapporté une intéressante histoire, sur une sorcière des bois appelée la mère Taupe.
— La mère Taupe ? répéta Bowen Marsh. Un nom assez invraisemblable.
— Apparemment, elle se serait établie dans un terrier sous un arbre creux. Vraisemblable ou non, elle a eu la vision d’une flotte de vaisseaux qui venaient pour transporter le peuple libre vers la sécurité de l’autre côté du détroit. Des milliers de ceux qui ont fui la bataille ont été assez désespérés pour la croire. La mère Taupe les a tous conduits jusqu’à Durlieu, afin d’y prier en attendant le salut venu de l’autre bord de la mer. »
Othell Yarwyck grimaça. « Je suis pas patrouilleur, mais… c’est un endroit mal famé, Durlieu, à c’ qu’on dit. Maudit. Même votre oncle le disait, lord Snow. Pourquoi voudraient-ils s’en aller là-bas ? »
Jon avait une carte étalée devant lui sur la table. Il la retourna pour qu’ils puissent la voir. « Durlieu se situe sur une anse abritée et possède une rade naturelle assez profonde pour les plus gros vaisseaux. Le bois et la pierre abondent dans les parages. Les eaux regorgent de poisson, et il y a des colonies de phoques et de morses à proximité.
— Tout ça est vrai, j’en doute pas, admit Yarwyck, mais c’est pas un endroit où j’aimerais passer la nuit. Vous connaissez l’histoire. »
Il la connaissait. Durlieu était en bonne voie de devenir une ville, la seule véritable au nord du Mur, jusqu’à la nuit, six cents ans plus tôt, où l’enfer l’avait avalée. Ses habitants avaient été réduits en esclavage ou abattus pour leur viande, selon la version de l’histoire que vous préfériez, les foyers et leurs palais consumés dans un incendie qui avait sévi avec tant d’ardeur que les guetteurs sur le Mur, loin au sud, avaient cru voir le soleil se lever au Nord. Par la suite, des cendres avaient plu sur la forêt hantée et la mer Grelotte pendant presque la moitié d’une année. Des marchands rapportèrent n’avoir trouvé qu’une dévastation de cauchemar à l’endroit où s’était dressé Durlieu, un paysage d’arbres calcinés et d’os carbonisés, d’eaux grosses de cadavres gonflés, de cris à vous glacer le sang sortant de l’embouchure des grottes qui ponctuaient la grande falaise dominant la colonie.
Six siècles avaient passé depuis cette nuit-là, mais Durlieu restait honni. La nature sauvage avait reconquis le site, avait-on dit à Jon, mais des patrouilleurs affirmaient que les ruines envahies de végétation étaient hantées par des goules, des démons et des revenants embrasés avec un goût malsain pour le sang. « Ce n’est pas non plus le genre de refuge que je choisirais, reconnut Jon, mais on a entendu la mère Taupe prêcher que le peuple libre trouverait le salut où ils avaient jadis trouvé la damnation. »
Le septon Cellador fit une moue. « Le salut ne s’atteint qu’à travers les Sept. Cette sorcière les a tous condamnés.
— Et sauvé le Mur, peut-être, fit observer Bowen Marsh. Ce sont d’ennemis que nous parlons. Qu’ils aillent prier dans les ruines, et si leurs dieux leur envoient des navires pour les emporter vers un monde meilleur, fort bien. Dans ce monde-ci, nous n’avons pas de nourriture à leur donner. »
Jon plia les doigts de sa main d’épée. « Les galères de Cotter Pyke croisent parfois au large de Durlieu. Il me dit qu’il n’y a aucun refuge, là-bas, en dehors des grottes. Les cavernes qui hurlent, comme les appellent ses hommes. La mère Taupe et ceux qui l’ont suivie vont périr là-bas, de froid et de faim. Par centaines. Par milliers.
— Des milliers d’ennemis. Des milliers de sauvageons. »
Des milliers de gens, songea Jon. Des hommes, des femmes, des enfants. La colère monta en lui, mais quand il parla, sa voix était tranquille et froide. « Êtes-vous si aveugles, ou est-ce que vous ne voulez pas voir ? Que croyez-vous qu’il adviendra quand tous ces ennemis seront morts ? »
Au-dessus de la porte, le corbeau marmotta : « Morts, morts, morts.
— Ce qu’il adviendra, laissez-moi vous le raconter, poursuivit Jon. Les morts se lèveront de nouveau, par centaines et par milliers. Ils se lèveront comme des spectres, avec des mains noires et de pâles yeux bleus, et ils viendront nous chercher. » Il repoussa sa chaise pour se mettre debout, les doigts de sa main d’épée s’ouvrant et se refermant. « Vous avez ma permission de vous retirer. »
Le septon Cellador se leva, le visage gris et suant, Othell Yarwyck avec raideur, Bowen Marsh, blême, les lèvres pincées. « Merci de nous avoir accordé de votre temps, lord Snow. » Ils sortirent sans ajouter un mot.
Tyrion
La truie manifestait de meilleures dispositions que bien des chevaux qu’il avait montés.
Patiente, le pas assuré, elle accepta Tyrion pratiquement sans un couinement quand il se hissa sur son dos, et resta immobile tandis qu’il tendait le bras pour prendre son écu et sa lance. Et pourtant quand il saisit ses rênes et pressa des pieds contre ses flancs, elle se mut immédiatement. Elle s’appelait Jolie, diminutif de Jolie Cochonne, et on l’avait dressée pour la selle et la bride depuis qu’elle était un porcelet.