Le bruit était trop douloureux à supporter. Theon attrapa une branche et se hissa pour se remettre debout, frappa ses jambes pour en faire choir la neige et revint en boitant vers les lumières. Il y a des fantômes à Winterfell, se dit-il, et je suis l’un d’eux.
D’autres bonshommes de neige s’étaient dressés dans la cour quand Theon Greyjoy y revint. Pour commander les sentinelles de neige sur les remparts, les écuyers avaient installé une douzaine de lords de neige. L’un d’eux était clairement censé représenter lord Manderly ; c’était le plus gros bonhomme de neige que Theon eût jamais vu. Le lord manchot ne pouvait être qu’Harbois Stout, la dame de neige Barbrey Dustin. Et le plus proche de la porte, avec sa barbe de glaçons, était forcément le vieux Pestagaupes Omble.
À l’intérieur, les cuisiniers distribuaient des louches de ragoût de bœuf et d’orge, augmenté de carottes et d’oignon, servi dans des tranchoirs creusés dans des miches du pain de la veille. On jetait des restes par terre, où les filles de Ramsay et les autres chiens les happaient.
Les filles lui firent la fête en le voyant. Elles le reconnaissaient à son odeur. Jeyne la Rouge se dandina pour venir lui lécher la main, et Helicent se glissa sous la table pour se rouler en boule à ses pieds, en rongeant un os. C’étaient de bons chiens. On oubliait aisément que chacun portait le nom d’une fille qu’avait traquée et tuée Ramsay.
Malgré toute sa lassitude, Theon avait assez d’appétit pour manger un peu de ragoût, arrosé de bière brune. La salle s’était remplie de tapage. Deux des éclaireurs de Roose Bolton, revenus harassés par la porte du Veneur, rapportaient que l’avance de lord Stannis avait considérablement ralenti. Ses chevaliers chevauchaient des destriers et les grands palefrois s’enfonçaient dans la neige. Les petits poneys des clans des collines, au pas sûr, se comportaient mieux, selon les éclaireurs, mais les hommes des clans n’osaient pas prendre trop d’avance, de crainte que l’ost tout entier ne se disloquât. Lord Ramsay ordonna à Abel de leur interpréter une chanson de marche en l’honneur de Stannis qui s’échinait dans les neiges, si bien que le barde reprit son luth, tandis qu’une des lavandières, obtenant par cajolerie l’épée d’Alyn le Rogue, imitait Stannis en train de pourfendre des flocons de neige.
Theon baissait les yeux vers la lie au fond de sa troisième chope quand lady Barbrey Dustin entra avec majesté dans la salle et envoya deux de ses épées liges le ramener à elle. Quand Theon se tint au bas de l’estrade, elle le toisa de pied en cap, et renifla. « Ce sont les mêmes vêtements que ceux que vous portiez pour le mariage.
— Oui, madame. Ceux qu’on m’a donnés. » C’était une des leçons qu’il avait apprises à Fort-Terreur : prendre ce qu’on lui donnait et ne jamais réclamer davantage.
Lady Dustin était vêtue de noir, comme toujours, bien que ses manches fussent doublées de vair. Sa robe avait une haute collerette raide qui lui encadrait le visage. « Vous connaissez ce château.
— Je l’ai connu.
— Quelque part au-dessous de nous se situe une crypte où les anciens rois Stark trônent dans le noir. Mes hommes n’ont pas réussi à localiser le passage qui y mène. Ils ont exploré toutes les resserres et les caves, et même les cachots, mais…
— On ne peut accéder à la crypte depuis les cachots, madame.
— Pouvez-vous m’indiquer l’entrée ?
— Il n’y a rien, là-dessous, sinon…
— … des Stark morts ? Certes. Et il se trouve que les Stark que je préfère sont morts. Connaissez-vous le chemin, oui ou non ?
— Oui. » Il n’aimait pas la crypte, ne l’avait jamais aimée, mais elle ne lui était pas inconnue.
« Montrez-moi. Sergent, allez chercher une lanterne.
— Vous aurez besoin d’une cape chaude, madame, la mit en garde Theon. Nous allons devoir sortir. »
La neige tombait plus lourdement que jamais lorsqu’ils quittèrent la salle, lady Dustin enveloppée de vison. Pelotonnés dans leurs capes à capuchon, les gardes au-dehors ne se différenciaient presque pas des bonshommes de neige. Seul leur souffle qui embrumait l’atmosphère prouvait qu’ils vivaient encore. Des feux flambaient au long du chemin de ronde, dans le vain espoir de chasser la pénombre. Leur petit groupe s’échina à traverser une nappe blanche lisse et vierge qui leur montait à mi-mollet. Les tentes dans la cour, partiellemlent enfouies, ployaient sous le poids de la neige accumulée.
L’entrée des cryptes se situait dans la plus ancienne partie du château, pratiquement au pied du Premier Donjon, abandonné depuis des centaines d’années. Ramsay l’avait incendié lors du sac de Winterfell, et une grande partie de ce qui n’avait pas brûlé s’était écroulé. Il n’en restait qu’une coque vide, ouverte sur un côté aux éléments, que la neige emplissait. Des débris jonchaient les alentours : de grands pans de maçonnerie fracassée, des solives carbonisées, des gargouilles brisées. Les chutes de neige avaient presque tout recouvert, mais un fragment de gargouille crevait encore la couche de neige, sa trogne grotesque et aveugle lançant un rictus vers le ciel.
C’est ici qu’on a retrouvé Bran lorsqu’il est tombé. Theon était parti à la chasse, ce jour-là, chevauchant en compagnie de lord Eddard et du roi Robert, sans soupçonner le moins du monde la terrible nouvelle qui les attendait au château. Il se souvenait du visage de Robb quand on lui avait appris la nouvelle. Nul n’imaginait que l’enfant brisé survécût. Les dieux n’ont pas réussi à tuer Bran, et moi non plus. C’était une curieuse pensée, et il était plus curieux encore de se souvenir que Bran vivait peut-être encore.
« Là-bas. » Theon indiqua du doigt l’endroit où une congère montait contre le mur du donjon. « Là-dessous. Attention aux pierres brisées. »
Il fallut aux hommes de lady Dustin presque une demi-heure pour mettre au jour l’entrée, en creusant la neige avec des pelles et en déblayant les décombres. Lorsque ce fut fait, la porte gelée était bloquée. Le sergent de lady Dustin dut aller chercher une hache avant de pouvoir ouvrir le battant, dans un hurlement de charnières, et révéler des degrés de pierre qui descendaient en spirale dans le noir.
« La descente est longue, madame », Theon la mit-il en garde.
Lady Dustin n’en fut nullement dissuadée. « Beron, la lumière. »
Le passage était étroit et abrupt, les marches usées en leur centre par des siècles de pas. Ils avançaient à la file – le sergent à la lanterne, puis Theon et lady Dustin, suivis par son autre garde. Theon avait toujours trouvé les cryptes froides, et c’était l’impression qu’elles donnaient en été ; mais à présent, l’air devenait plus chaud au fur et à mesure de leur descente. Pas chaud, jamais chaud, mais plus chaud qu’en surface. Ici, sous terre, semblait-il, le froid était constant, immuable.
« La mariée pleure », déclara lady Dustin tandis qu’ils progressaient avec précaution vers le bas, une marche après l’autre. « Notre petite lady Arya. »
Attention, maintenant. Sois prudent, sois prudent. Il posa une main contre le mur. Les fluctuations de la lumière de la torche donnaient l’impression que les marches se mouvaient sous ses pieds. « Vous… Vous dites vrai, m’dame.