— Roose n’est pas content. Dites-le à votre bâtard. »
Ce n’est pas mon bâtard, voulut-il répondre, mais une autre voix en lui intervint : Si, si. Schlingue appartient à Ramsay, et Ramsay à Schlingue. Tu ne dois pas oublier ton nom.
« La vêtir de gris et blanc ne sert à rien, si on laisse la gamine sangloter. Les Frey n’en ont cure, mais les Nordiens… Ils redoutent Fort-Terreur, mais ils aiment les Stark.
— Pas vous, nota Theon.
— Pas moi, reconnut la dame de Tertre-bourg, mais le reste, oh que oui. Le vieux Pestagaupes n’est ici que parce que les Frey tiennent le Lard-Jon prisonnier. Et vous imaginez-vous que les hommes de Corbois ont oublié le dernier mariage du Bâtard, et comment la dame son épouse a été laissée à crever de faim, à mastiquer ses propres doigts ? Quelles pensées leur viennent en tête, croyez-vous, lorsqu’ils entendent la nouvelle épouse en pleurs ? La précieuse petite fille du vaillant Ned. »
Non, songea-t-il. Elle n’est pas du sang de lord Eddard, son nom est Jeyne, ce n’est qu’une fille d’intendant. Il ne doutait pas que lady Dustin soupçonnât le fait, cependant…
« Les sanglots de lady Arya nous font plus de mal que toutes les épées et les piques de lord Stannis. Si le Bâtard compte demeurer lord de Winterfell, il ferait mieux d’enseigner le rire à sa femme.
— Madame, interrompit Theon. Nous y sommes.
— Les marches conduisent plus bas, observa lady Dustin.
— Il y a des niveaux inférieurs. Plus anciens. Le niveau le plus bas est en partie effondré. Je ne suis jamais descendu jusque-là. » Il poussa la porte pour l’ouvrir et les précéda dans un long tunnel voûté où de puissantes colonnes de granit plongeaient deux par deux dans l’obscurité.
Le sergent de lady Dustin leva la lanterne. Les ombres glissèrent et se déplacèrent. Une petite lumière dans de grandes ténèbres. Theon ne s’était jamais senti à son aise dans les cryptes. Il sentait les rois de pierre le toiser de leurs yeux de pierre, leurs doigts de pierre serrés sur la poignée de glaives rouillés. Aucun n’avait la moindre tendresse pour les Fer-nés. Une familière sensation d’angoisse l’emplit.
« Tant que cela, observa lady Dustin. Connaissez-vous leurs noms ?
— Je les ai sus… Mais c’était il y a longtemps. » Theon tendit le doigt. « De ce côté se trouvent ceux qui furent Rois du Nord. Torrhen a été le dernier.
— Le Roi qui a ployé le genou.
— Certes, madame. Après lui, il n’y a plus eu que des lords.
— Jusqu’au Jeune Loup. Où se situe la tombe de Ned Stark ?
— Au bout. Par ici, madame. »
Leurs pas résonnèrent sous les voûtes tandis qu’ils avançaient entre les rangées de colonnes. Les yeux de pierre des morts semblaient les suivre, de même que ceux de leurs loups-garous de pierre. Les visages remuaient d’anciens souvenirs. Quelques noms lui revinrent, sans prévenir, chuchotés par la voix fantomatique de mestre Luwin. Le roi Edrick Barbeneige, qui avait régné cent ans sur le Nord. Brandon le Caréneur, qui avait navigué au-delà du couchant. Theon Stark, le Loup affamé. Mon homonyme. Lord Beron Stark, qui avait fait cause commune avec Castral Roc pour mener la guerre contre Dagon Greyjoy, sire de Pyk, au temps où les Sept Couronnes étaient gouvernées de façon officieuse par le sorcier bâtard qu’on appelait Freuxsanglant.
« Ce roi a perdu son épée », fit observer lady Dustin.
C’était vrai. Theon ne se souvenait pas de quel roi il s’agissait, mais la longue épée bâtarde qu’il aurait dû tenir avait disparu. Des traces de rouille demeuraient pour montrer son ancienne présence. Cette découverte le troubla. Il avait toujours entendu dire que le fer de l’épée maintenait les esprits des morts cloîtrés dans leur tombe. Si une épée manquait…
Il y a des fantômes dans Winterfell. Et je suis l’un d’eux.
Ils continuèrent leur marche. Le visage de Barbrey Dustin parut se durcir à chaque pas. Cet endroit ne lui plaît pas plus qu’à moi. Theon s’entendit demander : « Madame, pourquoi haïssez-vous les Stark ? »
Elle le dévisagea. « Pour la même raison que vous les aimez. »
Theon trébucha. « Les aimer ? Je n’ai jamais… Je leur ai pris ce château, madame. J’ai fait… fait exécuter Bran et Rickon, ficher leurs têtes sur des piques, j’ai…
— … galopé vers le Sud avec Robb Stark, combattu à ses côtés au Bois-aux-Murmures et à Vivesaigues, regagné les îles de Fer en émissaire pour traiter avec votre propre père. Tertre-bourg a également dépêché des hommes aux côtés du Jeune Loup. Je lui ai donné aussi peu d’hommes que je l’ai osé, mais je savais que je me devais de lui en envoyer, ou risquer l’ire de Winterfell. Aussi avais-je placé mes yeux et mes oreilles dans cet ost. Ils m’ont tenue bien informée. Je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous êtes. À présent, répondez à ma question. Pourquoi aimez-vous les Stark ?
— Je… » Theon posa une main gantée contre un pilier. « … Je voulais être l’un d’eux…
— Et jamais vous n’avez pu. Nous avons davantage de points communs que vous ne le savez, messire. Mais venez. »
À peine un peu plus loin, trois tombes formaient un groupe étroit. Ce fut là qu’ils s’arrêtèrent. « Lord Rickard », commenta lady Dustin en scrutant la figure centrale. La statue se dressait au-dessus d’eux – un long visage barbu et solennel. Il avait les mêmes yeux de pierre que les autres, mais les siens paraissaient tristes. « Il a perdu son épée, lui aussi. »
C’était la vérité. « Quelqu’un est descendu ici voler des épées. Celle de Brandon a disparu, également.
— Il en serait fâché. » Elle retira son gant et lui toucha le genou, la chair pâle contre la pierre sombre. « Brandon adorait son épée. Il aimait à l’aiguiser. Je la veux assez tranchante pour raser le poil sur un con de femme, avait-il coutume de dire. Et comme il aimait à la manier. Une épée ensanglantée est magnifique à voir, m’a-t-il confié un jour.
— Vous le connaissiez. »
L’éclat de la lanterne dans les yeux de lady Dustin donnait l’impression qu’ils flambaient. « Brandon a été élevé à Tertre-bourg avec le vieux lord Dustin, le père de celui que j’ai plus tard épousé, mais il passait le plus clair de son temps à galoper dans les Rus. Il adorait monter. Sa petite sœur lui ressemblait en cela. Une paire de centaures, ces deux-là. Et le seigneur mon père était toujours heureux d’accueillir l’héritier de Winterfell. Mon père caressait de grandes ambitions pour la maison Ryswell. Il aurait offert mon pucelage au premier Stark qui se présentait, mais il n’en était nul besoin. Brandon n’a jamais été timide pour prendre ce qu’il voulait. Je suis vieille désormais, et desséchée, veuve depuis trop longtemps, mais je me souviens encore à quoi ressemblait le sang de mon pucelage sur sa queue, la nuit où il m’a prise. Je crois que cette vision a plu à Brandon, aussi. Assurément, une épée ensanglantée est magnifique à voir. J’ai eu mal, mais la douleur était douce.
» Mais le jour où j’ai su que Brandon devait épouser Catelyn Tully… Cette douleur-là n’a rien eu de doux. Il ne l’a jamais désirée, je vous le jure bien. Il me l’a dit, pendant notre dernière nuit ensemble… Mais Rickard Stark avait lui aussi de grandes ambitions. Des ambitions sudières que n’aurait pas servies le mariage de son héritier à la fille d’un de ses vassaux. Par la suite, mon père entretint l’espoir de me marier au frère de Brandon, Eddard, mais Catelyn Tully a eu celui-là aussi. J’ai eu en reste le jeune lord Dustin, jusqu’à ce que Ned Stark me le prenne.