Si elle avait été une femme ordinaire, elle aurait volontiers passé toute sa vie à toucher Daario, à tracer le dessin de ses cicatrices et à lui faire raconter comment il avait obtenu chacune. J’abandonnerais ma couronne s’il me le demandait, se dit Daenerys… Mais il ne le lui avait pas demandé, et ne le lui demanderait jamais. Daario pouvait chuchoter des mots d’amour quand ils ne faisaient qu’un, mais elle savait qu’il aimait la reine dragon. Si je renonçais à ma couronne, il ne voudrait plus de moi. D’ailleurs, les rois qui perdaient leur couronne perdaient souvent leur tête aussi, et elle ne voyait aucune raison pour qu’il en allât autrement avec une reine.
La chandelle vacilla une dernière fois et mourut, noyée dans sa propre cire. Les ténèbres avalèrent le lit de plume et ses deux occupants, pour envahir chaque recoin de la chambre. Daenerys enveloppa de ses bras son capitaine et se pressa contre son dos. Elle buvait son odeur, savourait la chaleur de sa chair, la sensation de sa peau contre la sienne. Souviens-toi, s’enjoignit-elle. Souviens-toi de son contact. Elle l’embrassa sur l’épaule.
Daario roula vers elle, les yeux ouverts. « Daenerys. » Il eut un sourire paresseux. C’était un autre de ses talents ; il s’éveillait d’un coup, comme un chat. « C’est l’aube ?
— Pas encore. Il nous reste un moment.
— Menteuse. Je vois tes yeux. Le pourrais-je si la nuit était noire ? » D’un coup de pied Daario se dégagea des couvertures et s’assit. « La pénombre. Le jour sera bientôt ici.
— Je ne veux pas que cette nuit finisse.
— Non ? Et pourquoi ça, ma reine ?
— Tu sais bien.
— Le mariage ? » Il rit. « Épouse-moi, à la place.
— Tu sais que je ne le peux pas.
— Tu es une reine. Tu peux faire ce que tu veux. » Il glissa une main le long de la jambe de la reine. « Combien de nuits nous reste-t-il ?
Deux. Rien que deux. « Tu connais la réponse. Cette nuit et la suivante, et nous devrons arrêter tout ceci.
— Épouse-moi, et nous aurons toutes les nuits à jamais. »
Si je le pouvais, je le ferais. Le khal Drogo avait été son soleil et ses étoiles, mais il était mort depuis si longtemps que Daenerys avait presque oublié à quoi cela ressemblait, d’aimer et d’être aimée. Daario l’avait aidée à se souvenir. J’étais morte, et il m’a ramenée à la vie. Je dormais, et il m’a réveillée. Mon brave capitaine. Néanmoins, sa hardiesse prenait de trop grandes proportions, dernièrement. Au retour de sa dernière sortie, il avait jeté aux pieds de Daenerys la tête d’un seigneur yunkaïi et avait embrassé la reine dans la salle devant tout le monde, jusqu’à ce que Barristan Selmy les séparât tous les deux. Ser Grand-Père avait été tellement courroucé que Daenerys eut peur que le sang coulât. « Nous ne pouvons nous marier, mon amour. Tu sais pourquoi. »
Il descendit du lit de la reine. « Épouse donc Hizdahr. Je le gratifierai d’une belle paire de cornes en cadeau de noces. Les Ghiscaris aiment bien se pavaner avec des cornes. Ils en sculptent avec leurs propres cheveux, des peignes, de la cire et des fers. » Daario trouva ses chausses et les enfila. Il ne s’embarrassait pas de petit linge.
« Une fois que je serai mariée, me désirer sera de la haute trahison. » Daenerys remonta la couverture sur ses seins.
« En ce cas, je devrai être un traître. » Il enfila par-dessus sa tête une tunique en soie bleue et redressa avec les doigts les pointes de sa barbe. Il l’avait fraîchement teinte pour Daenerys, faisant passer cet ornement pileux du mauve au bleu, tel qu’il avait été à sa première rencontre avec elle. « Je porte ton odeur », dit-il en reniflant ses doigts et en grimaçant un sourire.
Daenerys aimait la façon dont sa dent en or brillait quand il souriait. Elle aimait les poils fins de son torse. Elle aimait la vigueur de ses bras, le son de son rire, cette façon qu’il avait de toujours la regarder dans les yeux quand il glissait sa queue en elle. « Tu es beau », laissa-t-elle échapper tandis qu’elle le regardait chausser ses bottes de monte et les lacer. Certains jours, il la laissait s’en charger pour lui, mais pas aujourd’hui, apparemment. Cela aussi, c’est terminé.
« Pas assez beau pour qu’on m’épouse. » Daario décrocha son baudrier du crochet où il l’avait suspendu.
« Où vas-tu ?
— Je sors dans ta ville, dit-il, boire un tonnelet ou deux et chercher une bagarre. Voilà trop longtemps que j’ai pas tué un homme. Je devrais peut-être aller trouver ton promis. »
Daenerys lui jeta un oreiller. « Tu vas laisser Hizdahr en paix !
— Comme ma reine l’ordonne. Donnes-tu audience, aujourd’hui ?
— Non. Demain, je serai une femme mariée, et Hizdahr sera roi. Qu’il donne audience, lui. C’est son peuple.
— Certains, oui ; d’autres sont le tien. Ceux que tu as libérés.
— Me ferais-tu la leçon ?
— Ceux que tu appelles tes enfants. Ils réclament leur mère.
— Mais oui. Tu me fais la leçon.
— À peine, mon cœur de lumière. Tu viendras donner audience ?
— Après mon mariage, peut-être. Après la paix.
— Cet après dont tu parles ne vient jamais. Tu devrais donner audience. Mes nouveaux hommes croient pas en ton existence. Ces Erre-au-Vent qui se sont ralliés. Nés et élevés à Westeros, pour la plupart, bourrés d’histoires sur les Targaryen. Ils veulent en voir un de leurs propres yeux. La Guernouille a un présent pour toi.
— La “Guernouille” ? demanda-t-elle en pouffant. Et qui est-ce ? »
Il haussa les épaules. « Un petit Dornien. Il est écuyer du grand chevalier qu’on appelle Vertes-tripes. Je lui ai dit qu’il pouvait me confier son présent et que je le transmettrais, mais il a refusé.
— Oh, voilà une grenouille fort sage. “Donne-moi le cadeau.” » Elle lui jeta l’autre oreiller. « L’aurais-je vu un jour ? »
Daario caressa sa moustache dorée. « Volerais-je ma douce reine ? Si c’était un présent digne de toi, je l’aurais moi-même déposé entre tes douces mains.
— En gage de ton amour ?
— Sur ce point, je dirai rien, mais je lui ai assuré qu’il pourrait te le remettre. Tu ferais pas passer Daario Naharis pour un menteur ? »
Daenerys était incapable de refuser. « Comme tu voudras. Amène ta grenouille à l’audience demain. Les autres aussi. Tes Ouestriens. » Il serait agréable d’entendre la Langue Commune parlée par d’autres que ser Barristan.
« Aux ordres de ma reine. » Daario s’inclina très bas avec un grand sourire et prit congé, sa cape volant derrière lui.
Daenerys s’assit dans le désordre des draps, les bras serrés autour des genoux, si mélancolique qu’elle n’entendit pas Missandei entrer discrètement avec du pain, du lait et des figues. « Votre Grâce ? Êtes-vous souffrante ? Dans le noir de la nuit, ma personne vous a entendue crier. »
Daenerys prit une figue. Elle était noire et rebondie, encore humide de rosée. Hizdahr me fera-t-il jamais crier ? « C’est le vent que tu as entendu. » Elle mordit dans le fruit, mais il avait perdu toute saveur, maintenant que Daario s’en était allé. Avec un soupir, elle se leva, appela Irri pour qu’elle lui apportât une robe, puis, d’un pas distrait, sortit sur sa terrasse.
Ses ennemis la cernaient. Il n’y avait jamais moins d’une douzaine de navires halés sur la côte. Certains jours, il pouvait y en avoir jusqu’à une centaine, lorsque les soldats débarquaient. Les Yunkaïis apportaient même du bois par la mer. Derrière leurs tranchées, ils construisaient des catapultes, des scorpions, de hauts trébuchets. Par les nuits calmes, elle entendait les marteaux résonner dans l’air chaud et sec. Mais pas de tours de siège. Pas de bélier. Ils ne tenteraient pas de prendre Meereen d’assaut. Ils attendraient derrière leurs lignes de siège, en lui jetant des pierres jusqu’à ce que la famine et la maladie aient mis son peuple à genoux.